Comment les yeux font signe


François Boucher, 1747, Art Institute, Chicago.

Après les insinuations du langage, quand on est déjà accepté et complice, viennent les indications du regard. Ils tiennent, dans le code de l'amour, un rôle admirable, et réalisant d'étonnantes prouesses. On peut s'y rompre ou s'y unir, y promettre ou s'y menacer, y saisir au collet ou y apaiser, ordonner ou interdire, y conclure des engagements, y alerter contre l'œil hostile, y éclater de rire ou y pleurer de tristesse, poser des questions et y répondre, y défendre et y accorder. Chacune de ces significations correspond à une disposition du regard qu'aucune définition ne circonscrit, aucune image, aucune description, ou très mal. Il faut voir pour savoir. De ce code, je ne donnerai donc ici qu'une idée sommaire.

Un coup d'œil en coin, une seule fois, veut dire "non" ; un battement de paupière, "j'accepte" ; prolonger le regard, "je souffre", "je suis malheureux". Fermer les yeux un instant se lit "joie". Montrer du doigt ses paupières indique la menace ; tourner la pupille dans une direction, puis la ramener rapidement met en garde contre ce qu'on aura ainsi désigné ; deux prunelles voilées au coin de l'œil interrogent ; ramener la pupille vers le coin inférieur témoigne d'une opposition ; tonner des deux prunelles, du milieu de l'œil veut dire "interdiction absolue", etc. Mais pour bien comprendre, il faut que l'œil soit présent.

Sache que l'œil supplée aux messages, qu'il fait saisir les intentions. Les quatre autres sens sont les portes du cœur et les percées de l'âme. L'œil en est le guide le plus sûr pour le chemin le plus long, celui dont le travail mérite toute confiance. C'est l'éclaireur sincère de l'âme, celui qui la conduit droit au but, son miroir poli où se reflètent les réalités, où elle saisit les essences et comprend le sensible. On a dit : "Aucun enseignement ne remplace ce qu'on voit."
Ibn Hazm, De l'Amour et des amants, trad. Gabriel Martinez-Gros, 9, Comment les yeux font signe.

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