Les étoiles et moi





Alors le noir complet ayant été fait, au son d'une très belle berceuse de Manuel de Falla, lentement (même si tout se déroula plus vite que dans la réalité, un un quart d'heure), se mit à tourner au dessus de ma tête le ciel de la nuit du 5 au 6 janvier 1932 sur la ville d'Alessandria. Je vivais, avec une évidence quasi hyperréaliste, ma première nuit de vie.

Je la vivais pour la première fois, car cette première nuit je ne l'ai pas vue, pas plus que ma mère sans doute, épuisée par l'accouchement. Mais mon père l'a peut-être regardée, debout en silence sur le balcon, un peu agité et sans sommeil à cause de l'admirable événement (du moins pour lui) dont il avait été le témoin et la lointaine cause concomitante.

Il s'agit d'un artifice mécanique réalisable ailleurs, et d'autres ont probablement vécu cette même expérience, mais vous me pardonnerez si, pendant ces quinze minutes-là, j'ai eu l'impression d'être le seul homme sur la surface de la terre (depuis la nuit des temps) s'unissant à sa propre Origine. J'étais si heureux que j'eus le sentiment (presque le désir) de pouvoir, de devoir mourir à ce moment-là –et les autres moments seront de toutes façon plus fortuits et inopportuns. Je pouvais mourir car j'avais désormais vécu la plus belle des histoires jamais lue au cours de ma vie, j'avais enfin trouvé l'histoire que nous recherchons tous dans les pages de centaines de livres ou sur l'écran de toutes les salles obscures : un récit dont les étoiles et moi étions les seuls protagonistes.
Umberto Eco, Six promenades dans les bois du roman et d'ailleurs.

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