Accéder au contenu principal

Quelques autres vérités : celle du faussaire, celle du philologue


photo Rajesh Shah.
Distinguons donc entre les prétendus faussaires, qui ne font que ce que leurs contemporains trouvent normal, mais qui amusent la postérité, et les faussaires qui le sont aux yeux de leurs contemporains. Pour tirer nos exemples d'animaux plus petits, disons que ce second cas est celui d'un personnage dont il vaut mieux rire que pleurer, d'autant plus qu'il n'a jamais existé, toutes les preuves de sa réalité étant révocables en doute : un imposteur avait pris sa place devant les tribunaux, ses livres avaient été écrits par d'autres et les prétendus témoins oculaires de son existence étaient, soit partiaux, soit victimes d'une hallucination collective ; une fois qu'on sait qu'il n'a pas existé, les écailles tombent des yeux et l'on voit que par conséquent les prétendues preuves de sa réalité sont fausses : il suffisait de n'avoir pas d'idée préconçues. Cet être mythique s'appelait Faurisson. S'il faut en croire sa légende, après avoir élucubré obscurément sur Rimbaud et Lautréamont, il parvint vers 1980 à quelque notoriété en soutenant qu'Auschwitz n'avait pas eu lieu. Il se fit engueuler. Je proteste que le pauvre homme avait failli avoir sa vérité. Il était proche, en effet, d'une variété d'illuminés à laquelle les historiens de ces deux derniers siècles se heurtent parfois : anticléricaux qui nient l'historicité du Christ (ce qui a le don d'exaspérer l'athée que je suis), cervelles fêlées qui nient celle de Socrate, Jeanne d'Arc, Shakespeare ou Molière, s'excitent sur l'Atlantide ou découvrent sur l'Île de Pâques des monuments érigés par des extra-terrestres. En un autre millénaire, Faurisson aurait pu réussir une belle carrière de mythologue ou, il y a encore trois siècles, ou, il y a encore trois siècles, d'astrologue ; quelque chose d'un peu court dans la personnalité ou l'inventivité lui interdisait d'être psychanalyste. Il n'en avait pas moins le goût de la gloire, comme l'auteur de ces lignes et toute âme bien née. Il y avait malheureusement un malentendu entre lui et ses admirateurs ; ceux-ci méconnaissaient que la vérité étant plurielle (ainsi que nous nous flattons de l'avoir établi), Faurisson relevait de la vérité mythique plutôt que de la vérité historique ; la vérité étant également analogique, ces lecteurs se croyaient, avec Faurisson, sur le même programme qu'avec les autres livres relatifs à Auschwitz et et ils opposaient candidement son livre à ses livres ; Faurisson facilitait leur léthargie en imitant la méthode de ces livres, éventuellement au moyen d'opérations qui, dans le jargon des historiens à controverse, s'appelaient falsifications de la vérité historique.

Le seul tort de Faurisson était de s'être placé sur le terrain de ses adversaires : au lieu d'affirmer tout de go, comme l'historien Castor, il prétendait controverser ; or, avec son délire d'interprétation systématisé, il mettait tout en doute, mais unilatéralement : c'était donner le bâton pour se faire battre. il lui fallait, ou croire aux chambres à gaz, ou douter de tout, comme les taoïstes qui se demandaient s'ils n'étaient pas des papillons en train de rêver qu'ils étaient es humains et qu'il y avait eu des chambres à gaz. Mais Faurisson voulait avoir raison contre ses adversaires et comme eux : le doute hyperbolique sur l'univers entier ne faisait pas son affaire.
Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

La réponse est le malheur de la question

Prenons ces deux modes d'expression : "Le ciel est bleu", "Le ciel est-il bleu ? Oui." Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître ce qui les sépare. Le "Oui" ne rétablit nullement la simplicité de l'affirmation plane : le bleu du ciel, dans l'interrogation, a fait place au vide ; le bleu ne s'est pourtant pas dissipé, il s'est au contraire élevé dramatiquement jusqu'à sa possibilité, au-delà de son être et se déployant dans l'intensité de ce nouvel espace, plus bleu, assurément, qu'il n'a jamais été, dans un rapport plus intime avec le ciel, en l'instant – l'instant de la question où tout est en instance. Cependant, à peine le Oui prononcé et alors même qu'il confirme, dans son nouvel éclat, le bleu du ciel rapporté au vide, nous nous apercevons de ce qui a été perdu. Un instant tranformé en pure possibilité, l'état des choses ne fait pas retour à ce qu'il était. Le Oui catégorique ne peut ren…

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

Cette agitation comique-troupier sur Céline m'a donnée envie de le relire, non pour protester dans je ne sais quelle posture trouduquesque-je-résiste, mais parce que je me suis souvenue de ces livres et que cela faisait longtemps que je ne les avais pas relus. Je ne me souvenais pas que le début de Mort à Crédit était si beau, dans une tristesse poétique d'épave. Je trouve qu'on ne dit pas assez combien Céline était humain, autant dans ses vacheries que dans ses douceurs. Les hommes, il les trouvait cons, et fascinants de connerie, il en avait pitié aussi. Et la vacherie disparaît pour les "petites âmes", les gosses de pauvres, les vieux qui ne vivent plus que par un souffle, les chats… Il disait n'aimer que les danseuses, sinon. Tous les gens "légers", en somme. Il trouvait les gens lourds et méchants, et souffrants, et alors quand ils souffrent ils sont pire. Lourds, et tristes, et lents, voilà justement comment cela commence :
Nous voici encore …

Les 40 règles de la religion de l'amour

Règle nº 1 : La manière dont tu vois Dieu est le reflet direct de celle dont tu te vois. Si Dieu fait surtout venir de la peur et des reproches à l'esprit, cela signifie qu'il y a trop de peur et de culpabilité en nous. Si nous voyons Dieu plein d'amour et de compassion, c'est ainsi que nous sommes. Règle nº 2 : La voie de la vérité est un travail du cœur, pas de la tête. Faites de votre cœur votre premier guide ! Pas votre esprit. Affrontez, dépassez votre nafs avec votre cœur. Connaître votre ego pour conduira à la connaissance de Dieu. Règle nº 3 : Chaque lecteur comprend le saint Coran à un niveau différent, pour aller à la profondeur de sa compréhension. Il y a quatre niveaux de discernement. Le premier est la signification apparente, et c'est celle dont la majorité des gens se contentent. Ensuite, c'est le batini – le niveau intérieur. Le troisième niveau est l'intérieur de l'intérieur.Le quatrième est si profond qu'on ne peut le mettre en mo…