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Affichage des articles du août, 2009

Les six présages du rêve

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Quels sont les six présages ? Ce sont : le vrai songe, le rêve prémonitoire, le rêve chargé de pensées, le rêve éveillé, le bon rêve, le rêve d'angoisse.
Le Vrai Classique du vide parfait, Lie-tseu.

L'acte d'être de la chauve-souris

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Soufflée, je dois dire, par la ressemblance des déductions d'Elizabeth Costello sur "l'acte d'être de la chauve-souris" qui colle si bien à ce que Mollâ Sâdrâ opposait au cogito ergo sum (sans connaître Descartes, mais au fond, tous les partisans de la Raison, aristotéliciens ou même platoniciens, ne disent pas autrement) : à savoir que ce n'est pas la pensée raisonneuse qui nous approche d'un Dieu qui EST non parce qu'il pense mais parce qu'il est l'Être :

À quoi cela ressemble-t-il d'être une chauve-souris ? Nagel suggère qu'avant de pouvoir répondre à une telle question, nous devons pouvoir ressentir la vie d'une chauve-souris à travers les modalités sensorielles d'une chauve-souris. Mais il a tort ; ou du moins il nous engage sur une fausse piste. Être une chauve-souris vivante consiste à être empli d'être. Être chauve-souris, dans le premier cas, être humain dans le second, peut-être; mais ce sont là des considération…

La vie des animaux : 'Maintenant, on est censé penser."

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photo : Delphine Bruyère "Permettez-moi de vous raconter ce que les singes de Tenerife apprirent de leur maître Wolfgang Köhler, en particulier Sultan, le meilleur de ses élèves, dans un certain sens le prototype de Peter le Rouge.
"Sultan est seul dans sa cage. Il a faim : la nourriture qui arrivait d'habitude a soudain inexplicablement cessé de venir.
"L'homme qui d'habitude lui donnait à manger et qui a maintenant arrêté de le faire tend un fil au-dessus de la cage, à trois mètres au-dessus du sol, et y suspend un régime de bananes. Il traîne dans la cage trois caisses de bois. Ensuite il disparaît, fermant la porte derrière lui, même s'il est toujours dans les parages, puisqu'on sent son odeur.
"Sultan sait ce qu'il est censé faire : maintenant on est censé penser. Voilà ce dont il s'agit avec ces bananes placées là-haut. Les bananes sont là pour mener à penser, pour nous inciter à aller jusqu'au bout de l'acte de penser. Mai…

Berlin, notre cicatrice

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Toutes les capitales européennes m'ont fasciné : elles sont les visages de pierre de l'Histoire. Londres, Prague, Paris, Rome, Athènes, Bucarest, Sofia, Madrid... Toutes, sans exception. Errer dans la littérature, c'est errer également dans les capitales et les grandes villes : le Paris de Balzac, de Hugo ou de Baudelaire, le Londres de Dickens, le Dublin de Joyce, la Rome de du Bellay, la Florence de Dante, la Venise de Thomas Mann, le Berlin de Döblin... Mais l'image la plus frappante de notre rapport aux villes, à nous Européens, je l'ai vue dans un film de Fellini, Roma, dans lequel des ouvriers creusant un couloir pour le métro découvrent soudain une galerie décorée des fresques antiques. Alors qu'ils contemplent, stupéfaits, les formes muettes aux gestes suspendus, sacralisées par le temps impalpable, l'oxygène s'engouffrant dans la cavité efface lentement les peintures, qui se dissolvent dans l'abîme dévorant de l'Histoire. Cette scène m&…

Les bâtards ont des pattes de velours

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Hiroshige Son attitude face à la vie était d'ailleurs celle de beaucoup de bâtards. Tandis que certains manifestent une volonté de reconnaissance exacerbée, tentant de se forger une place dans le monde pour y laisser une marque, d'autres se réfugient dans leur monde intérieur, où ils fabriquent un univers. Parce qu'ils se sentent étrangers dans leur propre famille, invités, tolérés même, ils se sentent aussi invités dans le monde extérieur. L'attitude de chat aux pattes de velours qu'ils ont adoptée dans leur enfance, glissant de pièce en pièce, sans trop se faire remarquer de ces êtres à la fois familiers et étrangers qui les entourent, ils l'adoptent ensuite dans leur vie, glissant de lieu en lieu, de décennie en décennie, comme une ombre.
Fabrice Humbert, L'Origine de la violence.

On s'en fout

Les iPhones implosent.

"Merci, je suis merveilleux..."

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Fra Angelico, 1430, British Museum

...Oh ta merveilleuse compréhension de moi
Hauteur
que je n'atteindrai jamais

Où aller loin de ton souffle ?

Où partir
loin de ta face ?

Si je monte au ciel tu es là

Si je m'étends chez les morts
tu es déjà là

Je prends les ailes de l'aurore
Je me pose à l'extrémité des mers

Même là c'est ta main qui m'emmène

Ta poigne
me tient

Si je dis oh les ombres m'emportent

Même la nuit
c'est la lumière autour de moi

Pour toi les ombres n'ont pas d'ombres

La nuit éclaire comme le jour

Comme l'ombre
comme la lumière

C'est toi qui as fabriqué mes reins

Tu m'as tissé
au cœur de ma mère

Merci je suis merveilleux
et de manière très étonnante...

Psaume 139 (138) 6-14. trad. O. Cadiot, M. Sevin.
La Bible - Nouvelle traduction

L'absence de livre

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Djamdat Nasr, période Uruk III (3100–2900 av. J.-C.) Nous ne lisons, apparemment, que parce que l'écrit est déjà là, se disposant sous notre regard. Apparemment. Mais celui qui écrivit en premier, entaillant sous les cieux anciens la pierre et le bois, loin de répondre à l'exigence d'une vue demandant repère et lui donnant un sens, changea tous les rapports entre voir et visible. Ce qu'il laissait après lui, ce n'était pas quelque chose de plus, s'ajoutant aux choses; ce n'était même pas quelque chose de moins – une soustraction de matière, un creux par rapport au relief. Qu'était-ce donc ? Un vide d'univers : rien qui fût visible, rien qui fût invisible. Je suppose qu'en cette absence non absente le premier lecteur sombra, mais sans en rien savoir, et il n'y eut pas de second lecteur, puisque la lecture, entendue dès lors comme la vision d'une présence immédiatement visible, c'est-à-dire intelligible, fut précisément affirmée pour r…

La surrection initiale

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Tout commence un jour d'octobre 1943 dans l'angoisse, la solitude et la honte de l'occupation de la France par les nazis. On se trouve, tout à coup, ajusté à une étrange constatation verticale, sans contenu, sans dimension, dont on était toujours accompagné et qui soudain, se détachent avec une netteté et une intensité toute particulière. C'est une simple certitude d'être, une surrection originelle par laquelle on tombe véritablement en soi. C'est une commotion, un établissement, une fulguration dont naît l'assise qui sera invariable tout au long de la vie. En même temps, on entend le chant du foehn, de vent du Sud, qui traverse la montagne et paraît soulever la maison, la rehausser, la faire se dresser comme serrée par toute l'immensité qui se déploie autour.


Les Maximes resserraient le ventre, c'était pointu et alerte, à travers elles la langue française m'apparaissait, vive, rapide, nette. Cette façon qu'elle avait d'aller droit au b…

L'œuvre finale

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En rédigeant Une Saison et l'"Adieu" qui la termine, si Rimbaud met fin à ses rapports avec la littérature, cela ne veut pas dire qu'au mois d'août 1873, à tel jour et à telle heure, il s'est levé et retiré. Une décision d'ordre moral peut à la rigueur n'avoir besoin que d'un instant pour s'accomplir : telle est sa force abstraite. Mais la fin de la littérature est à nouveau toute la littérature, puisqu'elle doit trouver en elle-même sa nécessité et sa mesure. Admettons, comme il est possible et, je pense, probable, que Rimbaud ait continué à faire œuvre poétique, après avoir enterré son imagination et ses souvenirs : que signifierait cette activité continuée et cette survie ? Ceci d'abord, que sa rupture n'a pas été seulement un "devoir", comme il a pu le penser momentanément, mais a répondu à une exigence plus obscure, plus profonde et, en tout cas, moins déterminée. Ensuite, qu'à celui qui veut enterrer sa mémoire …

Who's afraid of Virginia Woolf's voice ?

Sur un changement d'époque : l'exigence du retour

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– Admettez-vous cette certitude, que nous sommes à un tournant ?
– Si c'est une certitude, ce n'est pas un tournant. Le fait d'appartenir à ce moment où s'accomplit un changement d'époque (s'il y en a), s'empare aussi du savoir certain qui voudrait le déterminer, rendant inapproprié la certitude, comme l'incertitude. Nous ne pouvons jamais moins nous contourner qu'en un tel moment : c'est cela d'abord, la force discrète du tournant.


Et Héraclite a dit avant les autres : " Si toutes choses devenaient fumée, on les discernerait avec les narines." Mais il ne faisait pas du nez un organe théologique. Je n'ai rien, notez-le, contre l'odeur de fin de temps. Il est possible que cette mixture de vague science, de confuse vision, d'incertaine théologie, telle qu'on la trouve chez Teilhard, ait aussi une valeur de symptôme, et même de pronostic : Dans les périodes de transition, on voit se développer ce genre de littérature.…

Pur

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Longtemps le mot "pur" a été récupéré dans le commerce des huiles de table. Longtemps l'huile d'olive a été garantie pure et jamais les autres huiles, qu'elles soient d'arachide ou de noix.

Ce mot ne fonctionne que lorsqu'il est seul. Par lui-même, de son seul fait, il ne qualifie rien ni personne.

Marguerite Duras, Écrire.

Écrire

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C'est dans une maison qu'on est seul.

Mon écriture, je l'ai toujours emmenée avec moi, où que j'aille.

Il faut toujours une séparation d'avec les autres gens autour de la personne qui écrit les livres.

Écrire, c'était ça la seule chose qui peuplait ma vie et qui l'enchantait.

On ne trouve pas la solitude, on la fait.

Du moment qu'on est perdu et qu'on n'a donc plus rien à écrire, à perdre, on écrit. Tandis que le livre il est là et qu'il crie et qu'il exige d'être terminé, on écrit. On est obligé de se mettre à son rang. C'est impossible de jeter un livre pour toujours avant qu'il ne soit tout à fait écrit – c'est-à-dire : seul et libre de vous qui l'avez écrit. C'est aussi insupportable qu'un crime. Je ne crois pas les gens qui disent : "J'ai déchiré mon manuscrit, j'ai tout jeté." Je n'y crois pas. Ou bien ça n'existait pas pour les autres, ce qui était écrit, ou bien ce n'étai…

"je m'étais rendu compte que c'était assez de mots"

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Il se peut, comme on aime à le déclarer, que "l'homme passe". Il passe. Il a même toujours déjà passé, dans la mesure où il a toujours été approprié à sa propre disparition. Mais, passant, il crie; il crie dans la rue, dans le désert; il crie mourant; il ne crie pas, il est le murmure du cri. Il n'y a donc pas à renier l'humanisme, à condition de le reconnaître là où il reçoit son mode le moins trompeur : jamais dans les zones de l'autorité, du pouvoir et de la loi, de la culture et de la magnificence héroïque et pas davantage dans le lyrisme de bonne compagnie, mais tel qu'il fut porté jusqu'au spasme du cri : entre autres, par celui qui, refusant de parler de soi comme un homme, évoquait seulement la bête mentale et dont on peut bien cependant se permettre de dire qu'il a été "humaniste par excellence", étant sans humanité et presque sans langage, "car, en effet, je m'étais rendu compte que c'était assez de mots, assez mêm…

Le Pont de bois

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Karl Blechen, 1833, Neue Pinakothek, Münich
"Pourquoi ce nom ? Et est-ce bien un nom ?
– Ce serait une figure ?
– Alors une figure qui ne figure que ce nom.
– Et pourquoi un seul parlant, une seule parole ne peuvent-ils, jamais réussir, malgré l'apparence, à le nommer ? Il faut être au moins deux pour le dire.
– Je le sais. Il faut que nous soyons deux.
– Mais pourquoi deux ? Pourquoi deux paroles pour dire une même chose ?
– C'est que celui qui la dit, c'est toujours l'autre."

Maurice Blanchot, L'Entretien infini

On s'en fout

On a retrouvé une famille française dans le Var.

Le quotidien

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photo :Gerard Delafond Le quotidien est humain. La terre, la mer, la forêt, la lumière, la nuit ne représentent pas la quotidienneté, laquelle appartient en premier lieu à la dense présence des grandes agglomérations urbaines. Il faut ces admirables déserts que sont les villes mondiales pour que l'expérience du quoditien commence à nous atteindre. Le quotidien n'est pas au chaud dans nos demeures, il n'est pas dans les bureaux ni dans les églises, pas davantage dans les bibliothèques ou les musées. Il est – s'il est, quelque part – dans la rue.

Il ne faut pas douter de l'essence dangereuse du quotidien, ni de ce malaise qui nous en saisit, chaque fois que, par un saut imprévisible, nous nous en écartons et, nous tenant en face de lui, découvrons que rien précisément ne nous fait face : "Comment ? C'est cela, ma vie quotidienne ?" Non seulement, il n'en faut pas douter, mais il ne faut pas la redouter, il faudrait bien plutôt chercher à ressaisir la…

Naître, c'est manquer soudain de toutes choses

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source : wikicommons Naître, c'est, après avoir eu toutes choses, manquer soudain de toutes choses, et d'abord de l'être, – si l'enfant n'existe ni comme corps constitué, ni comme monde. Tout lui est extérieur, et il n'est presque rien que cet extérieur : le dehors, l'extériorité radicale sans unité, la dispersion sans rien qui se disperse; l'absence qui n'est absence de rien est d'abord la seule présence de l'enfant, mais ce manque, c'est l'"inconscient" : la négation qui n'est pas seulement défaut, mais rapport à ce qui fait défaut – désir. Désir dont l'essence est d'être éternellement désir, désir de ce qu'il est impossible d'atteindre et même de désirer.

Maurice Blanchot, L'Entretien infini : L'expérience-limite; la parole analytique.

L'enfer, lieu pur de l'athéisme

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Le damné reste celui qui semble toujours pouvoir aimer Dieu à travers sa damnation, mais dans celle-ci et dans la répétition du refus, la possibilité est encore présente. Il semble que, pour le monde de la foi, l'enfer aurait dû devenir le lieu pur de l'athéisme et en symboliser le mystère. Les damnés ne sont-ils pas les seuls véritables athées, non seulement retranchés de Dieu, mais ceux dont Dieu s'est absolument retiré, et l'enfer est alors cet espace extrême, vide et pur de Dieu, où cependant un tel abandon, une telle chute hors de l'être, loin de se mesurer par le néant, se poursuit et s'affirme dans le tourment d'un temps infini.

On peut imaginer que sauver les damnés soit le souci obsédant qui tourne autour de la croyance. Plus étrange serait la pensée qui demanderait aux damnés le secret et la voie du salut de tous.
Maurice Blanchot, L'Entretien infini : L'Expérience-limite.

L'Enfer selon Blanchot

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L'homme tout à fait malheureux, l'homme réduit par l'abjection, la faim, la maladie, la peur, devient ce qu'il n'a plus de rapport avec soi, ni avec qui que ce soit, une neutralité vide, un fantôme errant dans un espace où il n'arrive rien, un vivant tombé au-dessous des besoins. Ce malheur peut être particulier, mais il concerne surtout le grand nombre. Qui a faim pour soi seul et vit dans le dénuement de l'injustice, au milieu d'un monde encore heureux et tranquille, a une chance d'être renvoyé à une solitude violente, à ces sentiments qu'on appelle mauvais, envie, honte, désir de se venger, de tuer, de se tuer, où il y a encore de l'espoir. La faim dont nous parle Knut Hamsun est une faim que l'orgueil peut nourrir. Il semble que l'infini du nombre soit la vérité de cette autre sorte de malheur, mais il y a un point où ce qui est souffert ensemble, ne rapproche pas, n'isole pas, ne fait que répéter le mouvement d'un malheu…

Torture, parole et raison

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La torture est le recours à la violence – toujours sous l'espèce de la technique – en vue de faire parler; la violence, perfectionnée ou camouflée en technique, veut qu'on parle, veut une parole; quelle parole ? Non pas cette parole de violence – non parlante, fausse de part en part – que logiquement elle peut seulement espérer obtenir, mais une parole vraie, libre et pure de toute violence. Cette contradiction nous offense, mais aussi elle nous inquiète, parce que, dans cette égalité qu'elle établit et ce contact qu'elle rétablit entre violence et parole, elle ranime et provoque cette terrible violence qui est l'intimité silencieuse de toute parole parlante, et ainsi elle remet en cause la vérité de notre langage entendu comme dialogue et du dialogue entendu comme l'espace de la puissance exercée sans violence et luttant contre la puissance. (La formule : "Nous allons le mettre à la raison", que l'on trouve dans la bouche de tout maître de viole…

L'improbable, c'est-à-dire ce qui est

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photo : Solea20
... l'acte de la présence, le vrai lieu, là où se rassemble en une unité indivisée ce qui "est" : cette feuille cassée de lierre, cette pierre nue, un pas dispersé dans la nuit.


Le mauvais espoir est celui qui passe par l'idéal – le ciel de l'idée, la beauté des noms, le salut abstrait du concept. L'espoir est espoir vrai en ce qu'il prétend nous donner, dans l'avenir d'une promesse, ce qui est. Ce qui est est la présence. Mais l'espoir n'est qu'espoir. Il y a l'espoir, s'il se rapporte, loin de toute saisie présente, de possession immédiate, à ce qui est toujours à venir, et peut-être ne viendra jamais, et l'espoir dit la venue espérée de ce qui n'est encore qu'en espoir. Plus lointain ou plus difficile est l'objet de l'espoir, plus l'espoir qui l'affirme est profond et proche de sa destinée d'espoir : j'ai peu à espérer, quand ce que j'espère est presque sous la main. L&…

La parole est guerre et folie au regard

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– Je voudrais savoir ce que vous cherchez.
– Je voudrais le savoir aussi.
– Cette ignorance n'est-elle pas désinvolte ?
– Je crains qu'elle ne soit présomptueuse. Nous sommes toujours prêts à nous croire destinés à ce que nous cherchons, par un rapport plus intime, plus important que le savoir. Le savoir efface celui qui sait. La passion désintéressée, la modestie, l'invisibilité, voilà ce que nous risquons de perdre en ne cherchant pas seulement.


Le retour efface le départ, l'erreur est sans chemin, elle est cette force aride qui déracine le paysage, dévaste le désert, abîme le lieu.
L'erreur essentielle est sans rapport avec le vrai qui est sans pouvoir sur elle. La vérité dissiperait l'erreur, si elle la rencontrait. Mais il y a comme une erreur qui ruine par avance tout pouvoir de rencontre. C'est probablement cela, errer : aller hors de la rencontre.
A la vue, à la clarté, aux contours nets et solaires d'une vérité solaire, l'UN, Blanchot aime bi…

La Fuite

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Lucas Cambiaso, 1550-60, musée de l'Ermitage Lorsque nous fuyons, nous ne fuyons pas chaque chose, prise une à une et l'une après l'autre, dans la perspective d'une énumération régulière et indéfinie. Chaque chose, également suspecte, s'étant effondrée dans son identité de chose, et l'ensemble des choses s'effondrant dans le glissement qui les dérobe comme ensemble, la fuite fait alors se dresser chaque chose comme si elle était toute chose, et l'ensemble des choses, non pas comme l'ordre sûr où l'on pourrait s'abriter, ni même comme l'ordre hostile contre lequel il faut lutter, mais comme le mouvement qui dérobe et se dérobe. La fuite ne révèle donc pas seulement la réalité comme ce tout (totalité sans lacune, sans issue) qu'il faut fuir : la fuite est ce tout même qui se dérobe et où elle nous attire en nous repoussant. La fuite panique est ce mouvement de dérober qui se réalise comme la profondeur, c'est-à-dire comme ensemble …

"Où es-tu ?"

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Toute question renverrait à quelqu'un qui questionne, c'est-à-dire à cet être que nous sommes et qui seul a la possibilité de questionner ou encore de venir en question. Un être comme Dieu (par exemple) ne pourrait se mettre en question, il ne questionnerait pas; la parole de Dieu a besoin de l'homme pour devenir question de l'homme. Quand Jahveh demande à Adam après la faute : '"Où es-tu ?", cette question signifie que l'homme désormais ne peut plus être trouvé ni situé que dans le lieu de la question. L'homme est dès lors question pour Dieu même, qui ne questionne pas.
Maurice Blanchot, L'Entretien infini ; La parole plurielle : La question la plus profonde.



Hans Baldung Grien, 1524, musée des Beaux-Arts de Budapest

L'impossibilité des corneilles

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photo : L. B. Tettenborn "Parviens seulement, dit Kafka, à te faire comprendre du cloporte. Si, une fois, tu arrives à l'interroger sur le but de son travail, tu auras du même coup exterminé le peuple des cloportes."

Ailleurs, Kafka s'exprime de la même façon et pourtant autrement : "Les corneilles prétendent qu'une seule corneille pourrait détruire le ciel. Cela est hors de doute, mais ne pr0uve rien contre le ciel, car le ciel signifie précisément : impossibilité des corneilles."

Maurice Blanchot, L'Entretien infini, l'expérience-limite.

La réponse est le malheur de la question

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Prenons ces deux modes d'expression : "Le ciel est bleu", "Le ciel est-il bleu ? Oui." Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître ce qui les sépare. Le "Oui" ne rétablit nullement la simplicité de l'affirmation plane : le bleu du ciel, dans l'interrogation, a fait place au vide ; le bleu ne s'est pourtant pas dissipé, il s'est au contraire élevé dramatiquement jusqu'à sa possibilité, au-delà de son être et se déployant dans l'intensité de ce nouvel espace, plus bleu, assurément, qu'il n'a jamais été, dans un rapport plus intime avec le ciel, en l'instant – l'instant de la question où tout est en instance. Cependant, à peine le Oui prononcé et alors même qu'il confirme, dans son nouvel éclat, le bleu du ciel rapporté au vide, nous nous apercevons de ce qui a été perdu. Un instant tranformé en pure possibilité, l'état des choses ne fait pas retour à ce qu'il était. Le Oui catégorique ne peut ren…

La question la plus profonde

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La question, si elle est parole inachevée, prend appui sur l'inachèvement. Elle n'est pas incomplète en tant que question ; elle est, au contraire, la parole que le fait de se déclarer incomplète accomplit. La question replace dans le vide l'affirmation pleine, elle l'enrichit de ce vide préalable. Par la question, nous nous donnons la chose et nous nous donnons le vide qui nous permet de ne pas l'avoir encore ou de l'avoir comme désir. La question est le désir de la pensée.
Maurice Blanchot, L'Entretien infini ; La parole plurielle : La question la plus profonde.