Station de la Connaissance des connaissances, ou le supra-enfer selon Niffarî



Un peu comme le Dieu de Maître Eckhart, qui "se tient toujours à proximité, et s'il ne peut rester à l'intérieur, il ne va jamais plus loin que sur le pas de la porte", le "il" (huwa) quémande et patiente, et mendie et insiste, et si on le vire par la porte, revient par la fenêtre :

Il me dit : Prête ton écoute à l'une des langue de mon impétuosité. Lorsque je me découvre à un serviteur, et qu'il me rejette, je retourne comme si j'avais besoin de lui ; ce qui me décide c'est la générosité de mon antécédence, parmi ce que j'ai accordé comme faveur. Et ce qui le pousse à agir de la sorte, c'est le refus qu'il oppose à sa personne dont je suis le maître plus qu'il n'est.

Cette dernière phrase est très fine. Dans le refus du Créateur, la créature, ce serait elle qu'elle refuse, telle qu'elle est, la négation de son être tel qu'il est en Lui. "Qui connaît son âme, connaît son Seigneur", qui refuse son Seigneur, refuse son âme...

Et s'il me repousse, je retournerai vers lui, et je continuerai à retourner, et lui à me repousser, et repousser ; bien qu'il me voit le plus généreux des généreux. Et je retournerai vers lui bien que je considère le plus cupide des cupides. Je lui créerai une excuse s'il se présente devant moi. Je l'aborderai par la rémission avant l'excuse, jusqu'à ce que je lui dise, en son for intérieur : "Je t'ai affligé." Tout cela afin d'abandonner la vision qui l'aliène à moi, s'il demeure parmi ce en quoi je me suis fait connaître à lui, je serai son compagnon, et il sera mon compagnon ; mais s'il me repousse, je ne l'abandonnerai pas, à cause de son rejet mêlé à son ignorance. Toutefois, je lui dirai : "Tu me repousses bien que je sois ton Seigneur ? Et tu ne me désires pas, ni ne désires ma connaissance." Et s'il répond : "Je ne te repousse pas", je l'accepterai de lui. Et il en sera ainsi : à chaque fois qu'il me repoussera, je lui ferai avouer son rejet. Et à chaque fois qu'il dira : "Je ne te repousse pas", je l'accepterai de lui. Et si cela se reproduit et qu'il avoue : "En effet, je te repousse (bien qu'il ait menti et persisté dans son obstination), j'arracherai mes connaissances de son cœur, et elles s'inclineront vers moi, et je récupérerai ce qu'il y avait de ma connaissance dans son cœur, jusqu'à ce que vienne son jour où je ferai un feu des connaissances qui étaient entre nous deux, feu que j'allumerai sur lui de mes propres mains.

Comme on le voit, le Dieu de Niffari est patient (plus que celui des Évangiles qui commande de guetter toujours au cas où, l'instant qui ne passe qu'une fois, de ne jamais dormir et arriver en retard). Mais bon, il y a des limites à la patience divine, visiblement et alors après, s'ensuit un enfer auprès duquel celui de Nasir od-Dîn Tusî, c'est l'Île aux enfants. Le "je me venge de lui pour moi-même" est intéressant. Pourquoi ce châtiment spécial, plus terrible que l'Enfer ? Parce qu'il y a eu rétractation, semble-t-il. On ne dit pas "je te repousse" après "je ne te repousse pas", même si ces derniers mots étaient insincères, ils étaient "acceptés". Mais malheur à qui se dédit ensuite, il eût mieux valu qu'il repousse à jamais, il aurait eu l'Enfer standard. On dirait que Dieu s'y sent presque tenu pour ce qu'il se doit à lui-même : il faut brûler dans le renégat toute trace divine : Il se retire pour de bon :

Celui-là c'est l'homme dont le feu jamais ne pourra rivaliser avec l'Enfer parce que je me venge de lui pour moi-même.

C'est celui dont les gardiens de l'Enfer ne peuvent prêter écoute à aucune des modalités de son supplice, ni aucune des descriptions du mauvais traitement que je lui infligerai. Je rendrai son corps comme l'étendue de la terre dévastée, et je lui placerai mille peaux entre chaque paire de peaux, comme l'étendue de la terre ; puis j'ordonnerai à chaque supplice se trouvant sur terre d'advenir, et il adviendra dans l'intégralité et la spécificité. Et se concentrera en une seule situation et dans chacun de ses membres, tout supplice existant dans l'ici-bas dans sa spécificité et dans ses multiples modalités. En raison de l'ampleur qui existe entre ses parties, et de la grandeur de sa constitution que j'ai développée, pour lui faire subir le supplice. Puis j'ordonnerai à chaque supplice imaginé par les vivants de l'ici-bas de se produire, et ils se réaliseront intégralement conformément à leur spécificité chimérique et se produire sur lui le supplice réel dans la première peau, et le supplice imaginaire dans la deuxième peau. Puis j'ordonnerai aux sept couches de l'enfer de se réaliser ; et se réalisera le supplice de chaque couche en chacune de ses peaux.


Vient ensuite le supplice de Dieu, en un passage assez obscur. Dieu se révèle, cette fois-ci avec le supplice en main, si je puis dire. Il est encore rejeté. Que se serait-il passé si, cette fois, même accompagné d'un supplice, Dieu avait été accepté ? Il semble que l'issue en est cependant catégorique, il n'y a plus de "s'il me rejette", mais "il me rejettera", "tu me répondras", comme s'il avait connaissance d'un "non" éternel de la créature, sans retour possible.

Et s'il n'y a plus de supplice ni celui de l'ici-bas ni celui de l'au-delà, sans qu'ils ne se soient produits entre chaque paire de ses peaux, je lui montrerai – pendant que je me révèle à lui – le supplice dont je me charge. Il me rejettera ; et une fois qu'il l'aura vu, il distinguera à sa vue le supplice réel du supplice imaginaire ; et distinguera pour son compte personnel le supplice des sept couches ; et il continuera ainsi de faire la distinction entre le supplice de l'ici-bas et le supplice de l'au-delà, afin que je puisse le punir par le supplice que j'ai manifesté. Et je chargerai le supplice de ne pas le punir, il sera confiant en mon acte, mais il continuera de le punir selon ma prescription, il m'implorera cependant d'alléger le supplice de l'ici-bas et de l'au-delà, et d'écarter de lui ce que j'ai fait paraître et je dirai à cet homme : "Je suis celui qui t'a demandé " "est-ce que tu me repousses ?" et tu me répondras : "Oui, je te repousse." Celle-ci est la dernière fois qu'il me voit.

Autre énigme : "et je chargerai le supplice de ne pas le punir, il sera confiant en mon acte, mais il continuera de le punir selon ma prescription". Peut-être faut-il le comprendre comme une fausse grâce, un pardon insincère, le supplice est sommé de ne pas être appliqué, histoire de rassurer le damné, mais en fait, c'est faux, c'est comme s'il y avait, rendu, mensonge pour mensonge, fausseté pour fausseté. Qui a renié sera abusé. Qui a bafoué sa parole sera puni par la parole, mais une parole qui est châtiment indicible :

Ensuite je le punirai par la portée et dans toute l'ampleur de ma science. Et ni la science des savants ni la connaissance des gnostiques ne seront fixées sur ma manière de parler.

Niffarî, Le Livre des Stations, 11, La Connaissance des connaissances ; trad. Maati Kâbbal.

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