La patience de l'âne ou l'Amour ne va pas sans l'Aventure



C'est la patience de l'âne. L'âne trotte de raclée en raclée, la Fortune prenant toujours l'aspect de Martin-Bâton. Jusqu'au jour où illumine la conscience d'un ordre intelligible. L'âne broute des roses : la Providence remplace le Hasard. La Fortune se range enfin, elle obéit à cet ordre intelligible qu'on ne trouve qu'en soi, lorsqu'on réalise la destinée qu'on porte en soi. Initié, l'âne est élu.

C'est le happy ending du romanesque populaire. Le bonheur attend au bout des épreuves mêlant souffrances et injustices – les coups du sort. Après la pluie le beau temps. L'Amour longtemps traversé finit par vaincre. Il est le plus fort. Thème universel : c'est parce qu'on l'aime et qu'elle aime que la Bête se libère de ses griffes et de ses crocs, Cendrillon de ses guenilles de souillon. La certitude que l'Amour est le vainqueur qui mène le monde à la ronde (ça se chante, pas besoin d'être une veuve joyeuse pour reprendre au refrain) ne fait que traduire en croyance populaire le mythe développé par Platon et la théogonie orphique : Éros daïmôn, premier principe du Cosmos. L'idée, en corollaire, que l'adaptation populaire de la dialectique suscitant le salut de la souffrance, la rédemption de la passion. Bref : l'Amour ne va pas sans l'Aventure. Celle-ci nourrit celui-là; celui-là couronne celle-ci. Nous voilà en train de tirer le roman par ses racines.


Bouclons la boucle. Si le voyage change son homme, la métamorphose est voyage d'apparence en apparence, de forme en forme. Lucius, passant de l'homme à l'âne puis de l'âne à l'homme, a plus voyagé qu'Ulysse. C'est que, ce faisant, il s'est déplacé d'un bout à l'autre de soi-même. Du chardon à la rose. Point de départ et point d'arrivée du plus extraordinaire des voyages extra-ordinaires : le voyage intérieur.

Jean-Louis Bory, préface à L'âne d'or ou les métamorphoses, Apulée.

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