samedi 31 octobre 2009

Station de la Proximité



IL M'ARRÊTA DANS LA PROXIMITÉ ET ME DIT :

De moi aucune chose n'est ni éloignée ni proche d'une autre, sinon dans la modalité de sa fixation par moi dans la proximité et l'éloignement.

Il me dit : L'éloignement tu le connais par la proximité, et la proximité tu la connais par l'existence : et je suis celui que la proximité ne quête pas, et que l'existence n'atteint pas.

Il me dit : La plus infime des sciences de la proximité est que tu constates les traces de mon regard en toute chose, de sorte que prévale sa maîtrise sur la connaissance que tu en as.

Il me dit : La proximité que tu connais comparée à celle que je connais est semblable à ta connaissance comparée à la mienne.

Il me dit : Tu n'as connu ni mon éloignement, ni ma proximité, pas plus que tu n'as connu mon attribution comme je l'ai connue.

Il me dit : Je suis le proche, mais pas comme proximité d'une chose à une autre ; et je suis le lointain, mais pas comme éloignement d'une chose à une autre.

Il me dit : Ta proximité n'est pas mon éloignement, et ton éloignement n'est pas ta proximité : et je suis le proche/lointain d'une proximité qui est l'éloignement et d'un éloignement qui est la proximité.

Il me dit : La proximité que tu connais est distance, et l'éloignement que tu connais est distance : et je suis le proche/lointain sans distance.

Il me dit : Je suis plus proche de la langue qu'elle ne l'est de sa propre Parole quand elle articule. Celui qui me contemple n'évoque pas, et celui qui m'évoque ne me contemple pas.

Il me dit : Si ce que le contemplateur/évocateur contemple n'est pas une vérité, il se voile par ce qu'il évoque.

Il me dit : Tout évocateur n'est pas contemplateur : mais tout contemplateur est un évocateur.

Il me dit : Je me suis fait connaître à toi, et tu ne m'as pas reconnu : cela est éloignement. Ton cœur m'a vu et ne m'a pas reconnu : cela est éloignement.

Il me dit : Tu me trouves et ne me trouves pas : cela est l'éloignement. Tu me décris et ne me saisis pas dans mon attribution : cela est l'éloignement. Tu écoutes le message que je te destine comme s'il venait de ton cœur alors qu'il vient de moi : cela est l'éloignement. Tu te vois, alors que je suis plus proche de toi que ta propre vision : c'est cela l'éloignement.

Niffarî, Le Livre des Stations, 2, La Proximité ; trad. Maati Kâbbal.

jeudi 29 octobre 2009

Le Sheikh Ahmad Gurpanî



Encore un sheikh bien rude et bien couillu comme je les aime, malamatî à fond, le Sheikh Ahmad -î Gurpanî, maître kubrawî de Nûruddîn Abdurrahman Isfarâyinî, que son murîd considérait comme étant le pôle de son temps (mais quel murîd digne de son état ne pense pas que son murshid est le plus grand de son temps ?).

Un jour le Shaykh Sa'duddîn se serait rendu à Gûrpân pour voir le Shaykh Ahmad, en faisant savoir qu'ayant été averti par voie d'inspiration du fait que le Shaykh 'Alî-i Lâlâ avait écrit un ijâzat-nâma pour Ahmad, il était prêt lui aussi à écrire pour lui un tel diplôme. Or, le Shaykh Ahmad ne serait même pas sortir de sa retraite pour accueillir le Shaykh Sa'duddîn; il se serait contenté de faire remarquer qu'il ne pourrait point adorer Dieu au moyen d'un diplôme !

Ce caractère assez peu conciliant de Gûrpanî, voire une certaine rudesse, est également mis en lumière par Isfarâyanî qui nous décrit ses premiers contacts avec ce maître "analphabète et qui balbutiait" : il fallait justement l'intervention de Pûr-i Hasan pour qu'il comprit sa dignité de maître initié, caché derrière "l'apparence extérieure". C'est également ce qui ressort d'une autre anecdote rapporté par Simnanî : Ayant remarqué que certain disciple s'engageait dans une forme de contemplation, Gûrpanî ôta son soulier pour lui donner plusieurs coups solides sur la nuque – car, d'expliquer le maître, la contemplation n'est permise qu'à celui qui ne songe pas à l'homme lui apportant le repas quand il entend des pas après un jeûne de sept jour !"

Le Révélateur des mystères, Nûruddin Abdurrahman Isfarâyinî ; trad. et étude préliminaire Hermann Landolt.


dimanche 25 octobre 2009

Il a appris à écouter…

Il y a un passage saisissant, dans l'épitre aux Hébreux (5, 710), bien éloigné de l'image du Christ stoïque sous la douleur et la peur de la mort, hormis, peut-être une crise de larmes dans le Jardin des Oliviers :

C'est lui qui, aux jours de sa fragilité humaine, a offert, hurlant et pleurant, prières et supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort.

Au fond, mis à part le grand cri embarrassant du "pourquoi m'as-tu abandonné ?" on ne sait rien de son comportement lors du supplice. A-t-il crié de douleur ? A-t-il pleuré et supplié, sans doute pas ses bourreaux mais au moins Dieu ? Les Évangiles n'en disent rien mais peut-être Paul avait-il dans l'oreille des récits plus détaillés de la mort sur la croix. Ou bien la nuit de Gethsémani fut-elle plus agitée qu'une suée d'angoisse. On ne sait pas. On ne peut plus savoir.

Cela dit, comme dit Paul, il fut exaucé car sauvé de la mort ; bon, pas de la façon dont tout le monde s'y attendait, c'est sûr (et lui ???), mais Dieu agit souvent comme ça. Le plus intéressant est la fin, "il a appris à écouter". À écouter qui ? Dieu ou les hommes ? Dans ce dernier cas, est-ce qu'avant ce n'était pas le cas ? Est-ce qu'il est devenu vraiment, totalement humain, non pas au moment de la conception, non pas au moment du baptême comme le croyaient certaines sectes, mais au moment de l'agonie ?

Exaucé en raison de sa piété, il a néanmoins, par la souffrance, appris à écouter. Et ainsi mené à la perfection, devient-il, pour tous ceux qui l'écoutent à leur tour…

En tout cas, le happy end fait penser à deux fins de David Lynch, celle de Blue Velvet et des moineaux et surtout celle de Twin Peaks. Mais si, mais si, tout finit bien…


jeudi 22 octobre 2009

Trinité et Incarnation : de Plotin à Ibn Arabî


Hendrick Van Balen, v 1620.
Sint-Jacobskerk, Anvers.

On parle couramment et avec raison des chrétiens syriaques à l'origine de l'essor de la philosophie musulmane. Mais en retour, d'immenses penseurs comme Fârâbî ou Avicenne les ont influencés dans l'élaboration de la théologie chrétienne quand ils devaient se défendre de polythéisme et autres horreurs, au sujet de la Trinité et de l'Incarnation. Ainsi certaines définitions trinitaires ont pu être inspirées par des musulmans ayant beaucoup travaillé sur des écrits néo-platoniciens, ou bien s'étant abreuvés à la même source plotinienne, ont élaboré dans leurs débats, des définitions de la déité, assez proches, bien qu'adaptées à leurs religions respectives :

Une façon très fréquente de présenter la Trinité chez les auteurs nestoriens est celle qui considère les trois hypostases comme "l'Intelligence, l'Intelligent et l'Objet de l'Intelligence ( 'aql, 'âqil, ma'qûl). Selon cette conception, Dieu est considéré comme l'Intelligence suprême; cette intelligence doit s'exercer et avoir un objet qui soit digne d'elle, c'est-à-dire que Dieu seul peut être cet objet. On obtient ainsi les trois termes envisagés. Le jacobite Yahyâ ibn 'Adî est le premier auteur chrétien connu à avoir défini ainsi la Trinité, tandis qu'à la même époque – ou même antérieurement à lui – Fârâbî affirmait dans les mêmes termes que Dieu était à la fois intelligence, intelligent et objet d'intelligence. Par la suite, tous les auteurs nestoriens qui ont parlé de la Trinité ont repris cette explication, au point qu'un auteur qui ne l'emploie pas a de bonnes chances d'être antérieur au dixième siècle.


Tout cela rappelle fort la triade Intelligence, Intelligible, Intelligé de Plotin, en plus de sa conception de trois hypostases :

Retrouver l'origine de l'image antérieurement à Fârâbî et Yahyâ b. 'Adî n'est pas chose aisée. Il faut la replacer dans le cadre des spéculations sur l'intelligence et la connaissance divines qui étaient nombreuses depuis l'Antiquité. Elle doit être certainement être cherchée dans le milieu encore peu connu des philosophes et traducteurs chrétiens qui cultivaient Aristote et les néoplatoniciens et dans lequel furent traduits et adaptés les textes si importants pour le développement ultérieur de la philosophie arabe que sont la Pseudo-Théologie d'Aristote et le Livre du Bien pur de Proclus.

Pour Aristote, dans le célèbre passage de sa Métaphysique (L9), Dieu pense et ne peut penser qu'un objet aussi élevé que lui : il se pense donc lui-même et devient son propre objet de pensée. Par cette affirmation, Aristote introduisait en Dieu une certaine dualité qui gênera l'unitarisme jaloux de Plotin. Celui-ci conçoit donc son Premier Principe comme au-delà de la pensée et de l'être, et ce n'est qu'au niveau de la deuxième hypostase qu'il imagine la réflexion de Dieu sur lui-même, réflexion d'où naîtra la pluralité et le monde. Les chrétiens qui lisaient Plotin ne pouvaient admettre un dieu en qui on nierait l'être et la pensée. Mais dans les trois hypostases originelles de Plotin, ils pouvaient retrouver une image ou une approximation de la Trinité chrétienne.

Au début du neuvième siècle, un événement capital fut la traduction en arabe, par 'Abd al-Masîh al-Homsî, d'une partie des trois dernières Ennéades de Plotin sous le nom de Théologie d'Aristote. Ainsi qu'on l'a vu, le traducteur y adaptait la pensée plotinienne de manière à la faire cadrer le plus possible avec la croyance monothéiste. Dieu était assimilé au Premier Principe plotinien et on évitait soigneusement les passages qui auraient pu laisser supposer qu'il était au-delà de l'être et de la pensée.

En Occident, saint Augustin avait comparé la Trinité à "Celui qui aime, ce qui est aimé et l'amour même". En Orient, le premier texte à avoir ainsi associé le participe actif, le participe passé et le terme abstrait d'une même racine semble être la Théologie d'Aristote, mais il s'agit assez étrangement d'un passage qui ne se trouve pas dans le texte moderne des Ennéades de Plotin. Dans la célèbre évocation de l'extase : "Souvent, m'éveillant à moi-même…" on trouve dans le texte d'Abd al-Masîh al-Homsî :"Je devins la connaissance, celui qui connaissait et ce qui était connu tout à la fois (al-'ilm wa'l-'âlim wa'l-ma'lûm jamî'an). Il n'est pas possible actuellement de savoir si cette phrase est due à 'Abd al-Masîh al-Homsî ou si elle est plus ancienne, 'Abd al-Masîh ayant pu traduire un texte déjà adapté des Ennéades, ou différent du texte actuel.


Saint Augustin, auteur latin, n'avait rien à faire dans les sphères intellectuelles gréco-syriaco-arabes. Mais des siècles plus tard, tout en reprenant de Fârâbî le lien trinitaire de l'intelligence, de l'intelligent et de l'Objet intelligé, Avicenne décline lui aussi Dieu selon les termes d'amour, reprenant l'idée d'Aristote selon laquelle Dieu ne peut que Se penser Lui-même; pour le maître persan, Dieu dans sa perfection ne peut aimer que Lui-même, et sans cet amour il n'y aurait pas de liens d'amour entre Dieu et les hommes :

Dans le K. al-Najât, Avicenne a un chapitre sur ce que "l'Être nécessaire est en son essence intelligence, objet d'intelligence et intelligent."

À l'intelligence de soi-même, Avicenne associe l'amour de soi-même. Le chapitre précédent est suivi d'un autre sur ce que Dieu "est en son essence aimé et aimant, objet de délectation et se délectant.". Dans son Épitre sur l'amour, il revient sur le même sujet : "Puisque Dieu est le bien infini, il est l'aimable infini, je veux dire sa propre essence Très Haute et Très Sainte". Dieu aimant sa propre essence aime les âmes supérieures dans la mesure où elles lui ressemblent. Avicenne rejoint ici l'association augustinienne de "Celui qui aime, ce qui est aimé et l'amour."

Pour être aimé de Dieu il faut donc se rapprocher le plus de Son aimé, c'est-à-dire Lui-même, objet d'amour. Cette idée ne sera pas perdue pour les soufis qui s'attacheront par ascèse ou adoration à se polir le cœur de sorte d'en faire un miroir sans tache ne reflétant plus que Lui, et donc recevant l'amour de Dieu à proportion qu'Il puisse se contempler en eux-mêmes.

Autre exemple possible de 'contamination' théologique entre musulmans et chrétiens : pour expliquer l'Incarnation,

'Abd Ishô emploie encore l'image de la lumière dans une niche, faisant peut-être allusion à un passage du Coran.

C'est-à-dire la fameuse Sourate de la Lumière (24, 35) :

Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un (récipient de) cristal et celui-ci ressemble à un astre de grand éclat; son combustible vient d'un arbre béni : un olivier ni oriental ni occidental dont l'huile semble éclairer sans même que le feu la touche. Lumière sur lumière. Allah guide vers Sa lumière qui Il veut. Allah propose aux hommes des paraboles et Allah est Omniscient.


À l'inverse, un terme arabe adopté par les chrétiens aura une grande fortune chez les musulmans :
Le mot "incarnation" étant peu utilisé par les auteurs nestoriens, deux termes la désignent habituellement dans leurs œuvres apologétiques et théologiques : celui d'"inhabitation" (hulûl) et celui d'"union" (ittihad).

Pour faire bref, chez les musulmans strictement orthodoxes, hulûl désignant la présence de l'âme dans le corps est correct; mais désignant la présence de Dieu dans l'âme du mystique, ou d'une créature quelconque, ou de la Création, c'est mal vu, car 'associationniste', tout comme l'ittihad. Al-Hallâdj paya cher une telle conviction, de même que plus tard Ibn Arabî fut qualifié de kafir (mécréant) par Ibn Taymiyya. C'est pourquoi les chrétiens sont vus essentiellement comme hululistes ainsi que les sectes 'extrêmes' (ghulat), comme les Alévis, les Nusayris, etc.


Bénédicte Landron, Chrétiens et musulmans en Irak: Attitudes nestoriennes vis-à-vis de l'Islam, chapitres XII et XIII : La Trinité, l'Incarnation.

mercredi 21 octobre 2009

Si j'avais pu, j'aurais pas venu…


Agostino da Lodi, 1500, Gallery dell'Academia, Venise.

Je suis venu verser le feu sur la terre. Je voudrais tant l'avoir trouvé allumé !

De temps à autre il a des mots profondément touchants. Il a dû se dire, parfois, comme nous, sur terre : j'aurais préféré ne pas avoir à me déplacer, mais bon …

Je dois être plongé dans un baptême et je suis si tourmenté avant que cela ne soit fait.

Certes, pour l'intelligence, il avait conscience de ne pas s'adresser à des flèches :

Pourquoi ne discernez-vous pas ce qui est juste par vous-mêmes ?

Mais comme un peu avant il a traité tout le monde de "faux-jetons" cela corrobore une hypothèse qui veut que le crétin soit avant tout un flemmard.

Luc, 49-57, La Bible, nouvelle traduction, P. Monnier, P. Létourneau.



Ce filet d'eau pure qui ne repose nulle part…




Quand vous êtes dans l'erreur, vous ne perdez pas votre essence, et au moment de l'Éveil, vous ne la gagnez guère non plus. Il n'y a jamais eu d'erreur ni d'Éveil dans notre nature innée. Les univers qui comblent les espaces dans toutes les directions sont originellement la substance de mon esprit un. Agitez-vous, faites n'importe quoi, jamais vous ne quitterez le ciel qui nous contient ! Le ciel n'est ni grand ni petit, rien ne s'en écoule, il est incomposé et, ignorant l'erreur, l'Éveil ne le concerne point. Voyez-le en toute clarté : il n'y a rien, ni personne, ni Bouddha, absolument rien qui ait la moindre mesure. Ce filet d'eau pure qui ne repose nulle part et jamais ne se grumelle n'est autre que la conviction de ce qu'en votre essence rien ne naît. Quel autre plan proposez-vous ? Le Bouddha véritable n'a pas de bouche et de ce fait il n'explique ni ne prêche aucune méthode spirituelle. La véritable audition n'a pas d'oreilles. Alors, qui entend ?

Salut !
Houang-Po, maître Tch'an du IXº siècle, Entretiens.

mardi 20 octobre 2009

"Les montagnes sont les montagnes"


1729, Freer Gallery of Art, Washington.
Les montagnes sont les montagnes, les rivières sont les rivières, les moines sont les moines, les laïcs sont les laïcs. La terre couverte de monts et de fleuves, le soleil, la lune et les étoiles ne sont autres que votre esprit. Les univers du trichiliocosme ne sont autres que vous-même… Où y aurait-il une telle variété si ce n'est dans l'esprit ? Ces montagnes bleutées qui nous comblent le regard et les montagnes bleutées dans l'espace forment une seule terre de blancheur, où il n'est pas un atome de réalité sur lequel vous puissiez théoriser. Ainsi, les sons et les formes sont tous l'œil de connaissance du Bouddha.
Houang-Po, maître Tch'an du XIº siècle, Entretiens.

lundi 19 octobre 2009

L'essentiel de la méthode de transmission de l'esprit


v. 650, dynastie Tang, Metropolitan Museum.
Les gens du commun préfèrent les objets et les mystiques, l'esprit. La vraie méthode consiste à oublier à la fois les objets et l'esprit. Or, s'il est facile d'oublier les objets, il est très difficile d'oublier son esprit. Les gens n'osent pas oublier leur esprit, ils ont peur de tomber dans le vide sans avoir à quoi se raccrocher, parce qu'ils ignorent que la vacuité n'est pas un vide, mais le domaine absolu, unique et véritable. Notre nature d'Éveil surnaturel a, depuis des commencements, le même grand âge que le ciel. Elle n'est jamais venue à l'existence et jamais ne l'a quittée, elle n'a jamais existé, ni été un néant, elle ne s'est jamais souillée ni purifiée, elle n'a jamais été bruyante ni silencieuse, ni jeune ni vieille, elle n'a ni lieu ni direction, ni dedans ni dehors, ni ombre ni quantité, ni forme ni aspect, ni couleur ni silhouette, ni son ni voix ; on ne peut la chercher, y aspirer, la connaître au moyen de la sagesse, la saisir avec les mots, la rencontrer dans les objets, l'atteindre avec des mérites… Les Bouddhas et les Bodhisattvas partagent avec tout ce qui grouille et a une âme cette nature de grand nirvâna.
Houang-Po, maître Tch'an du IXº siècle, Entretiens.

vendredi 16 octobre 2009

Les philosophes nestoriens


Les Meilleurs Sentences et les Plus Précieux Dictons ( Moukhtâr al-hikam wa- mahâsin al-kalim) d'al-Moubashir, Syrie, XIIIº s.


Le dixième siècle connaît un remarquable développement intellectuel, qui se manifeste en particulier dans la diffusion de prodigieuses bibliothèques, telle le Dar al-'Ilm fondé par Ibn Hamdan (mort en 935) à Bagdad ou celle fondée en 992 par le vizir Ibn Ardashir. Le mouvement philosophique se poursuit et les musulmans y participent désormais davantage. Mais la plupart des philosophes cités pour ce siècle par Ibn Nadîm sont encore des chrétiens, bien qu'Inm Nadîm s'intéresse surtout à ceux qui enseignaient en arabe et non en syriaque, ce qui était souvent le cas. Ces philosophes sont d'ailleurs plutôt des commentateurs que la fidélité à la doctrine chrétienne et aux Pères de l'Église empêche d'inventer des systèmes philosophiques très originaux. Au contraire, les musulmans – Farabî et, au siècle suivant, Avicenne – tenteront de façon tout à fait nouvelle, mais à partir des traductions et commentaires chrétiens, une union entre la doctrine islamique et les philosophies aristotéliciennes ou néoplatonicienne, parallèle à celle qui avait déjà été réalisée chez les chrétiens par Origène et les Pères de l'Église grecs.
Bénédicte Landron, Chrétiens et musulmans en Irak: Attitudes nestoriennes vis-à-vis de l'Islam, VI, Le dixième siècle.


J'ai toujours pensé que la pesanteur et la rigidité du dogme chrétien (et son pléthorisme) a plombé les philosophes médiévaux et les mystiques de tous temps dans le christianisme, ce que n'a pas fait l'islam. Certes pas mal de philosophes ou de grands soufis eurent de sérieux ennuis quand ils professaient publiquement leurs audacieux systèmes ou leurs fulgurants amours divins. Mais il n'y avait pas, en eux, d'interdits intérieurs paralysants (la peur de pécher, de l'hérésie, du blasphème, de l'excommunication, etc.). S'ils étaient contestés ou condamnés par les juristes, les fuqaha, jamais ils ne doutèrent de leurs convictions ou craignirent l'enfer pour la seule raison qu'un docteur de la loi hurlait à l'innovation (bida'). Et puis, s'ils ne voulaient affronter leurs détracteurs jusqu'au martyre, il leur suffisait de s'enfuir à la cour d'autres princes, plus accommodants ou d'une autre secte musulmane. Les tariqat soufies étaient souples et ne prônaient l'obéissance absolue qu'envers son Sheikh (murshîd); il n'était d'ailleurs pas interdit d'en changer.

C'était pire en Europe où il n'y avait qu'une Église, contre laquelle on ne pouvait se dresser en cas de condamnation. Des moines comme Maître Eckhart, ayant fait vœu d'obéissance, ne pouvaient que se taire ou se renier, quand les choses tournaient mal. Il n'y avait qu'une église et c'était la leur; nulle part où se réfugier, et, bien sûr, cela ne pouvait même les tenter puisqu'il s'agissait de leur salut. Plus encore que la menace physique, c'était cette peur qui devait tarauder : le péché d'insoumission.

La gloire du témoignage


Ph. N. – Il y a un infini dans l'exigence éthique ?

E.L. – Oui. Elle est exigence de sainteté. À aucun moment, personne ne peut dire : j'ai fait tout mon devoir. Sauf l'hypocrite…




Je vais vous conter un trait singulier de la mystique juive. Dans certaines prières très anciennes, fixées par d'antiques autorités, le fidèle commence par dire à Dieu "tu" et finit la proposition commencée en disant "il", comme si, au cours de cette approche du "toi" survenait sa transcendance en "il". C'est ce que j'ai appelé, dans mes descriptions, l'"illéité" de l'Infini.

Emmanuel Lévinas, Éthique et Infini.

jeudi 15 octobre 2009

Les Arabes, martyrs chrétiens


Saint Syméon, Tennyson


Comment la bêtise fait perdre des empires ou des royaumes…

Le roi Nu'man de Hîra aurait affirmé, parlant de Siméon Stylite : "Comme le bruit de son nom s'était répandu dans notre pays et qu'on s'était aperçu qu'un grand nombre de nos gens venaient le voir fréquemment, les grands de notre nation m'ont averti qu'il était à craindre que ces visites fréquentes ne les poussassent à se faire chrétiens et qu'ensuite ils ne livrassent le pays aux Romains (Byzantins) à cause de la religion. Je fis donc publier là-dessus un édit par lequel il était défendu à tous les Arabes, sous peine d'être mis à mort, d'aller voir Siméon.

Un peu plus tard, c'est au tour des Byzantins de s'en prendre aux Arabes monophysites :

Après qu'une bonne partie de ces Arabes [chrétiens] se furent alliés aux Perses lors de leur dernière invasion de l'empire byzantin, d'autres allaient quelques années plus tard accueillir les troupes des musulmans comme des libérateurs et souvent s'engager dans leurs rangs. Lorsqu'à Mut'a les derniers soldats arabes fidèles à l'empereur remportèrent la victoire sur les musulmans, ils se virent ensuite refuser leur solde de façon insultante : "l'empereur ne trouve qu'avec peine de quoi payer ses soldats; il n'a rien à donner à ses chiens".
Chrétiens et musulmans en Irak: Attitudes nestoriennes vis-à-vis de l'Islam; B.Landron

Le visage


Cornelis Van Haarlem, 1627

E.L.– Le "Tu ne tueras point" est la première parole du visage. Or c'est un ordre. Il y a dans l'apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d'autrui est dénué ; c'est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. Et moi, qui que je sois, mais en tant que première personne, je suis celui qui se trouve des ressources pour répondre à l'appel.

Ph. N. – On a envie de vous dire : oui, dans certains cas… Mais dans d'autres au contraire, la rencontre d'autrui se fait sur le mode de la violence, de la haine et du dédain.

E.L. – Certes. Mais je pense que quelle que soit la motivation qui explique cette inversion, l'analyse du visage telle que je viens de la faire, avec la maîtrise d'autrui et sa pauvreté, avec ma soumission et ma richesse, est première. Elle est le présupposé de toutes les relations humaines. S'il n'y avait pas cela, nous ne dirions même pas, devant une porte ouverte : "Après vous, Monsieur !" C'est un "Après vous, Monsieur !" originel que j'ai essayé de décrire.


Or cet "Après vous !" a une très forte parenté avec l'exigence jankélévitchienne : Un Toi est un Moi sans devoirs, un Moi est un Toi sans droits. Dans l'autre partie, celle sur la responsabilité, Lévinas revient sur cette impérieuse demande, et ce don d'emblée et sans condition, un donner impératif :

Le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité, que celle-ci, d'ailleurs, soit acceptée ou refusée, que l'on sache ou non comment l'assumer, que l'on puisse ou non faire quelque chose de concret pour autrui. Dire : me voici. Faire quelque chose pour un autre. Donner. Être esprit humain, c'est cela.


Mais il s'égare un peu sur l'absence de don des Anges, quand il dit :

L'incarnation de la subjectivité humaine garantit sa spiritualité ( je ne vois pas ce que les anges pourraient se donner ou comment ils pourraient s'entraider).


Non, certes, les Anges ne se donnent rien entre eux, ils sont là pour nous, pour nous donner ce que nous demandons. Et comme il n'y pas pas, là encore de bilatéralisme requis, on peut même envisager que le don total du Moi à l'autre a quelque chose d'une relation angélique avec autrui :

Un des thèmes fondamentaux, dont nous n'avons pas encore parlé, de Totalité et Infini, est que la relation intersubjective est une relation non symétrique. En ce sens, je suis responsable d'autrui sans attendre la réciproque, dût-il m'en coûter la vie. La réciproque, c'est son affaire. C'est moi qui supporte tout. Vous connaissez cette phrase de Dostoïevski : "Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres." Non pas à cause de telle ou telle culpabilité effectivement mienne, à cause de fautes que j'aurais commises ; mais parce que je suis responsable d'une responsabilité totale, qui répond de tous les autres et de tout chez les autres, même de leur responsabilité. Le moi a toujours une responsabilité de plus que tous les autres.


Évidemment, ça a une autre gueule que le souci inquiet et souvent pleurard de son petit salut personnel... Comme disait aussi Jankélévitch, le fourbe ne nous fait pas honneur, le méchant non plus, le méchant est là par notre faute, en somme, par notre défaut d'amour.

Ph. N. – C'est-à-dire que si les autres ne font pas ce qu'ils ont à faire, c'est à cause de moi ?

E.L. – Il m'est arrivé de dire quelque part – c'est un mot que je m'aime pas beaucoup citer car il doit être complété par d'autres considérations – que je suis responsable des persécutions que je subis. Mais seulement moi ! Mes "proches" ou "mon peuple" sont déjà les autres et, pour eux, je réclame justice.

Emmanuel Lévinas, Éthique et Infini.


Là, peut-être on sait que c'est un juif qui parle et non un chrétien, car il me semble que le Dieu d'Israël est le Dieu de la Justice, des Justes, de la Droiture. Un chrétien (un vrai) aurait poussé au pardon – après ou non repentir – à l'amour du méchant. Mais la justice rend sa dignité à tous, au méchant comme à la victime. Le pardon est peut-être aussi une façon commode de se débarrasser du méchant, de l'effacer en effaçant son ardoise, ou tout simplement de l'ignorer, de l'oublier par sa propre force morale.


…plus que les gardes vers le petit matin…


Fabritius Carel, 1654
Staatliches Museum, Schwerin

Il y a vraiment des éclats de beauté pure, dans les psaumes :

…Mon être vers Adonaï
plus que les gardes vers le petit matin

oh les gardes
vers le petit matin…


La Bible, Nouvelle traduction, Olivier Cadot, Marc Sevin.


(129, 6)

La solitude de l'être


Caspar David Friedrich, 1809, Nationalgalerie, Berlin.
Mon effort consiste à montrer que le savoir est en réalité une immanence et qu'il n'y a pas de rupture dans l'isolement de l'être dans le savoir ; que d'autre part dans la communication du savoir on se trouve à côté d'autrui, pas confronté à lui pas dans la droiture de l'en-face-de-lui.

(…)

Je suis tout seul, c'est donc l'être en moi, le fait que j'existe, mon exister, qui constitue l'élément absolument intransitif, quelque chose sans intentionnalité, sans rapport. On peut tout échanger entre êtres, sauf l'exister. Je suis monade en tant que je suis.

Emmanuel Lévinas, Éthique et infini, la solitude de l'être.

mercredi 14 octobre 2009

L'amour et la filiation


…Tout à l'opposé de la connaissance qui est suppression de l'altérité et qui, dans le "savoir absolu" de Hegel, célèbre "l'identité de l'identique et du non-identique", l'altérité et la dualité ne disparaissent pas dans la relation amoureuse. L'idée d'un amour qui serait une confusion entre deux êtres est une fausse idée romantique. Le pathétique de la relation érotique, c'est le fait d'être deux, et que l'autre y est absolument autre.

Ph. N. – Ce serait le ne-pas-connaître-autrui qui ferait la relation ?

E.L. – Le ne-pas-connaître n'est pas ici à comprendre comme une privation de la connaissance. L'imprévisibilité n'est la forme de l'altérité que relativement à la connaissance. Pour celle-ci, l'autre, c'est essentiellement ce qui est imprévisible. Mais l'altérité, dans l'éros, n'est pas synonyme de l'imprévisibilité. Ce n'est pas comme un raté du savoir que l'amour est amour.

Alors qu'en posant autrui comme liberté, en le pensant en termes de lumière, nous sommes obligés d'avouer l'échec de la communication, nous n'avons ici avoué que l'échec du mouvement qui tend à saisir ou à posséder une liberté. C'est seulement en montrant ce par quoi l'éros diffère de la possession et du pouvoir que nous pouvons admettre une communication dans l'éros. Il n'est ni une lutte ni une fusion, ni une connaissance. Il faut reconnaître sa place exceptionnelle parmi les relations. C'est la relation avec l'altérité, avec le mystère, c'est-à-dire avec l'avenir, avec ce qui, dans un monde où tout est là,n'est jamais là.


(…)

Ce qui est caressé n'est pas touché à proprement parler. Ce n'est pas le velouté ou la tiédeur de cette main donnée dans le contact que cherche la caresse. C'est cette recherche de la caresse qui en constitue l'essence, par le fait que la caresse ne sait pas ce qu'elle cherche. Ce "ne pas savoir", ce désordonné fondamental en est l'essentiel. Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, et un jeu absolument sans projet ni plan, non pas avec ce qui peut devenir nôtre et nous, mais avec quelque chose d'autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir. Et la caresse est l'attente de cet avenir pur sans contenu.



Ainsi s'oppose cette idée d'Éros et d'irréductible altérité à cette mystique de l'amour par la connaissance – ou l'inverse. Plus loin, Emmanuel Lévinas évoque la paternité et cet autre même, l'étendant à une paternité non biologique, et alors, irrésistiblement, je pense à la relation murshid-murîd qui est précisément un lien où se mêle fréquemment la filiation des âmes et l'éros et quelques lignes plus loin, la relation maître-disciple est évoquée.

Il y a


Maggi Hambling The Scallop (2003) Aldeburgh beach.
Photograph © Andrew Dunn, 1 November 2005.

E.L. – Il y est question de ce que j'appelle l'"il y a". Je ne savais pas qu'Apollinaire avait écrit une œuvre intitulée Il y a. Mais l'expression, chez lui, signifie la joie de ce qui existe, l'abondance, un peu comme le "es gibt" heidegerrien. Au contraire "il y a" pour moi est le phénomène de l'être impersonnel : "il". Ma réflexion sur ce sujet part de souvenirs d'enfance. On dort seul, les grandes personnes continuent la vie; l'enfant ressent le silence de sa chambre à coucher comme "bruissant".

Ph. N. – Un silence bruissant ?

E.L. – Quelque chose qui ressemble à ce que l'on entend quand on approche un coquillage vide de l'oreille, comme si le vide était plein, comme si le silence était un bruit. Quelque chose qu'on peut ressentir aussi quand on pense que même s'il n'y avait rien, le fait qu'"il y a" n'est pas niable. Non qu'il y ait ceci ou cela; mais la scène même de l'être est ouverte : il y a. Dans le vide absolu, qu'on peut imaginer, d'avant la création – il y a.

(…)

J'insiste en effet sur l'impersonnalité de de l'"il y a"; "il y a", comme "il pleut", ou "il fait nuit". Et il n'y a ni joie ni abondance : c'est un bruit revenant après toute négation de ce bruit. Ni néant, ni être. J'emploie parfois l'expression : le tiers exclu. On ne peut dire de cet "il y a" qui persiste que c'est un événement d'être. On ne peut dire non plus que c'est le néant, bien qu'il n'y ait rien. De l'existence à l'existant essaie de décrire cette chose horrible, et d'ailleurs la décrit comme horreur et affolement.

(…)

Je parlais donc de l'étant ou de l'existant déterminé, comme d'une aube de clarté dans l'horreur de l'"il y a", d'un moment où le soleil se lève, où les choses apparaissent pour elles-mêmes, où elles ne sont pas portées par l'"il y a", mais le dominent.

(…)

Je me méfie du mot "amour" qui est galvaudé, mais la responsabilité pour autrui, l'être-pour-l'autre, m'a paru dès cette époque arrêter le bruissement anonyme et insensé de l'être. C'est sous la forme d'une telle relation que m'est apparue la délivrance de l'"il y a".

Emmanuel Lévinas, Éthique et infini, L'"il y a".

Angoisse et néant


L'angoisse serait l'accès authentique et adéquat au néant, lequel pourrait paraître aux philosophes une notion dérivée, résultat d'une négation, et peut-être, comme chez Bergson, illusoire. Pour Heidegger, on n'accède pas au néant par une série de démarches théorétiques, mais, dans l'angoisse, d'un accès direct et irréductible. L'existence elle-même, comme par l'effet d'une intentionnalité, est animé d'un sens, du sens ontologique primordial du néant. Il ne dérive pas de ce qu'on peut savoir sur la destinée de l'homme ou sur ses causes, ou sur ses fins; l'existence dans son événement même d'existence signifie, dans l'angoisse, le néant, comme si le verbe exister avait un complément d'objet direct.
Emmanuel Levinas, Éthique et infini, Heidegger.

mardi 13 octobre 2009

Bible et philosophie


photo Willy Horsch
Le rôle des littératures nationales peut être ici très important. Non pas qu'on y apprenne des mots, mais on y vit "la vraie vie qui est absente" mais qui précisément n'est plus utopique. Je pense que dans la grande peur du livresque, on sous-estime la référence 'ontologique' de l'humain au livre que l'on prend pour une source d'informations, ou pour un 'ustensile' de l'apprendre, pour un manuel, alors qu'il est une modalité de notre être.

Cette "vraie vie qui est absente" en parlant des livres est d'un rafraîchissant si l'on pense au nombre de fois où le lecteur passionné s'entendra, dans sa vie, reprocher de préférer les livres à la "vraie vie" et ce, dès l'enfance, quand, plongé dans un livre, on s'entend intimer l'ordre d'aller "jouer dehors", puisqu'"il fait beau", comme si la lecture ne pouvait être qu'une façon utile de tuer le mauvais temps et a contrario un gaspillage de beau temps…

Ce sentiment que la Bible est le Livre des Livres où se disent les choses premières, celles qui devaient être dites pour que la vie humaine ait un sens, et qu'elles se disent sous une forme qui ouvre aux commentateurs les dimensions mêmes de la profondeur, n'était pas une simple substitution d'un jugement littéraire à la conscience du 'sacré'. C'est cette extraordinaire présence de ses personnages, c'est cette plénitude éthique et ces mystérieuses possibilités de l'exégèse qui signifiaient pour moi originellement la transcendance. Et pas moins. Ce n'est pas peu de choses que d'entrevoir et de sentir l'herméneutique avec toutes ses audaces comme vie religieuse et comme liturgie. Les textes des grands philosophes, avec la place que tient l'interprétation dans leur lecture, me parurent plus proches de la Bible qu'opposés à elle, même si la concrétude des thèmes bibliques ne se reflétaient pas immédiatement dans les pages philosophiques. Mais je n'avais pas l'impression, à mes débuts, que la philosophie était essentiellement athée et je ne le pense pas aujourd'hui non plus. Et si, en philosophie, le verset ne peut plus tenir lieu de preuve, le Dieu du verset, malgré toutes les métaphores anthropomorphiques du texte, peut rester la mesure de l'Esprit pour les philosophes.



À aucun moment la tradition philosophique occidentale ne perdait à mes yeux son droit au dernier mot; tout doit, en effet, être exprimé dans sa langue; mais peut-être n'est-elle pas le lieu du premier sens des êtres, le lieu où le sensé commence.

Emmanuel Levinas, Éthique et infini.

samedi 10 octobre 2009

Printemps (2)


Gustave Caillebotte, Brooklyn Museum
Mais ce que je regrette de ne pas savoir exprimer, c'est le plaisir sensuel, à la fois très paisible et d'une acuité extrême, que j'éprouvais quand, assis sans bouger sur ce banc, d'où je pouvais jouir d'un paysage composé d'eau, d'édifices, de verdures à perte de vue et de nuages auquel la lumière printanière donnait un éclat magique, le corps chauffé par un soleil doux et protégé du vent encore assez frais en cette saison par un manteau suffisamment épais, je restais à regarder tour à tour les passants qui se croisaient devant moi, l'acier étincelant du pont rigide au-dessus du barrage ou encore, renversant la tête, la voûte vert clair du sapin qui me toisait de toute sa hauteur, toutes choses assez peu remarquables en elles-mêmes, et à prêter l'oreille aux propos décousus des gens qui avaient pris place à côté de moi, aux cris joyeux des enfants, au bruissement précipité de l'eau rebondissante au-dessus du pont métallique; la double action de regarder et d'écouter s'accompagnant depuis longtemps pour moi d'une émotion très spéciale qui pouvait surgir au moment le plus imprévu et m'être causé par quelque chose ou quelqu'un auquel je n'avais aucune raison particulière de m'intéresser. Au milieu du vaste flux des choses, ne rien faire, mais voir et écouter.
Louis-René Des Forêts, Le Bavard.

vendredi 9 octobre 2009

Notre Père et notre Fils qui êtes aux cieux...


Sainte Catherine de Sienne et sainte Marie-Madeleine
Fra Bartolomeo, 1509
Museo e Pinacoteca Nazionale di Palazzo Mansi, Lucca



Il parlait quand une femme dans la foule a crié : Chanceux, le ventre qui t'a abrité et les seins qui t'ont nourri ! Il a répondu : Ils sont vraiment chanceux ceux qui écoutent la parole de Dieu et vivent selon elle. (Luc, 11, 28).

Décidément, Jésus n'aimait pas qu'on lui parle de sa famille, et encore moins de sa Mother qui avait l'air de lui courir sur le haricot, des fois. Toutes les fois qu'on mentionne Marie et sa fratrie devant lui, il les renvoie dans les cordes et, se tournant vers ses petits, réplique : "Non. Non. Mon Père et rien d'autre et aussi pour vous." Je me demande si le culte marial ne le ferait pas fumer...

Marc 3, 31-35 : Ma mère ? qui est-ce ? et qui sont mes frères ?
Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère.

J'ai déjà lu sous la plume des Carmélites cette idée de fraternité avec Jésus, mais je ne crois pas qu'aucune mystique n'ait osé se penser comme étant la mère de Jésus, alors que pour le Christ, se faire fils de ses disciples femelles ne semble pas lui poser de problèmes. Évidemment, aucun disciple ne pourra être son Père... Finalement le christianisme favorise un peu les femmes sur ce coup-là, pouvoir devenir mère de Dieu par le baptême – si ça nous chante –, c'est un sacré piston par rapport aux hommes...

dimanche 4 octobre 2009

Le bavard


Et notez que je ne vous demande pas de me lire vraiment, mais de m'entretenir dans cette illusion que je suis lu : vous saisissez la nuance ? – Alors, vous parlez pour mentir ? – Non, monsieur, pour parler, rien de plus, et vous-même faites-vous autre chose du matin au soir et pas seulement à votre chat ? Et un écrivain écrit-il pour une autre raison que celle qu'il a envie d'écrire ? Mais suffit. Que mon lecteur me pardonne si je n'aime pas qu'on me bourdonne aux oreilles quand je parle.
Le Bavard, Louis-René Des Forêts.

samedi 3 octobre 2009

L'impatience


Serguï Andreïevitch Toutounov

Moi dont le principal défaut est l'impatience, le trépignement colérique ou inquiet, la frustration chagrine – "Mais pourquoi Dieu me fait ça à MOI !!! C'est de la persécution GRATUITE ! "gémit le ciron de l'univers – "l'attente dans le sang ou la vase", comme dit le Yi King, je devrais me répéter le mantra du Cheikh Momo chaque matin :

C'est pourquoi l'impatience doit être le cœur de la profonde patience, l'éclair pur que l'attente in fine, le silence, la réserve de la patience font jaillir de son sein, non pas seulement comme l'étincelle qu'allume l'extrême tension, mais comme le point brillant qui a échappé à cette attente, le hasard heureux de l'insouciance.
Maurice Blanchot, L'Espace littéraire.

La Rose de Djam (série)

La Rose de Djam II :  La grotte au dragon C'est au cœur du pays yézidi que Sibylle laisse ses compagnons, pour s'enfoncer ...