Qui aime à rallier les hommes n'est pas un saint


Son coeur était tranquille, son visage imperturbable, son front proéminent. S'il était froid, c'était comme l'automne ; s'il était chaud, c'était comme le printemps. Sa joie et sa colère se manifestaient selon le rythme des quatre saisons. Il savait s'adapter à tous les êtres, personne ne connaissait la portée de son adaptation. C'est pourquoi le saint pouvait faire une guerre et anéantir un pays sans perdre pour autant l'affection du vaincu. De même, ses bienfaits pouvaient s'étendre à des milliers de générations sans qu'il y eût de sa part amour des hommes.
Qui aime à rallier les hommes n'est pas un saint ; qui use de favoritisme n'est pas un bienfaiteur ; qui ne sait que profiter des circonstances n'est pas un sage ; qui ne connaît pas l'identité de l'utile et du nuisible n'est pas un homme supérieur ; qui recherche la renommée et sort de son naturel n'est pas un gentilhomme ; qui perd sa personnalité et ne conserve pas sa nature ne peut pas commander les hommes.


Dans l'antiquité, l'homme véritable avait un air imposant mais sans partialité ; il paraissait insuffisant mais restait indépendant ; il paraissait personnel mais sans entêtement ; son âme était vide et sans ornement ; il était rayonnant comme s'il était inondé de joie ; il n'agissait que par nécessité ; son visage était réservé ; sa seule vertu guidait ses actes. Il pouvait se maintenir sévère comme les gens du monde ; sa liberté était indomptable ; il paraissait absorbé comme s'il était derrière une porte fermée ; il était si détaché du monde qu'il en oubliait l'usage de la parole.


Pou-leang Yi possède les capacités du saint, mais non la voie du saint. Je possède la voie du saint, mais non ses capacités. Peut-il devenir un saint si je veux lui enseigner la voie du saint ? Non. Car ce serait trop facile d'apprendre la sainteté à un saint prédisposé.


Tseu Sang-hou, Mong Tseu-fan et Tseu-K'in-tchang allaient nouer amitié en proposant : qui peut garder son indépendance et agir indépendamment des autres, qui peut s'élever dans le ciel, se promener au-dessus des nues, errer dans l'infini, oublier sa vie et sa mort ?
Les trois hommes se regardèrent en riant, tombèrent d'accord et furent amis.
Peu de temps après, Tseu Sang-hou mourut. Avant qu'on ne l'enterrât, Confucius apprit la nouvelle et envoya son disciple Tseu-kong pour seconder les funérailles. Quand Tseu-kong arriva, l'un des amis du défunt composa une chanson que l'autre accompagna avec le luth ; tous deux chantèrent :

Ah ! notre cher Tseu Sang !
Ah ! notre cher Tseu Sang !
Tu retrouves déjà ta vraie nature,
Nous deux restons encore des hommes.

Tseu-kong s'approcha rapidement des deux hommes et leur dit : "Est-il conforme aux rites de chanter en présence d'un cadavre ?"
Les deux hommes se regardèrent en riant et dirent au visiteur : "C'est que vous ne connaissez pas le sens profond du rite."
Tseu-kong retourna vers Confucius, lui fit part de ce qu'il avait vu et lui demanda : "Quels sont ces deux hommes ? Ils sont sans éducation et sans tenue. Ils chantent devant un cadavre et leurs visages restent impassibles. Leur conduite est inqualifiable. Qui sont-ils donc ?
- Ces deux hommes, dit Confucius, vivent en dehors de notre monde, tqndis que moi je vis au-dedans. Entre le dehors et le dedans, il n'y a point de contact. J'ai été stupide de t'envoyer leur présenter mes condoléances. Ils sont les compagnons du créateur et ils sont unifiés à l'énergie cosmique.


L'oeuvre complète de Tchouang-tseu : L'école du premier principe.

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