Comme un filet jeté dans l'eau...


photo kwilliams

Quand Plotin dit qu'"à aucun moment le monde ne s'est trouvé dépourvu d'âme", je me demande dans quelle mesure les chiites ont plus tard repris, ou redéfini si l'on veut, la même formule : en disant : Jamais le monde (ou la terre) n'est privé de son Imam.

En fait, c'est sur l'âme de l'univers qu'il convient sans aucun doute de s'interroger en premier lieu; ou plutôt c'est une nécessité de procéder ainsi. Mais il faut bien comprendre que les termes "entrée" et "animation" sont utilisés dans cet exposé [15] dans un but d'enseignement et de clarté. En effet, à aucun moment le monde ne s'est trouvé dépourvu d'âme, à aucun moment non plus la matière ne s'est trouvée privée d'ordre. En revanche, dans le cadre d'un exposé, il est possible de concevoir l'âme et le corps en les séparant l'un de l'autre; il est permis dans le discours [20] et par la pensée d'isoler les termes du composé où ils forment un tout. Voici la vérité sur ce point. S'il n'y avait pas de corps, l'âme ne procéderait pas, puisqu'il n'y a pas d'autre lieu que le corps où il soit naturel qu'elle se trouve. Or, si elle doit procéder, il lui faut engendrer pour elle-même un lieu, et par suite un corps. Or le repos de l'âme est pour ainsi dire garanti par le Repos en soi; c'est comme si une forte lumière [25] brillant de tout son éclat se changeait en obscurité, une fois arrivée aux confins extrêmes qu'atteint la lumière de ce feu. Voyant cette obscurité, qui dès lors se trouvait là comme substrat, l'âme l'a informée. Car il n'est pas permis, on le sait, que ce qui se trouve dans le voisinage de l'âme n'ait point part à une "raison", du genre de celle que reçoit, on le sait, ce qui est dit obscur dans l'obscur qui est venu à l'être. Or, venu à l'être comme s'il était une demeure belle et variée, [30] le monde n'est pas coupé de ce qui l'a produit, sans pourtant rien communiquer de lui-même à l'âme. Mais tout entier en toutes ses parties le monde est jugé digne par son fabricant de soins qui lui sont utiles puisqu'ils lui donnent l'être et la beauté, dans la mesure bien sûr où le monde peut participer de l'être. Le monde ne peut causer aucun tort à l'âme qui s'en occupe, car c'est en restant là-haut qu'elle s'occupe de lui. C'est de cette manière que le monde est pourvu d'une âme. [35] Il a une âme qu'il ne possède pas, mais qui lui est présente; il est dominé sans dominer, il est possédé sans posséder. Car il se trouve dans une âme qui le soutient et il n'est rien en lui qui ait part à cette âme. C'est une vie qui peut être comparée à un filet jeté dans l'eau et qui est incapable de retenir l'eau dans lequel il est plongé. Em fait, dans la mesure où il le peut, le [40] filet s'étend aussi loin que s'étend la mer qui s'étendait là avant lui, car aucune de ses parties ne peut se trouver ailleurs que là où se trouve la mer. Or, par nature, l'âme est si grande, et cela parce qu'elle est dépourvue de grandeur, qu'elle renferme le corps dans sa totalité en un même lieu, et partout où ce corps s'étend, là est l'âme. Et si ce corps n'existait pas, [45] cela ne ferait aucune différence pour elle en ce qui concerne la grandeur; car l'âme est ce qu'elle est. Le monde est aussi grand que l'est l'âme, et la limite de sa grandeur correspond au point jusqu'où il peut procéder en restant sous la sauvegarde de l'âme. Ce qui revient à dire que l'ombre projetée est aussi étendue que l'est sa "raison" qui vient de l'âme, et ette raison est en mesure de [50] produire une grandeur d'une dimension aussi importante que celle qu'a souhaitée produire la Forme qui lui correspond.

Plotin, Traité 27, IV.



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