Articles

Affichage des articles du septembre, 2009

Valse avec Bachir

Image
Film magnifique, d'une élégance sidérante qui, comme la musique songeuse et triste, atténuent, tout le long, la cruauté brute des combats, comme le font, en somme, l'amnésie, le rêve, les souvenirs morcelés – jusqu'à l'éclatement final, quand les images recomposées se fracassent sur le réel, sur ce qui n'est pas souvenir mais choc enkysté dans la mémoire et qui est, pour toujours et à jamais, le présent – ; y figurent aussi la splendeur hideuse – ou son hideur splendide, si l'on veut – de la guerre, en ce que son épouvante brouille le regard, le temps, fait surgir un autre monde, "un rêve vérace et décevant", fait illusion d'un aéroport intact, et parfois l'illusion marche et porte : la mer se fait amicale, la valse sous les balles est invincible, on peut marcher dans la rue entre les sifflements des lance-roquette, ou regarder de son balcon ; parfois l'illusion trébuche et c'est souvent, curieusement, sur l'animal mourant que l&#…

La patience de l'âne ou l'Amour ne va pas sans l'Aventure

Image
C'est la patience de l'âne. L'âne trotte de raclée en raclée, la Fortune prenant toujours l'aspect de Martin-Bâton. Jusqu'au jour où illumine la conscience d'un ordre intelligible. L'âne broute des roses : la Providence remplace le Hasard. La Fortune se range enfin, elle obéit à cet ordre intelligible qu'on ne trouve qu'en soi, lorsqu'on réalise la destinée qu'on porte en soi. Initié, l'âne est élu.

C'est le happy ending du romanesque populaire. Le bonheur attend au bout des épreuves mêlant souffrances et injustices – les coups du sort. Après la pluie le beau temps. L'Amour longtemps traversé finit par vaincre. Il est le plus fort. Thème universel : c'est parce qu'on l'aime et qu'elle aime que la Bête se libère de ses griffes et de ses crocs, Cendrillon de ses guenilles de souillon. La certitude que l'Amour est le vainqueur qui mène le monde à la ronde (ça se chante, pas besoin d'être une veuve joyeuse po…

L'âne d'or ou les métamorphoses

Image
Paul Zenker

Le Sort a toujours une idée de derrière la tête.

Et d'abord celle-ci : les apparences sont illusoires. Seule compte l'unité fondamentale de l'être. Sans doute est-il bon de passer par différents stades formels pour actualiser tous ses pouvoirs, développer toutes ses possibilités, bref : assumer la totalité de son moi. Dans la voie de l'enrichissement individuel, ou, plus simplement, de l'individualisation, la métamorphose possède une valeur éducative. Ce n'est pas voltige verbale que souligner, de la métamorphose, la vertu formatrice. Perrault ne dit rien d'autre lorsqu'il tire, de ses contes, la moralité.

À qui se souvient de la portée symbolique de l'âne, il est clair que la peau de l'âne pour Lucius est stage de formation. Que sanctionnera cette "peau d'âne" qu'est la couronne de roses. Dans le vocabulaire des symboles, la rose signifie perfection. Parfum. Beauté par l'harmonie : elle est roue – roue des vents s…

La vie en cellule

Image
Pendant cette promenade matinale, qui se prolongeait de dix heures à midi, le Dr Reichhardt chantait tout bas, et Quangel avait pris l'habitude de prêter l'oreille à ce qu'il fredonnait. Parfois, il se sentait devenir assez fort pour braver n'importe quelle épreuve, et Reichhardt disait alors : "Beethoven." Parfois, Quangel sentait une joie et une légèreté incompréhensibles et qu'il n'avait jamais connues auparavant, et Reichhardt disait : "Mozart." Puis les sons qui venaient de la bouche du musicien se faisaient graves et engendraient comme une douleur dans le cœur de Quangel; ou bien il se sentait reporté au temps de son enfance, quand il accompagnait sa mère à l'église : il avait encore toute la vie devant lui, et c'était pour accomplir une grande tâche : "Jean-Sébastien Bach", disait Reichhardt."
Hans Fallada, Seul dans Berlin.

Les Quarante des Alévis

Image
Selon la légende, c'est au retour d'un voyage céleste, sous la direction de l'ange Gabriel, que Mohammed s'arrête chez les Quarante. Il frappe à leur porte où il est prié de décliner son identité.
"Je suis le Prophète", dit-il.
– Que tu sois Prophète n'intéresse que tes fidèles, lui rétorque-t-on.
– Je suis l'envoyé de Dieu, précise Mohammed.
– Nous n'avons pas besoin de l'envoyé de Dieu, lui répondent les Quarante.
– Je suis le serviteur des pauvres", insiste Mohammed, sur quoi les portes s'ouvrent.
Dans la pièce, trente-neuf personnes sont rassemblées. Mohammed s'assit à côté d'Ali, qu'il ne reconnaît pas, et demande :
–Qui êtes-vous ?
– Nous sommes les Quarante et Quarante ne font qu'un, répondent-ils d'une seule voix. Le Prophète, incrédule, demande des preuves. Ali s'entaille alors le poignet et tous se met à saigner.
– Mais vous n'êtes que trente-neuf", s'écrie Mohammed, sur quoi entre Selman…

Les Bektachis, fils des deux roses et du souffle

Image
C'est finalement la question de la descendance surnaturelle qui divise les alévis et les bektachis. Dans le Livre de légendes, la chasteté du saint est mentionnée à trois reprises : c'est un derviche voué au célibat, il n'a jamais eu de rapport sexuel, ses testicules apparaissent sous la forme d'une rose blanche et d'une rose rouge. Il n'a pas de disciple mais une épouse spirituelle ou fille adoptive, Kadindjik Ana, qui est décrite l'accueillant à son arrivée au village, recevant ensuite leurs hôtes en leur servant de guide. On remarque que deux femmes, Fatma Badji et Kadindjik Ana, détiennent un rôle prépondérant, signe possible de leur affiliation à une communauté féminine liée à des groupes soufis hétérodoxes, les sœurs de Roum. Selon la légende, Kadindjik Ana avait pour habitude de boire l'eau des ablutions de Hadji Bektash, jusqu'au jour où trois gouttes de son sang y tombèrent et firent qu'elle engendra trois garçons, dont un qui mourut en…

Rue du Prince-Albert

Image
Rue du Prince-Albert, il se fit annoncer aussitôt à son chef immédiat, le S.S. Obergruppenführer Prall. Il dut attendre pendant près d'une heure. Non que Herr Prall fût particulièrement occupé. Ou plutôt, si, il était précisément très occupé ! Escherich entendait le tintement des verres, le bruit des bouchons qui sautaient, des rires et des cris. Une des nombreuses réunions de hauts gradés. Réunions, beuveries, détente, délassement, après les grosses fatigues causées par les gens qu'il fallait torturer et envoyer à la potence.
Hans Fallada, Seul dans Berlin.

La mémoire, c'est ce que l'on a perdu

Image
Dante Gabriel Rossetti, 1877-1881, Delaware Art Museum
C'est bien connu, le désir, c'est ce que l'on ne possède pas. De même, pour Plotin, la mémoire découle de la distance, de l'exil, de la perte, c'est-à dire de tout ce qui fait le passé. L'exil et la distance engendre la mémoire autant que l'oubli. Il n'y a pas de mémoire pour les âmes immobiles.

6. On doit donc dire que ce n'est qu'aux âmes qui changent de place et d'état qu'appartient la mémoire; car c'est de choses qui se sont produites et qui se sont passées qu'il y a mémoire. En revanche, les âmes auxquelles il appartient de rester dans la même place et dans le même état, de quoi auraient-elles bien à se souvenir ? (…).

7. – Mais quoi ? Elles ne se souviendront pas qu'elles ont vu le dieu ?
_ Il faut plutôt dire qu'elles ne cessent de le voir. Et tant qu'elles le voient, il ne leur est sans doute pas possible de dire qu'elles l'ont vu. C'est là quel…

La chasse au sanglier

Image
Il était en chasse; ce vieux policier était un vrai chasseur. Il avait cela dans le sang et détestait les hommes comme d'autres chasseurs détestent les sangliers. Que les sangliers et les hommes dussent mourir au terme de la chasse, cela ne le troublait pas. C'était la destinée du sanglier de mourir ainsi; et c'était également le destin des hommes d'écrire de telles cartes.


Il s'intéressait à ce cas; il se passionnait. Au fond, il lui était tout à fait égal de mettre ou non la main au collet d'un criminel. Escherich, on l'a déjà dit, était en chasse. Pas pour la proie, mais parce que la chasse est un plaisir. Il savait bien ce qui se passerait au moment où le gibier serait terrassé, où le coupable serait arrêté et où ses crimes lui seraient démontrés à suffisance : à ce moment précis, Escherich n'éprouverait plus aucun intérêt pour cette affaire. Le gibier terrassé, l'homme mis en détention préventive, la chasse serait terminée. Au suivant !

Hans Fall…

De l'âme, des corps, du destin, du raisonnement

Image
12. Et les âmes humaines qui aperçoivent leur image, comme si c'était dans le miroir de Dionysos, viennent s'installer ici après s'être précipitées de là-haut, sans pour autant être aucunement séparées du principe qui est le leur, l'Intellect. Car elles ne sont pas venues avec l'Intellect : en réalité, elles sont allées jusqu'à [5] la terre, mais leur tête est restée solidement fixées en haut dans le ciel. Elles sont descendues plus bas, parce que leur partie intermédiaire était obligée de prodiguer leurs soins à ce jusqu'à quoi elles s'étaient portées, et qui avait besoin de soins. Mais Zeus le père, compatissant à la souffrance de ces êtres, rend mortels les liens qui les font souffrir et leur accorde des périodes de repos en les rendant libres de corps pendant certaines périodes de temps [10], pour leur permettre à elles aussi de se retrouver là-bas où reste toujours l'âme du monde qui, elle, ne se tourne en aucune façon vers les choses d'ici…

On s'en fout

Il y a 2000 burqa en France.

Comme un filet jeté dans l'eau...

Image
photo kwilliams

Quand Plotin dit qu'"à aucun moment le monde ne s'est trouvé dépourvu d'âme", je me demande dans quelle mesure les chiites ont plus tard repris, ou redéfini si l'on veut, la même formule : en disant : Jamais le monde (ou la terre) n'est privé de son Imam.

En fait, c'est sur l'âme de l'univers qu'il convient sans aucun doute de s'interroger en premier lieu; ou plutôt c'est une nécessité de procéder ainsi. Mais il faut bien comprendre que les termes "entrée" et "animation" sont utilisés dans cet exposé [15] dans un but d'enseignement et de clarté. En effet, à aucun moment le monde ne s'est trouvé dépourvu d'âme, à aucun moment non plus la matière ne s'est trouvée privée d'ordre. En revanche, dans le cadre d'un exposé, il est possible de concevoir l'âme et le corps en les séparant l'un de l'autre; il est permis dans le discours [20] et par la pensée d'isoler l…

Seuls dans Berlin

Image
Elle comprit à cet instant que, par cette première phrase, il avait déclaré la guerre, aujourd'hui et à jamais. Confusément, elle comprit ce que cela signifiait. D'un côté, eux deux, les pauvres petits travailleurs insignifiants, qui pour un mot pouvaient être anéantis pour toujours. Et de l'autre côté, le Führer et le Parti, cet appareil monstrueux, avec toute sa puissance, tout son éclat, avec derrière lui les trois quarts, oui, les quatre cinquièmes de tout le peuple allemand. Et eux deux, seuls ici, dans cette petite chambre de la rue Jablonski !...



Qu'étaient-ils il y a encore un instant ? Ils avaient mené des existences inconnues, dans un grand fourmillement sombre. Et à présent les voilà tout seuls, tous les deux unis, élevés sur le pavois. Il fait un froid glacial autour d'eux, tant ils sont seuls.

Seul dans Berlin, Hans Fallada.

Sur les difficultés relatives à l'âme

Image
Comme tous les incorporels, c'est seulement quand elle le souhaite que l'âme s'incline vers un corps.

Contrairement aux gnostiques, Plotin estime que la production de la matière ne peut être la conséquence d'une faute, et que l'âme ne saurait commettre une faute que sous l'influence de la matière. Il n'est pas concevable que la matière puisse se trouver "à l'écart" de la puissance divine, dont elle est un produit nécessaire. Bref, pour Plotin, l'âme engendre la matière et la configure, sans commettre de faute : c'est dans l'innocence que l'âme engendre la matière, et cette dernière est toujours recouverte d'une trace de l'âme.


Beit Alpha, VIº siècle

La providence divine, (qui correspond grosso modo à l'activité de l'âme du monde) détermine le cadre rationnel général du devenir, sans toutefois intervenir directement dans la moindre action. Il convient donc de distinguer prudemment causes lointaines et causes prochai…

Au tour des dames, maintenant

Image
Yhwh dit :

Comme elles prennent de grands airs, les filles de Sion
comme elles déambulent en haussant le menton
elles font les yeux doux
vont d'un pas chaloupé
trottinant font tinter les grelots de leurs pieds –
mais le Maître va couvrir de croûtes
le crâne des filles de Sion
Yhwh va exhiber leur sexe.

Ce jour-là, ¥hwh les dépouillera de leurs charmes : de leurs grelots, bandeaux, anneaux, de leurs breloques et pendeloques, de leurs voilettes, de leurs agrafes, bracelets d'orfèvres, ceintures d'étoffe, flacons d'essence, fétiches de chance, de leurs bagues et boucles de nez, de leurs mantes, de leurs capelines, leurs houppelandes, leurs sacs à main, de leurs miroirs et leurs mantilles, de leurs tiares et leurs mantelets. Sous le parfum, la pourriture, sous le casaquin le carcan, sous le chignon le crâne chauve, sous le corsage le sac de chanvre. Oui, sous la beauté la brûlure.La Bible - Nouvelle traduction, Isaïe, 3, 16-24, trad, Pierre Alfieri, Jacques Nieuviarts.

Quand Yhwh se fâche

Image
... et que le torchon brûle (une fois de plus) avec Jérusalem, ça donne ça :

tous ces sacrifices pour moi
à quoi bon ? dit Yhwh, ils m'écœurent
ces holocaustes de béliers
ce graillon de veau gras
ce sang de taureaux et d'agneaux et de boucs
je n'y prends pas plaisir –
quand vous paraissez devant moi
qui demande à vos mains de fouler mon enceinte ?
n'en jetez plus, de ces offrandes creuses
j'ai horreur de l'encens –
et la nouvelle lune
et le shabbat
et le rappel qu'on bat :
culte contraint et criminel
je n'en peux plus
et vos nouvelles lunes
et vos jours fériés
je les abhorre
ils m'épuisent, je les ai assez supportés –
tendez les paumes de vos mains
je détourne les yeux
moulinez vos prières
je n'y suis plus, je n'écoute plus
vos mains trempées de sang –
allez donc vous laver
allez vous nettoyer
détachez le mal de vos actes
que je ne le voie plus
mettez fin aux méfaits
apprenez le bien
recherchez le droit
corrigez la brute
défendez la veuve
les droits de l'orphelin

Très bie…

Hasard et bonheur

Image
Quand on a la possibilité de vivre et que l'on vit, c'est un bonheur accordé par le ciel. Quand vient le temps de la mort et que l'on meurt, c'est un bonheur accordé par le ciel. Si l'on peut vivre et que l'on ne vit pas, c'est un châtiment du ciel. Si l'on devait mourir et que l'on ne meurt pas, c'est un châtiment du ciel.

Si quelque chose peut vivre ou mourir et qu'il obtienne l'un ou l'autre, c'est affaire de destin. Si quelque chose ne peut pas vivre ou mourir et qu'il obtienne l'un ou l'autre, c'est affaire de destin.

Ce qui fait que la vie est réellement la vie, et la mort réellement la mort, cela ne dépend ni du monde extérieur, ni de nous-mêmes, car tout est destin. Comprendre ce mystère est impossible.

C'est pourquoi il est dit :

Le Tao du ciel est caché, on ne le rencontre nulle part,
il est uni, indifférent comme le désert.
Le Tao du ciel plane partout.
La terre et le ciel ne peuvent pas le violer.
Les sain…

Des yeux aveuglés de lumière

Image
JEUNE FEMME – Des yeux qui peut-être ne voient pas du tout, qui sont aveuglés de lumière.
MADELEINE : – Non. Des yeux qui voient seulement l'immortalité.
Marguerite Duras, Savannah Bay.

L'homme de Yen et le farceur

Image
Ding Guanpeng, National Palace Museum, Taiwan
Un homme de Yen, né à Yen, avait été élevé à Tch'ou. Devenu vieux, il retourna au pays natal. Comme il arrivait en vue de Tsin, un voyageur qui suivait la même route que lui le trompa. Il lui montra les remparts (de Tsin) et lui dit : "Voici les remparts de Yen."

L'homme de Yen devint mélancolique et changea de contenance. Son compagnon de route lui indiquant un autel (dédié aux génies) du sol dit : " Voici un autel de ton pays natal." L'homme de Yen poussa alors de profonds soupirs. L'autre lui montra une chaumière : "Voici la demeure de tes ancêtres", dit-il, et l'homme de Yen, ému jusqu'aux larmes, se mit à pleurer. Son compagnon lui montra alors des tertres et lui déclara : "Voici les tombes de tes aïeux." L'homme de Yen ne put retenir ses sanglots. Son compagnon se mit à rire bruyamment et dit : "Je t'ai joué une farce : c'est ici le pays de Tsin." L&#…