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Le visage


Cornelis Van Haarlem, 1627

E.L.– Le "Tu ne tueras point" est la première parole du visage. Or c'est un ordre. Il y a dans l'apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d'autrui est dénué ; c'est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. Et moi, qui que je sois, mais en tant que première personne, je suis celui qui se trouve des ressources pour répondre à l'appel.

Ph. N. – On a envie de vous dire : oui, dans certains cas… Mais dans d'autres au contraire, la rencontre d'autrui se fait sur le mode de la violence, de la haine et du dédain.

E.L. – Certes. Mais je pense que quelle que soit la motivation qui explique cette inversion, l'analyse du visage telle que je viens de la faire, avec la maîtrise d'autrui et sa pauvreté, avec ma soumission et ma richesse, est première. Elle est le présupposé de toutes les relations humaines. S'il n'y avait pas cela, nous ne dirions même pas, devant une porte ouverte : "Après vous, Monsieur !" C'est un "Après vous, Monsieur !" originel que j'ai essayé de décrire.


Or cet "Après vous !" a une très forte parenté avec l'exigence jankélévitchienne : Un Toi est un Moi sans devoirs, un Moi est un Toi sans droits. Dans l'autre partie, celle sur la responsabilité, Lévinas revient sur cette impérieuse demande, et ce don d'emblée et sans condition, un donner impératif :

Le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité, que celle-ci, d'ailleurs, soit acceptée ou refusée, que l'on sache ou non comment l'assumer, que l'on puisse ou non faire quelque chose de concret pour autrui. Dire : me voici. Faire quelque chose pour un autre. Donner. Être esprit humain, c'est cela.


Mais il s'égare un peu sur l'absence de don des Anges, quand il dit :

L'incarnation de la subjectivité humaine garantit sa spiritualité ( je ne vois pas ce que les anges pourraient se donner ou comment ils pourraient s'entraider).


Non, certes, les Anges ne se donnent rien entre eux, ils sont là pour nous, pour nous donner ce que nous demandons. Et comme il n'y pas pas, là encore de bilatéralisme requis, on peut même envisager que le don total du Moi à l'autre a quelque chose d'une relation angélique avec autrui :

Un des thèmes fondamentaux, dont nous n'avons pas encore parlé, de Totalité et Infini, est que la relation intersubjective est une relation non symétrique. En ce sens, je suis responsable d'autrui sans attendre la réciproque, dût-il m'en coûter la vie. La réciproque, c'est son affaire. C'est moi qui supporte tout. Vous connaissez cette phrase de Dostoïevski : "Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres." Non pas à cause de telle ou telle culpabilité effectivement mienne, à cause de fautes que j'aurais commises ; mais parce que je suis responsable d'une responsabilité totale, qui répond de tous les autres et de tout chez les autres, même de leur responsabilité. Le moi a toujours une responsabilité de plus que tous les autres.


Évidemment, ça a une autre gueule que le souci inquiet et souvent pleurard de son petit salut personnel... Comme disait aussi Jankélévitch, le fourbe ne nous fait pas honneur, le méchant non plus, le méchant est là par notre faute, en somme, par notre défaut d'amour.

Ph. N. – C'est-à-dire que si les autres ne font pas ce qu'ils ont à faire, c'est à cause de moi ?

E.L. – Il m'est arrivé de dire quelque part – c'est un mot que je m'aime pas beaucoup citer car il doit être complété par d'autres considérations – que je suis responsable des persécutions que je subis. Mais seulement moi ! Mes "proches" ou "mon peuple" sont déjà les autres et, pour eux, je réclame justice.

Emmanuel Lévinas, Éthique et Infini.


Là, peut-être on sait que c'est un juif qui parle et non un chrétien, car il me semble que le Dieu d'Israël est le Dieu de la Justice, des Justes, de la Droiture. Un chrétien (un vrai) aurait poussé au pardon – après ou non repentir – à l'amour du méchant. Mais la justice rend sa dignité à tous, au méchant comme à la victime. Le pardon est peut-être aussi une façon commode de se débarrasser du méchant, de l'effacer en effaçant son ardoise, ou tout simplement de l'ignorer, de l'oublier par sa propre force morale.


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