Les Sept degrés de l'amour spirituel



J'ai toujours pensé que par rapport à l'islam ou au judaïsme, le christianisme était une religion de l'impossible. On peut vivre selon la loi de Moïse. On peut vivre selon la chari'a. On peut vivre en imitant les prophètes, parce que ce ne sont que des prophètes et en plus de pragmatiques législateurs d'Etat. Mais il est impossible de vivre selon les commandements du Christ, à moins d'être un saint. L'Eglise a pu aménager par la suite des lois vivables pour le temporel, mais le fait demeure. Si l'on se reporte uniquement à la parole du Christ, à moins d'être un saint, on ne peut vivre en chrétien. Le prologue de Ruysbrock confirme :

La grâce et la sainte crainte de notre Seigneur soient avec nous tous.
"Tout ce qui est né de Dieu est vainqueur du monde", dit saint Jean.
La sainteté véritable est née de Dieu.
La vie sainte est une échelle d'amour à sept degrés par quoi nous accédons au royaume de Dieu.
"la volonté de Dieu est que nous soyons saints."
Sinon, toujours ce travers chrétien dans la haine du monde, de la créature de la chair :

car "tout ce qui est né de la chair est chair et tout ce qui est né de l'esprit de Dieu est esprit". Mais bien que l'esprit par sa naissance naturelle chérisse la chair, l'esprit et la chair, par la seconde naissance qui vient de l'Esprit de Dieu, se deviennent contraires et se combattent. Car la chair désire contre l'esprit et contre Dieu, tandis que l'esprit, avec Dieu, désire contre la chair."

Finalement, c'est Jean-Baptiste l'ascète qui a gagné sur le Christ, lequel se faisait traiter d'ivrogne et de goinfre. D'ailleurs Ruysbroeck le cite en exemple ainsi que les anachorètes égyptiens. Or, comme les soufis vivent à l'opposé de leur prophète, les ermites chrétiens prennent la voie contraire de Jésus qui a toujours vécu dans le monde et sans mortification excessive à part le célibat. Ce refus du monde, cette haine du monde n'est d'ailleurs pas logique sauf si l'on est gnostique et manichéen. Car haïr la création pour se rapprocher du créateur est étrange.

Mais enfin sur le sixième degré, la description de ce qu'est l'extase amoureuse du mystique dépasse en intensité toutes les productions de la littérature "érotique" profane qui paraissent si pauvres, si limitées en leurs effets ; le "pur amour sans image", ça a une autre gueule, tout de suite. Comme dit l'auteur : "C'est un combat fort inconnu de ceux qui sont étrangers à cela."

L'amour veut toujours agir : il est une oeuvre éternelle avec Dieu. La jouissance toujours demande le repos, car, au-dessus de tout vouloir et désir, le bien-aimé étreint le bien-aimé, dans un pur amour sans image. Là, le Père avec le Fils se saisit de ceux qu'il aime dans l'unité fruitive de son Esprit au-delà de la fécondité de la nature. Là, le Père dit à chaque esprit dans un éternel plaisir : "Je suis à toi et tu es à moi. Je suis tien et tu es mien. Je t'ai choisi de toute éternité."

Le Saint-Esprit oeuvre en nous et c'est avec lui que nous faisons toutes nos oeuvres bonnes. Il clame en nous d'une voix forte et sans parole : "Aime l'amour qui t'aime éternellement." Son cri est un contact intime en notre esprit. Sa voix est plus terrible que le tonnerre. Les éclairs qui en jaillissent nous ouvrent le ciel et nous montrent la lumière et la vérité éternelle. L'ardeur de ce contact et de son amour est si grande qu'elle veut nous consumer entièrement et ce contact crie à notre esprit sans cesse : "Acquitte ta dette, aime l'amour qui t'a aimé de toute éternité." De là provient en nous une grande impatience et, au-dehors, des gestes et des manières étranges. Car plus nous aimons et plus nous désirons aimer. Plus nous payons ce que l'amour exige de nous et plus nous demeurons en dette. L'amour ne se tait pas, l'amour ne se tient pas tranquille, l'amour crie sans cesse, l'amour crie éternellement : "Aime l'amour !" C'est un combat fort inconnu de ceux qui sont étrangers à cela.

Aimer et jouir c'est agir et subir l'action.

Entre amour et jouissance est une distinction comme entre Dieu et sa grâce.

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