L'acte d'être de la chauve-souris


Soufflée, je dois dire, par la ressemblance des déductions d'Elizabeth Costello sur "l'acte d'être de la chauve-souris" qui colle si bien à ce que Mollâ Sâdrâ opposait au cogito ergo sum (sans connaître Descartes, mais au fond, tous les partisans de la Raison, aristotéliciens ou même platoniciens, ne disent pas autrement) : à savoir que ce n'est pas la pensée raisonneuse qui nous approche d'un Dieu qui EST non parce qu'il pense mais parce qu'il est l'Être :

À quoi cela ressemble-t-il d'être une chauve-souris ? Nagel suggère qu'avant de pouvoir répondre à une telle question, nous devons pouvoir ressentir la vie d'une chauve-souris à travers les modalités sensorielles d'une chauve-souris. Mais il a tort ; ou du moins il nous engage sur une fausse piste. Être une chauve-souris vivante consiste à être empli d'être. Être chauve-souris, dans le premier cas, être humain dans le second, peut-être; mais ce sont là des considérations secondaires. Être empli d'être, cela consiste à vivre comme un corps-âme. Un autre nom pour désigner cette expérience du plein-être est la joie.

"Être vivant c'est être une âme vivante. Un animal – et nous sommes tous des animaux – est une âme incarnée. C'est précisément ce que Descartes a vu et que, pour des raisons qui lui appartiennent, il a choisi de nier. Un animal vit, disait Descartes, de même qu'une machine vit. Un animal n'est rien que le mécanisme qui le constitue; s'il a une âme, c'est de la même façon qu'une machine a une pile, pour lui fournir l'étincelle qui la met en marche; mais l'animal n'est pas une âme incarnée, et la qualité de son être n'est pas la joie.

"Et puis il y a le fameux Cogito ergo sum. C'est une formule qui m'a toujours mise mal à l'aise. Elle implique qu'un être vivant qui ne fait pas ce que nous appelons penser est d'une façon ou d'une autre un être inférieur. À la pensée, à la cogitation, j'oppose la plénitude, le fait de s'incarner pleinement, la sensation d'être – non pas une conscience de soi comme une sorte de fantomatique machine à raisonner qui génère des pensées, mais au contraire la sensation – une sensation fortement affective – d'être un corps avec des membres qui se prolongent dans l'espace, bref d'être vivant au monde."
J.M. Coetzee, Elizabeth Costello : Huit leçons.
Môllâ Sâdrâ, qui soutient fortement ce point d'être pleinement son être pour exister et non de penser, ne se sépare pas des animaux – et c'est peut-être inhérent à tous ceux qui se rapprochent de cette philosophie, pour qui il est effectivement absurde de trier parmi les vivants le crédit d'être que l'on peut accorder à chacun, en fonction de ses capacités à raisonner (par exemple empiler trois caisses de bois pour manger des bananes). Mais, fait remarquable, comme Elizabeth Costello, (et peut-être son auteur, J.M. Coetzee), il s'agit à la fois d'une conviction profonde, une foi, au fond en ce plein-être-en-joie, et aussi d'un élan du cœur, une inclination aimante vers les animaux, ce qu'un rationaliste jugerait sans doute comme propre à discréditer cette conviction, l'affectif étant à ses yeux un "parasite" brouillant la raison pure au lieu de la guider.

Sadrâ ne cache pas sa profonde affection à l'égard des animaux, le souci qu'il a de leur réserver un destin dans le cadre du retour à Dieu de toutes les créatures. Nous le voyons proposer une analyse remarquable de l'âme animale, qui est, aussi bien, l'âme des hommes quand ils n'exercent pas leur puissance intellective. Le vivant animal reste identique à soi, il possède une individualité permanente en tous ses états. En outre, les bêtes ont une certaine conscience d'elles-mêmes. Elles fuient ce qui leur cause du déplaisir, et elles recherchent ce qui leur procure du plaisir, elles fuient les douleurs dont elles savent qu'elles sont pour elles une douleur, ce qui implique une certaine connaissance qu'elles ont d'elles-mêmes.

Or, qui dit connaissance ('ilm) dit nécessairement séparation d'avec la matière. En effet, la connaissance que l'animal a de son propre soi est permanente, et elle n'est pas acquise par les sens. Il s'agit d'un savoir immédiat, qui n'a besoin ni d'une preuve par une certaine pensée réflexive, ni d'un témoignage des sens. Cette connaissance antéprédicative de soi, cette présence à soi et à son acte individuel d'exister, l'animal n'en est pas privé. Il témoigne ainsi de l'immétarialité de ce soi.
L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ, Christian Jambet.

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