vendredi 31 juillet 2009

De la mufflerie des éloges (suite)


La délicatesse de T'ien Tseu-fang et sa répugnance à faire l'éloge de son maître rappelle l'indignation de Borhân ud-Dîn : Qui est-il pour faire mon éloge ? Si l'on mixe les devoirs du murid envers son murshid (toujours défendre son maître en son absence et ne jamais laisser dire du mal de lui) avec ce sentiment d'être indigne de louer, le murid ne laisse pas blâmer son maître en public mais s'interdit de le louer :

T'ien Tseu-fang, lorsqu'il tenait compagnie au seigneur Wen de Wei, mentionnait souvent K'i-kong élogieusement.
- Fut-il votre maître ? demanda le seigneir.
- Non, dit T'ien Tseu-fang, nous sommes originaires du même village. J'ai souvent été frappé de la justesse de ses discours. C'est pour cela que je le cite.
- Ainsi, dit le seigneur, vous n'avez jamais eu de maître ?
- Si, repartit T'ien Tseu-fang.
- Qui fut-il ?
- Tong-kouo Tseu-chouen.
- S'il fut votre maître, pourquoi n'en parlez-vous jamais ?
- Mon maître, répondit T'ien Tseu-fang, est ce qu'il y a de plus vrai comme homme ; ayant le visage d'un homme, il est pourtant du ciel. Il s'accomode aux hommes en restant vrai à lui-même. Bien que pur, il est indulgent pour les autres. Quand quelqu'un n'est pas dans la bonne voie, il rectifie sa propre attitude pour que l'autre prenne conscience de son écart, sur quoi ses mauvaises intentions se dissipent d'elles-mêmes. Comment serais-je digne de faire l'éloge d'un tel homme ?

jeudi 30 juillet 2009

Qui aime à rallier les hommes n'est pas un saint


Son coeur était tranquille, son visage imperturbable, son front proéminent. S'il était froid, c'était comme l'automne ; s'il était chaud, c'était comme le printemps. Sa joie et sa colère se manifestaient selon le rythme des quatre saisons. Il savait s'adapter à tous les êtres, personne ne connaissait la portée de son adaptation. C'est pourquoi le saint pouvait faire une guerre et anéantir un pays sans perdre pour autant l'affection du vaincu. De même, ses bienfaits pouvaient s'étendre à des milliers de générations sans qu'il y eût de sa part amour des hommes.
Qui aime à rallier les hommes n'est pas un saint ; qui use de favoritisme n'est pas un bienfaiteur ; qui ne sait que profiter des circonstances n'est pas un sage ; qui ne connaît pas l'identité de l'utile et du nuisible n'est pas un homme supérieur ; qui recherche la renommée et sort de son naturel n'est pas un gentilhomme ; qui perd sa personnalité et ne conserve pas sa nature ne peut pas commander les hommes.


Dans l'antiquité, l'homme véritable avait un air imposant mais sans partialité ; il paraissait insuffisant mais restait indépendant ; il paraissait personnel mais sans entêtement ; son âme était vide et sans ornement ; il était rayonnant comme s'il était inondé de joie ; il n'agissait que par nécessité ; son visage était réservé ; sa seule vertu guidait ses actes. Il pouvait se maintenir sévère comme les gens du monde ; sa liberté était indomptable ; il paraissait absorbé comme s'il était derrière une porte fermée ; il était si détaché du monde qu'il en oubliait l'usage de la parole.


Pou-leang Yi possède les capacités du saint, mais non la voie du saint. Je possède la voie du saint, mais non ses capacités. Peut-il devenir un saint si je veux lui enseigner la voie du saint ? Non. Car ce serait trop facile d'apprendre la sainteté à un saint prédisposé.


Tseu Sang-hou, Mong Tseu-fan et Tseu-K'in-tchang allaient nouer amitié en proposant : qui peut garder son indépendance et agir indépendamment des autres, qui peut s'élever dans le ciel, se promener au-dessus des nues, errer dans l'infini, oublier sa vie et sa mort ?
Les trois hommes se regardèrent en riant, tombèrent d'accord et furent amis.
Peu de temps après, Tseu Sang-hou mourut. Avant qu'on ne l'enterrât, Confucius apprit la nouvelle et envoya son disciple Tseu-kong pour seconder les funérailles. Quand Tseu-kong arriva, l'un des amis du défunt composa une chanson que l'autre accompagna avec le luth ; tous deux chantèrent :

Ah ! notre cher Tseu Sang !
Ah ! notre cher Tseu Sang !
Tu retrouves déjà ta vraie nature,
Nous deux restons encore des hommes.

Tseu-kong s'approcha rapidement des deux hommes et leur dit : "Est-il conforme aux rites de chanter en présence d'un cadavre ?"
Les deux hommes se regardèrent en riant et dirent au visiteur : "C'est que vous ne connaissez pas le sens profond du rite."
Tseu-kong retourna vers Confucius, lui fit part de ce qu'il avait vu et lui demanda : "Quels sont ces deux hommes ? Ils sont sans éducation et sans tenue. Ils chantent devant un cadavre et leurs visages restent impassibles. Leur conduite est inqualifiable. Qui sont-ils donc ?
- Ces deux hommes, dit Confucius, vivent en dehors de notre monde, tqndis que moi je vis au-dedans. Entre le dehors et le dedans, il n'y a point de contact. J'ai été stupide de t'envoyer leur présenter mes condoléances. Ils sont les compagnons du créateur et ils sont unifiés à l'énergie cosmique.


L'oeuvre complète de Tchouang-tseu : L'école du premier principe.

mercredi 29 juillet 2009

Tous les êtres ne sont qu'un cheval


Quand les hommes entrent en action, ils visent leurs semblables comme l'arbalète vise sa proie ; puis restent immobiles, ils surveillent leur victoire comme des conjurés. Ils s'affaiblissent ainsi quotidiennement comme l'automne et l'hiver qui déclinent. Ils s'enfoncent sans retour dans leurs mauvaises habitudes ; ils s'y étouffent et se dégradent avec l'âge ; leur esprit va vers la mort ; rien ne leur permet de recouvrer la lumière.
La joie et la colère, la peine et le plaisir, l'anxiété et le regret, le caprice et la crainte, la frivolité et la négligence, l'exaltation et l'arrogance, tout cela jaillit de lui-même comme la musique sort d'un tube creux ou comme les champignons naissent des vapeurs de la terre. Le jour et la nuit se succèdent devant nous, mais personne ne connaît leur origine. Hélas ! Hélas ! Quand pourrons-nous saisir d'où tout cela naît ?


Supposons qu'il y ait un vrai maître. On ne voit aucun indice de son existence. On constate son action, mais sans voir sa forme visible. Ainsi, par exemple, un corps se compose de cent os, de neuf orifices, et de six viscères. De tous ces composants, lequel dois-je aimer ? Les aimez-vous tous ? En préférez-vous certains ? Sont-ils tous des serviteurs ? Ces serviteurs sont-ils incapables de se régir eux-mêmes ? Faut-il qu'ils deviennent chacun à leur tour maître et serviteur ? S'il y a un vrai prince, notre connaissance et notre ignorance à son égard n'augmentent ni ne diminuent en rien sa vérité.
Après avoir reçu sa forme propre, chacun de nous la conserve jusqu'à la fin de son existence. Lui et les autres êtres se blessent et se polissent ; leur voyage d'ici-bas fuit comme le galop d'un coursier ; personne ne saurait arrêter une course aussi rapide. N'est-ce pas misérable ? Chacun de nous se surmène sans voir aucun succès ; affairé et exténué, il ne sait où il va. N'est-ce pas déplorable ? Une telle vie qu'on appelle le contraire de la mort apporte-t-elle vraiment les avantages de la vie ? Car si son corps se transforme, son esprit le fait également. N'est-ce pas là une chose lamentable ? La vie d'un homme est-elle si obscurcie ? Est-ce moi seul qui suis obscurci, et les autres hommes ne le sont pas ?
En prenant ses préjugés pour maîtres, qui de vous n'a pas de maîtres ? Dans ces conditions, est-il besoin de reconnaître un autre comme son maître ? Puisque son propre esprit est son maître, l'ignorant a aussi son maître.


La parole n'est pas seulement un souffle. Celui qui parle a quelque chose à exprimer. Mais ce quelque chose n'est jamais tout à fait déterminé par la parole. Ainsi donc, la parole existe-t-elle ou n'existe-t-elle point ? Celui qui parle diffère d'un poussin qui pépie, s'en distingue-t-il ou ne s'en distingue-t-il pas ?
Comment le Tao s'est-il obscurci au point qu'il doive y avoir une distinction entre le vrai et le faux ? Comment la parole s'est-elle obscurcie au point qu'il doive y avoir une distinction entre l'affirmation et la négation ? Où le Tao n'est-il point, et quand donc la parole n'est-elle pas plausible ? Le Tao est obscurci par la partialité. La parole est obscurcie par l'éloquence.


A vrai dire, tout être est autre, et tout être est soi-même. Cette vérité ne se voit pas à partir de l'autre, mais se comprend à partir de soi-même. Ainsi, il est dit : l'autre sort de soi-même, mais soi-même dépend aussi de l'autre. On soutient la doctrine de la vie, mais en réalité la vie est aussi la mort, et la mort est aussi la vie. Le possible est aussi impossible, et l'impossible est aussi possible. Adopter l'affirmation, c'est aussi adopter la négation ; adopter la négation, c'est adopter l'affirmation. Ainsi, le saint n'adopte aucune opinion exclusive et s'illumine au Ciel. C'est, là aussi, une manière d'adopter l'affirmation.


Vouloir démontrer en partant de l'idée (en elle-même) que les idées (dans les choses) ne sont point l'idée (en elle-même) vaut moins que de vouloir démontrer en partant de la non-idée que les idées (dans les choses) ne sont pas l'idée (en elle-même). Vouloir démontrer en partant de cheval (en général) qu'(un) cheval (blanc) n'est pas (un) cheval (en général) vaut moins que de vouloir démontrer en partant du non-cheval qu'(un) cheval (blanc) n'est pas (un) cheval (en général). En vérité, l'univers n'est qu'une idée ; tous les êtres ne sont qu'un cheval.


Rien au monde n'est plus grand que la pointe du poil automnal ; le Mont de T'ai est petit. Personne n'est plus âgé qu'un enfant mort ; P'eng Tsou est mort jeune. Le ciel et la terre sont nés en même temps que moi-même ; tous les êtres et moi-même ne font qu'un.
Puisque l'univers est un, comment peut-on en parler ? Puisqu'il est appelé un, comment ne peut-on en parler ?


Jadis Tchouang Techeou rêva qu'il était un papillon voltigeant et satisfait de son sort et ignorant qu'il était Tcheou lui-même. Brusquement, il s'éveilla et s'aperçut avec étonnement qu'il était Tcheou. Il ne sut plus s'il était Tcheou rêvant qu'il était un papillon, ou un papillon rêvant qu'il était Tcheou. Entre lui et le papillon il y avait une différence. C'est là ce qu'on appelle le changement des êtres.


L'oeuvre complète de Tchouang-tseu : La réduction ontologique

mardi 28 juillet 2009

Toute chose désire ce qui l'a engendrée, et en jouit


Mais cette raison qu'est l'Âme est obscure, car elle n'est qu'un reflet de l'Intellect, et c'est pourquoi elle doit garder son regard posé sur l'Un ; de même l'Intellect doit garder son regard posé sur l'Un, pour être Intellect. Mais il le voit sans être séparé, et cela parce qu'il vient après lui et qu'il n'y a aucun intermédiaire entre eux, comme il n'y a aucun intermédiaire entre eux, comme il n'y en a aucun non plus entre l'Âme et l'Intellect. Toute chose désire ce qui l'a engendrée, et en jouit, surtout quand ce qui engendre et ce qui est engendré sont seul à seul ; de surcroît, quand ce qui engendre est ce qu'il y a de meilleur, ce qui est engendré reste nécessairement avec lui, pour ne plus être séparé de lui que par la différence.
Plotin, Traités 7-21 : 10, Sur les trois hypostases qui ont rang de principes, trad. et présentation Francesco Fronterotta

Ce "Toute chose désire ce qui l'a engendrée, et en jouit, surtout quand ce qui engendre et ce qui est engendré sont seul à seul" ; à rapprocher de Mollâ Sâdrâ :

L'acte d'être de chaque chose prend du plaisir à soi-même", mais il jouit davantage si s'actualise pour lui l'acte d'être de sa cause et de son constituant

lundi 27 juillet 2009

Sont-ce des chevaux sauvages ou bien des poussières...

photo Sandrine Alexie

Sont-ce des chevaux sauvages ou bien des poussières voltigeant dans les airs ou bien des êtres vivants qui soufflent les uns sur les autres ? Le bleu est-il la couleur naturelle du ciel, ou est-il le simple reflet d'une distance infinie ? Car de là-haut, le P'eng aperçoit vers le bas la même couleur que nous apercevons ici de bas en haut.



Yong-tseu se riait d'eux. L'admiration du monde entier ne l'eût point encouragé, le mépris du monde entier ne l'eût point découragé. Car il savait distinguer l'intérieur de l'extérieur et par là l'honneur du déshonneur. Mais hélas, il ne savait faire que cela. Certes, un tel homme est rare dans le monde, mais il n'a rien établi.

Lie-tseu se déplaçait en chevauchant le vent. Il voyageait de la façon la plus agréable et s'en revenait au bout de quinze jours. Certes, un tel homme est rare parmi ceux qui ont atteint à la félicité. Mqis même s'il pouvait se dispenser de marcher, il dépend encore de quelque chose.

Quant à celui qui maîtriserait la substance de l'univers, utiliserait la puissance des six souffles et ferait ainsi une excursion dans l'infini, de quoi dépendrait-il encore ? Aussi dit-on : "L'homme parfait est sans moi, l'homme inspiré est sans oeuvre ; l'homme saint ne laisse pas de nom."

L'oeuvre complète de Tchouang-tseu : 1, La liberté naturelle.

dimanche 26 juillet 2009

"Penser c'est morceler..."


Penser, c'est morceler en idées nettes et incompatibles le réel complexe, dont l'essence est l'indivisibilité concrète ; agir, c'est choisir une de ces idées abstraites et exclure ainsi toutes autres idées abstraites qui lui sont étroitement liées. Surmonter tout artifice de l'intelligence morcelante et par là tout choix nécessairement arbitraire de l'homme, c'est retrouver le bonheur primitif de l'humanité plongée dans l'harmonie universelle.


Alors que traumatisée par le totalitarisme du siècle dernier, la doxa contemporaine ne cesse d'insister sur la promotion des différences, la nécessité de la "diversité", la quête du métissage (cet épouvantable mot consacré par le Code noir tout de même), l'amour du pluralisme, enfin tout ce qui est altérité en apparence, il est frappant de voir que pour Tchouang-Tseu, comme pour Plotin et tant d'autres sages du temps passé, le Mal, c'est la perte de l'unité, la volonté d'être soi et non l'Un, la pluralité "morcelante" et non plus l'indistinction dans l'Union. Pour Tchouang Tseu, ce qui éloigne de la source, c'est la pensée ; pour Plotin, c'est ce qui y ramène, allez savoir. Pour Plotin, retrouver l'Un nécessite de se dépouiller de tout ce qui n'est pas Lui, et donc choisir ; pour Tchouang Tseu, il faut cesser de vouloir choisir ; il n'y a pas de liberté hors de l'illusion.

Tchouang-Tseu, Oeuvre complète, introduction et trad. Liou Kia-hway.

vendredi 24 juillet 2009

Car l'enseignement ne peut indiquer que la route et le chemin


photo : batega

Mais quand l'âme veut voir par elle-même, alors, parce qu'elle ne peut voir qu'en s'unissant avec ce qu'elle pense, et qu'elle est une si elle est une avec lui, elle ne croit pas encore avoir ce qu'elle cherche, car elle n'est pas différente de lui. Cependant, c'est bien ainsi que doit faire celui qui entend philosopher sur l'unité.

Comment Le voir ? A l'opposé de l'anéantissement de soi (le fan'a des soufis) il s'agit de se rassembler, de retrouver son unité éparpillée, en se délestant au cours de son ascension de tout ce qui n'est pas Lui, et la Beauté, faisant partie des sensibles, en fait partie. Contrairement à Ruzbehan (et bien d'autres) la Beauté vient de l'Un mais n'y ramène pas, pas plus que la raison ou la "science". Elle ne guide même pas.

L'aporie naît surtout parce que notre saisie de l'Un ne se fait ni au moyen de la science ni au moyen de l'intellection, comme c'est le cas pour les autres intelligibles, mais qu'elle résulte d'une présence qui est supérieure à la science. Or, l'âme fait l'expérience de son manque d'unité et elle n'est plus totalement une, lorsqu'elle acquiert la science de quelque chose ; car la science est un discours, et le discours est multiple. Elle abandonne donc l'unité et tombe dans le nombre et la multiplicité. Il fait alors s'élancer au-delà de la science et ne sortir d'aucune manière de l'unité ; il faut aussi s'éloigner de la science et de ses objets, comme de tout autre objet de contemplation, même du beau. Car tout ce qui est beau et postérieur à l'Un et vient de lui, comme toute la lumière du jour vient du soleil.

L'enseignement de ce qui ne peut se dire : l'enseignement ouvre le chemin et guide jusqu'à ce qu'il ne peut enseigner ; l'expérience incommunicable de celui qui est arrivé ne sert à rien aux disciples en chemin. Les mots (discours) qui enseignent sur le chemin n'enseignent que les étapes. Ils ne sont plus là quand surgit le but (imagine-t-on une contemplation "bavarde" ?)Et toujours cette expérience indicible, improuvable, de l'extase : si tu n'y es pas, là où tout se tait, tu n'en peux rien savoir. On ne parle pas d'amour à celui qui n'a jamais été amoureux.

C'est pourquoi Platon dit que l'on ne peut ni "parler" ni "écrire" à propos de lui, mais que, si nous parlons et écrivons, c'est pour conduire à lui et pour éveiller à la contemplation à partir des discours comme si nous indiquions le chemin à celui qui veut parvenir à la contemplation. Car l'enseignement ne peut indiquer que la route et le chemin ; la contemplation elle-même, c'est à celui qui veut contempler qu'il revient désormais de la mettre en oeuvre. Mais si quelqu'un n'est pas parvenu à la contemplation, si son âme n'a pas pris conscience de la splendeur de là-bas, s'il n'a pas éprouvé ni fait en lui-même une expérience semblable à la passion amoureuse de l'amant qui, en regardant l'objet de son amour, trouve son repos en lui, parce qu'il a reçu une lumière véritable qui illumine de toutes parts l'âme toute entière, ce qui s'explique parce qu'elle s'en est approchée, même s'il est encore retenu dans sa montée par un poids qui fait obstacle à la contemplation, car il ne monte pas seul, mais porte encore avec lui ce qui le sépare de l'Un, et il ne s'est pas encore rassemblé en une unité (certes, l'Un n'est absent de rien et il est absent de toutes choses, de sorte que, présent, il n'est pas présent, sauf chez ceux qui peuvent et qui sont préparés à le recevoir de façon à s'ajuster à lui, et, pour ainsi dire, à le toucher et à l'étreindre en vertu de la ressemblance qu'ils ont avec lui, c'est-à-dire de la puissance que chacun possède et qui est du même genre que celle qui vient de lui : quand on se trouve dans la condition où l'on était quand on est venu de lui, on peut désormais le voir, de la façon dont, par nature, il peut être contemplé) ; si celui qui veut contempler n'est donc pas encore là-bas, mais qu'il reste à l'extérieur, soit pour les raisons précédentes soit à cause de l'insuffisance du raisonnement qui le guide et lui donne confiance, il faut que l'on s'en prenne à soi-même pour cela, et que l'on essaie de rester seul, en s'éloignant de toutes choses;

Plotin, Traités 7-21 : 9, VI, 9 4-5 : Sur le Bien ou l'Un

jeudi 23 juillet 2009

Mais celui qui écrit n'est pas toujours le même homme immobile




Je ne sais si j'ai raison d'écrire ici ces rêveries, mais il est vrai que parfois elles semblent gravées en moi, comme des souvenirs vrais et confus d'une enfance fabuleuse et lointaine. Mais celui qui écrit n'est pas toujours le même homme immobile, au fil de son histoire viendront se nouer les divers aspects des conditions extérieures, comme le froid ou la chaleur, ainsi que les conditions intérieures, par exemple, une petite satisfaction ou les troubles de l'incertitudes, et enfin l'influence de ses propres organes, comme les intestins, le foie, la vessie ou le pénis. Et puis il faut comprendre d'un pauvre tailleur comme moi, plongé dans ce long hiver d'oisiveté forcée, enfoncé dans la misère qui l'écrase et l'opprime, ne peut éviter de s'abandonner aux chimères les plus bizarres et les plus sottes, issues de ce village abandonné, qui n'est en fait qu'un amas de ruelles débordantes de boue et de merde et de vieilles maisons qui se délabrent et s'effondrent, où vivent, tous ensemble, hommes, ânes et poulets.
Le Tailleur de la grand-rue, Giuseppe Bonaviri.

mercredi 22 juillet 2009

Sur le Bien ou l'Un

Victoire de l'amour sacré sur l'amour profane
François Duquesnoy
1630, Galerie Spada, Rome.


Aucun prophète juif, à ma connaissance, ni le Christ, ni Muhammad n'ont enseigné la recherche de l'union et la connaissance extatique de soi par le divin. Plotin est peut-être le père de toute la mystique occidentale.

Plotin souligne avec insistance combien tout discours sur l'Un se révèle être d'abord un discours sur nous-mêmes : parlant de l'Un, ce n'est pas lui que nous désignons mais bien plutôt nos propres affections, que nous cherchons à exprimer en paroles lorsque nous percevons les effets de son action. Il ne s'agit donc pas d'une véritable "description" de l'Un, mais bien plutôt d'une "exhortation" qui doit en quelque sorte conduire jusqu'à lui, d'un "enseignement" qui doit "indiquer la route et le chemin" qui y remontent.

Sur l'âme amoureuse de sa source, plus encore que de sa moitié perdue comme dans le Banquet, et sur le fait que l'amour absolu, l'extrême pointe de la passion ne se soucie plus d'acte (et évidemment encore moins de possession) et que tout n'est plus que regard (ce qui permettra à Ruzbehan d'écrire des pages saissantes sur Dieu jaloux du regard de l'Esprit (et des créatures) sur Lui-même).

C'est la raison pour laquelle, quand elle parvient finalement au premier principe, l'âme est d'abord confuse, car, au lieu d'un "objet" de contemplation au sens propre, elle ne rencontre qu'elle-même, sa réalité la plus intime et la plus authentique qui coïncide avec l'origine et la source d'où elle est née. Libérée de tout "poids" sensible et de tout obstacle corporel, elle fait alors l'expérience véritable de l'"omniprésence" de l'Un, qui lui est "présent" et qui est "présent" partout et en toute chose, sauf en celles qui, en restant dans la multiplicité et dans la dispersion du monde sensible, ne se préparent pas à le reconnaître ; l'âme retrouve ainsi "la condition où l'on était quand on est venu de lui", c'est-à-dire l'unité originelle, simple et absolue, du tout. Cette expérience, qui n'est plus connaissance, peut être comparée à la passion amoureuse de l'amant qui, "en regardant l'objet de son amour, trouve son repos en lui".

Enfin, assez curieuse comparaison de l'âme perdue dans le monde vue comme une vierge "détournée du père" par de vaines promesses de mariage. C'est, d'une certaine façon, le total opposé du "tu quitteras ton père et la mère" pour te mettre en ménage, mais ça peut aussi expliquer cette parole peu claire (soit goguenarde, soit pudique, ou bien les deux à la fois) de Jésus sur les eunuques volontaires, dans ce passage assez drôle (le Christ n'est jamais pris en train de rire, mais peut-être était-il porté sur l'humour pince sans-rire justement) : "Ce que je viens de dire, tous ne peuvent le comprendre, mais uniquement ceux à qui la chose est donnée. Car certains sortent châtrés du ventre de leur mère. D'autres le sont par la main de l'homme. D'autres enfin choisissent cet état, à cause du règne des cieux. Que comprenne celui qui peut comprendre."(Matt. 19:12).

C'est pourquoi, quand elle est "en contact" de son être avec l'Un, l'âme en est "fécondée" : elle conçoit alors les choses les plus divines, elle jouit du bien suprême, parce qu'elle est proche de l'objet le plus digne d'amour. Plotin évoque cette condition de l'âme au moyen de deux images : celle d'Aphrodite qui est conduite par son amour naturel et pur vers son principe, mais qui, si elle se perd parmi les choses d'ici-bas, devient la proie d'un amour "vulgaire" qui la pousse vers les objets les plus bas ; et celle de la vierge qui aime son père d'un amour pur, mais qui, si elle est "trompée par de vaines promesses de mariage", en s'éloignant de lui, tombe dans les violences d'ici-bas. L'âme doit donc s'en tenir à un équilibre délicat, car la renommée vers le principe est parsemée de plusieurs obstacles qu'il lui revient d'éviter : comme le rappelle le chapitre 10, l'âme est en effet mélangée au corps, et elle ne peut en sortir entièrement durant la vie mortelle ; de plus, sa nature la fait raisonner "par démonstrations et preuves", tandis que la contemplation de l'Un se situe au-delà de toute forme de connaissance, y compris intellectuelle. Ce sont là des difficultés remarquables pour celui qui veut entreprendre le chemin vers son principe, car il s'agit d'une expérience à la fois "visuelle" et "unitive", qui suppose l'abandon définitif de tout ce qui est sensible et corporel et la fuite du monde d'ici-bas ; ce n'est qu'à ces conditions que l'on pourra se découvrir uni à l'Un, "enflammé" par sa lumière et transformé en lumière pure, et pour ainsi dire "transfiguré", au point de ne plus pouvoir distinguer le sujet et l'objet de la contemplation, désormais identiques. Et comment, dans de telles conditions, peut-on encore "parler de la contemplation si, contemplant ainsi l'Un, on se voit devenu la même chose que lui"? La seule comparaison qui en donne une idée est celle de la passion amoureuse de l'amant, qui tend à l'union avec l'objet de son amour et qui n'aspire qu'à faire qu'un seul être avec lui.
Plotin, Traités 7-21 : 9, VI, 9, Sur le Bien ou l'Un, trad. et présentation Francesco Fronterotta.

mardi 21 juillet 2009

L'été à Mineo


A Mineo, l'été explose soudain sans prévenir personne. A peine quelques jours plus tôt, en descendant par la Varanna ou par l'Itria, l'on peut rencontrer des paysans emmitouflés dans leur châle noir, le pantalon tout crotté, qui dévalent la pente abrupte et boueuse, jonchée de morceaux d'ordures, qui augmentent jour après jour à chaque coin de rue et assombrissent l'air. Mais il suffit d'une semaine pour que le soleil devienne violent, et les masures tordues, amoncelées les unes sur les autres, laissent évaporer leur humidité, deviennent sèches et brûlantes comme des fours. Dans les ruelles, la pussière se soulève en nuage chaque fois que quelqu'un passe, tandis que les excréments jaunissent au pied des portes basses des maisons, et les pierres affleurent blanches, jaunes, noires. On dirait que les pierres se libèrent, suivant leur propre rythme égal et tranquille, car on les voit se détacher de la ravine sèche du Château, rouler par la pente des Mura - où déjà les orties roussissent et meurent et les figuiers de Barbarie semblent se plier sous le poids de la chaleur - et l'on trouve des pierres même sur les toits des maisons, où elles brillent, selon les différents moments de la journée, comme autant de symboles intangibles et sacrés.
Le Tailleur de la grand-rue, Giuseppe Bonaviri.

lundi 20 juillet 2009

parce que j'ai peur que ce que j'écris puisse être vrai



En ce moment, je pense davantage au vent qui parle dehors et qui se glisse comme un souffle liquide entre les volets de la cuisine où je suis en train d'écrire. Dans les livres de l'école primaire, je lisais que le vent c'est de l'air qui bouge, mais cela n'est vrai que dans la journée, quand chaque pierre, chaque rue, chaque bête occupe un espace clair et net. Mais la nuit, d'après moi, le vent vit et sent comme un être humain. Et je n'ose pas ouvrir la fenêtre, parce que j'ai peur que ce que j'écris puisse être vrai.
Le Tailleur de la grand-rue, Giuseppe Bonaviri, trad. U.E. Torregianni

dimanche 19 juillet 2009

Une "petite flamme droite et vibrante comme la queue d'un petit chien


Georges La Tour, 1645, musée du Louvre


Dehors des enfants écrasaient leur nez contre la vitre fermée et regardaient la lampe allumée, la petite flamme droite et vibrante comme la queue d'un petit chien, et les paysans immobiles et penchés vers moi. Et moi, entre-temps, j'avais fini la première lettre et je commençais déjà la deuxième.

Deuxième lettre

Mon éternel amour. Je ne puis rester longtemps sans prendre ma plume pour te communiquer les sentiments que mon cœur nourrit pour toi. Ton image me suit partout où je vais, et je vois ton visage dans les frondaisons, dans les fleurs qui naissent légères du sein des prés verdoyants, dans le vent qui tremble dans les blés. Je t'aime, je t'aime passionnément.

Mais une fois, en écoutant ce passage, Turi-du-vieux-don-Carmine avança son bras et le tendit comme s'il voulait arrêter un taureaux furieux, en me disant :
Turi-du-vieux-don-Carmine.– Ah ! non, faites excuse don Pietro, mais ce "passionnément" ne me paraît pas juste. Je sais que je suis un analphabète, mais quand même, tout le monde sait que "passionnément" c'est du patois, mais l'expression correcte c'est "patiemment", n'est-ce pas ?
Puis lorsque j'étais sur le point de finir la lettre, il rougit et me dit tout bas :
Turi-du-vieux-don-Carmine.– Voilà... je m'excuse... don Pietro, mais vous me pourriez pas lui ajouter, avec des mots corrects, qu'il n'est pas juste que sa mère m'arrose, comme la dernière fois, en jetant par la fenêtre une bassine d'eau sale, alors que je l'avais attendu au coin de la rue jusqu'à minuit, planté là comme un piquet, rien que pour pouvoir lui dire quelques mots..."
Giuseppe Bonaviri, Le Tailleur de la grand-rue; trad. U.E. Torrigiani.

samedi 18 juillet 2009

Le tailleur de la grand-rue

photo Roberto Quartarone

Giuseppe Bonaviri a écrit ce livre entre juillet 1950 et avril 1951 loin de la Sicile (dans le Piémont, à ce qu'il me semble) alors qu'il faisait son service militaire comme officier médecin. Vittorini le publia en 1954 dans la collection des Gettoni qu'il dirigeait chez Einaudi, le présentant par cette note : "Il y a une grâce XVIII° siècle dans cette histoire d'un tailleur et de sa famille qui nous vient d'un village des monts Erei en Sicile orientale de l'intérieur, province de Catalane. Quelque chose d'un XVIII° siècle populaire, bien entendu, et précisément d'un type entre le primitif et l'arcadien, à savoir ingénu et de coloration brute mais également mignarde, forme sous laquelle se présentent les statues de bois ou de céramique de bien des saints dans les églises de Sicile. La valeur poétique du roman réside cependant en quelque chose de plus profond : dans le sens délicatement cosmique avec lequel l'auteur représente le petit monde local dont il nous entretient, trouvant jusque dans les herbes et les animaux, les pierres, la poussière, la clarté de la lune ou du soleil un mouvement ou un cri de participation aux pauvres vicissitudes du tailleur et des siens."
La "grâce XVIII° siècle" et le "sens cosmique" - qui font penser, outre aux représentations populaires, à certaines gravures ornant, au XVIII° siècle, les éditions de la Pluralité des Mondes de Fontenelle (panoplies planétaires, rideaux constellés d'étoiles) - marquent les livres de Bonaviri composées plus tard ; mais avec quelque chose en plus qui était déjà dans ce premier ouvrage, mais prend tout son relief dans le contexte des suivants. Ce "quelque chose en plus" consiste principalement et pour le dire de la manière la plus simple, dans la première personne du livre, celui qui raconte à la première personne : je veux dire le père, le tailleur de la grand-rue de Mineo.

Il y a quelques années, Bonaviri publiait à peu d'exemplaires, dont il fit cadeau aux amis, les poésies de son père, Emmanuele Bonaviri, tailleur par obligation, pour gagner sa vie, poète par élection naturelle. Et ici il faut dire que Mineo a été et est peut-être encore un lieu peuplé de poètes improvisateurs. De ces versificateurs qui sur n'importe quel thème sont capables d'improviser inépuisablement des tercets ou des octaves (mais davantage de ces dernières). Un pays donc de poètes-paysans et pour mieux dire de rimeurs-paysans. Rimeurs dont Luigi Capuana nous a donné un petit échantillon à la fin du siècle.

Bonaviri lui aussi, le tailleur Bonaviri (mais un tailleur encore lié à la condition paysanne) avait le don de la rime ; mais en plus, par rapport aux versificateurs locaux, une veine lyrique de mélancolie, d'appréhension. Faire des vers n'était point pour lui un passe-temps, une épreuve d'habileté, un enchaînement de paroles : c'était la volonté de s'exprimer soi-même. Et peut-être y serait-il arrivé s'il avait écrit en dialecte sicilien, mais il voulait écrire en italien et l'italien, comme la terre, comme la justice, il était difficile de se l'approprier.

D'abord lycéen puis étudiant en médecine, le fils a réalisé la vocation du père. Et selon l'usage des paysans qui à l'aube, en se mettant au travail, au premier coup de pioche, disaient "au nom du père" en se touchant le front (et ils n'allaient pas au-delà de ces mots, de ce signe, abrégeant ainsi l'acte du signe de croix) Giuseppe Bonaviri a écrit "au nom du père"son premier livre. Il l'a écrit comme si son père l'avait écrit, se réservant le rôle du fils Peppi (Giuseppe, Joseph) dans la troisième partie de l'ouvrage : c'est-à-dire l'enfant de onze ans qui raconte pourquoi le père écrit, pour donner à son père le moyen d'écrire, pour satisfaire son père dans la passion qu'il a d'écrire. C'est comme si le fils avait emprunté l'existence du père et lui avait apporté, par l'accession à l'état d'écrivain, l'accomplissement auquel le père aspirait : ce qui provoque une sorte de dédoublement - le fils qui est à la fois lui-même et son père, qui voit tout à travers son père. Une situation de névrosé, mais résolue sur la page blanche, dans le récit, jusqu'à atteindre à cette "grâce XVIII° siècle" dont parlait Vittorini. Et cette situation sert aussi - et même surtout - à expliquer les autres livres de Bonaviri : comment la mort du père devient tout court la pensée de la mort, la fable biologique et métaphysique de la mort. Et dans cette élévation de la mort, devenant pensée dominante, pensée absolue, entre aussi son accession à l'état de médecin - dans le sens de réaction à son état de médecin. Nouveau dédoublement peut-être : contre la médicalisation de l'idée de la vie. Bonaviri revient à l'antique idée de la mort, classique en même temps que chrétienne. Cette idée que nous déchiffrons sur les épitaphes proto-chrétiennes du musée de Syracuse.
Préface de Leonardo Sciascia au Tailleur de la grand-rue, Giuseppe Bonaviri.

vendredi 17 juillet 2009

L'atelier du tailleur




La grand-rue est en fait la rue la plus longue de Mineo, elle part de la place, juste à côté du Cercle des Nobles, et, au fur et à mesure qu'elle grimpe, elle se rétrécit, se tord, fait plusieurs coudes, et puis enfin elle s'ouvre pour aboutir sur l'esplanade de Santa Maria Maggiore : une étendue jaune où la poussière, le soleil et les gosses qui se chamaillent, s'entassent tous ensembles. Les maisons qui bordent la rue sont toutes semblables, la même chaux les recouvre qui se ternit et s'effrite, elles n'ont qu'un seul étage, les toits aux tuiles d'argile cuite se penchent au-dessus de la rue où presque toutes les portes sont fermées, matin ou soir,été comme hiver. Dans les mois d'hiver, je m'assied derrière les carreaux de la porte et j'aime rester là, les bras ballants, à regarder la pluie qui s'engouffre dans le ruisseau qui bouillonne et gronde, jaunâtre et boueux, en charriant toutes sortes d'ordures. L'atelier est au rez-de-chaussée, avec une belle porte solide et un cadenas qui brunissent lentement, et une fenêtre rectangulaire qui tremble et tinte au passage des charrettes chargées jusqu'au toit de paille ou de bois. C'est curieux pour moi, après trente-deux ans de vie, de parler avec une telle minutie des choses parmi lesquelles je vis ; je découvre avec étonnement que mon âme est éparse parmi toutes ces choses.
Giuseppe Bonaviri, Le Tailleur de la grand-rue.

Que la Création est un acte de générosité


Si le Premier est parfait, qu'il est la plus parfaite de toutes les choses, et qu'il est la première [25] puissance, il doit être la chose la plus puissante de celles qui existent, et les autres puissances doivent l'imiter autant qu'elles le peuvent. Or, dès que n'importe laquelle des autres choses atteint sa perfection, nous constatons qu'elle engendre, c'est-à-dire qu'elle ne supporte plus de demeurer en elle-même, mais qu'elle produit une chose différente.
(...)
Comment alors ce qui est le plus parfait, le bien premier, [35] demeurerait-il en lui-même, comme s'il était avare de lui-même et comme s'il était dépourvu de puissance ?
Je ne sais pas pourquoi, mais j'aime cette idée, presque un paradoxe, que la perfection suprême mène à une incapacité, presque un manque : ne plus supporter de "demeurer en soi-même," ne plus supporter de jouir seul de soi, "avare de soi-même", et qu'il faut alors laisser échapper de l'autre, donner de l'existant de sa propre surabondance. L'Un n'a pas créé pour être puissant en acte, mais parce qu'étant parfait, il était obligé d'être généreux. Comme contraint par sa propre perfection.

Plotin, Traités 7-21.

jeudi 16 juillet 2009

Au revoir, ami...


Au revoir, ami, j'ai mal à l'âme.
C'est si dur de me heurter aux gens.
Cette vie n'est que souffrance et drame,
Cette vie ignore le bonheur.

Au revoir. Les chandelles sont mortes.
J'ai si peur de partir dans le noir.
Toute sa vie, frapper à une porte
Et rester, tout seul, ainsi, un soir.

Au revoir, quittons-nous en silence.
C'est bien mieux, ainsi, plus tendre aussi.
J'ai passé le temps des espérances
Orgueilleuses et des amours transis.

Je te quitte, adieu, ami fidèle,
Ami que je porte dans mon coeur.
La séparation n'est pas cruelle
Qui promet une rencontre, ailleurs.

Evitons les mains, le mot suprême.
Sans chagrin, sans froncer les sourcils.
Quoi, mourir n'est pas un vrai problème.
Vivre – hélas – n'est pas nouveau, aussi...
Serge Essénine, trad. Gabriel Arout.

mercredi 15 juillet 2009

Khidr et Bulûqiyyâ

Khidr et Alexandre
BNF Suppl.turc. 242 fol-75v B

Toujours cette collusion des Quarante et de Khidr, quand on mentionne les uns, l'autre n'est jamais loin. L'autre détail profond et subtil du récit est la curieuse réponse de Khidr aux supplications de Bulûqiyyâ (mais Khidr est une énigme ambulante) : au lieu même de dire : "Bon, mouche ton nez, arrête de pleurnicher (les gens passent leur temps à s'évanouir ou à pleurer dans les Mille et une Nuits) je vais demander à Dieu s'il veut bien que je t'aide", sa réponse : "Prie Dieu de me permettre de te ramener au Caire avant que tu ne perdes la vie" est a priori pédagogique, du genre "c'est à toi, croyant, de te fatiguer à supplier Dieu et non à moi" ou bien "au lieu de te fatiguer à ME supplier, demande au patron" ; mais la réponse ultime : "Dieu a accepté ta prière et m'a inspiré de te reconduire chez toi" nous en dit davantage, surtout le "m'a inspiré". Khidr, au plus haut degré de la "solitude divine" n'a, pas plus que Nadjm ed Dîn Kubra, pas plus que Maître Eckhart, de volonté propre. Il est tout "instrument de Dieu", et même plus : rien en moi sinon Lui. Il n'a même plus assez de "je" pour que Dieu lui ordonne quoi que ce soit qu'il doive exécuter. Comme il n'est plus que souffle, Dieu ne peut que l'inspirer, c'est-à-dire souffler dessus comme un navire sans gouvernail ni capitaine, juste des voiles au vent.

On raconte encore, Sire, ô roi bienheureux, que Bulûqiyyâ aborda une île semblable au paradis. Il en parcourut les différentes parties parmi lesquelles un oiseau dont le corps était de perles et d'émeraudes, et les plumes de métal précieux. Cet oiseau rendait grâces au Seigneur Tout-Puissant et priait pour Muhammad, que sur lui soient les prières et le salut de Dieu.
Lorsque Bulûqiyyâ aperçut cet oiseau de très grande taille, il lui demanda qui il était et ce qu'il faisait là ?
– Je suis un oiseau du paradis. Sache que Dieu Tout-Puissant, lorsqu'Il chassa Adam, lui laissa quatre feuilles pour cacher sa nudité. Ces quatre feuilles tombèrent sur la terre. L'une fut dévorée par les vers et ainsi fut donnée la soie; la deuxième fut croquée par la civette, ainsi fut donné le musc; la troisième fut mangée par les abeilles et ainsi fut donné le miel; la quatrième tomba en Inde et ainsi fut donné le poivre. Quant à moi, j'ai parcouru toute la terre jusqu'à ce que Dieu me fasse la faveur de ce lieu. J'y demeure et chaque vendredi s'y rassemble les saints amis de Dieu et les hommes les plus vénérés de chacun des peuples du monde. Ils y viennent, mangent de ces mets offerts par Dieu le Très-Haut dont ils sont les hôtes. Ensuite la nappe servie s'élève pour s'en retourner au paradis. Il n'y manque rien, comme si on n'avait pas touché aux plats, et rien n'y est changé.

Bulûqiyyâ se restaura et fit ses louanges au Seigneur. À ce moment-là, al-Khidr – que le salut soit sur lui – apparut. Bulûqiyyâ se leva, salua et voulut se retirer mais l'oiseau lui dit :

– Reste donc assis et partage la compagnie d'al-Khidr.

Ce dernier demanda au jeune homme qui il était et ce qu'il faisait là. Bulûqiyyâ fit le récit de toutes ses aventures sans rien omettre et expliqua comment il était arrivé en ces lieux. Puis il voulut savoir à quelle distance se trouvait Le Caire.

_ À quatre-vingt-quinze ans de marche. Stupéfait, Bulûqiyyâ se mit à pleurer, se précipita sur Khidr dont il baisa les mains et le supplia au nom de Dieu de le sauver de la solitude où il se trouvait.

– Je suis près de périr, ajouta-t-il, et ne sais plus comment faire.

– Prie Dieu de me permettre de te ramener au Caire avant que tu ne perdes la vie.

Le jeune homme pleura, supplia Dieu le Très-Haut qui voulut bien accepter sa prière et suggéra à al-Khidr – que le salut soit sur lui – de le ramener chez lui.

– Reprends courage. Dieu a accepté ta prière et m'a inspiré de te reconduire chez toi. Accroche-toi à moi, agrippe-toi bien de tes mains et ferme les yeux.

Bulûqiyyâ fit comme il lui était demandé et ferma les yeux. Al-Khidr fit un pas et pria le jeune homme d'ouvrir les yeux : Bulûqiyyâ se trouvait devant la porte de sa maison. Il se retourna pour faire ses adieux à son bienfaiteur, mais il n'y avait plus personne derrière lui.
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Les mille et une nuits; II, trad. André Miquel, Jamel Eddin Bencheikh.

On s'en fout

Michael Jackson n'était pas pédophile.

mardi 14 juillet 2009

Car cette pensée...


Je ne sais pourquoi, depuis des années, j'aime ce passage à la folie, peut-être autant que celui sur la bravoure, de Jankélévitch. Je ne sais trop ce que j'y mets dedans, sans doute quelque chose comme le Oui de la djavanmardî, comme un service à prendre, éternellement :

Qui peut dire : ceci est arrivé, parce que les événements l'ont permis ? Ceci s'est passé parce que, à un certain moment, les faits sont devenus trompeurs et, par leur agencement étrange, ont autorisé la vérité à s'emparer d'eux ? Moi-même, je n'ai pas été le messager malheureux d'une pensée plus forte que moi, ni son jouet, ni sa victime, car cette pensée, si elle m'a vaincu, n'a vaincu que par moi, et finalement elle a toujours été à ma mesure, je l'ai aimée, et je n'ai aimé qu'elle, et tout ce qui est arrivé, je l'ai voulu, et n'ayant eu de regard que pour elle, où qu'elle ait été et où que j'ai pu être, dans l'absence, dans le malheur, dans la fatalité des choses mortes, dans la nécessité des choses vivantes, dans la fatigue du travail, dans ces visages nés de ma curiosité, dans mes paroles fausses, dans mes serments menteurs, dans le silence et dans la nuit, je lui ai donné toute ma force et elle m'a donné toute la sienne, de sorte que cette force trop grande, incapable d'être ruinée par rien, nous vous peut-être à un malheur sans mesure, mais, si cela est, ce malheur je le prends sur moi et je m'en réjouis sans mesure et, à elle, je dis éternellement : "Viens", et éternellement, elle est là.
Maurice Blanchot, L'Arrêt de mort.

lundi 13 juillet 2009

Malheur au sentier qui se retourne pour dévisager le passant


Ce voyage en métro m'a laissé le souvenir d'une grande tristesse. Cette tristesse ne se rapportait pas à mon peu de mémoire. Mais quelque chose était en train de se passer là, dans cette voiture, avec tous ces gens de midi. Il y avait, à deux pas, un malheur important, aussi silencieux qu'un vrai malheur peut l'être, étranger à tout secours, inconnu, que rien ne pouvait faire apparaître. Et moi-même qui le pressentais, je ressemblais à un voyageur marchant à l'écart sur une route; la route l'a appelé, et il avance, mais la route veut voir si celui qui vient est bien celui qui doit venir, elle se retourne pour le reconnaître, et la même culbute les entraîne tous deux dans le ravin. Malheur au sentier qui se retourne pour dévisager le passant; et combien plus profond était ce malheur, combien plus ignoré et plus silencieux.
Maurice Blanchot, L'Arrêt de mort.

dimanche 12 juillet 2009

L'Arrêt de mort


Si j'ai écrit des romans, les romans sont nés au moment où les mots ont commencé de reculer devant la vérité.


Maurice Blanchot, L'Arrêt de mort.

samedi 11 juillet 2009

Slendeurs et misères de la matière


Ribera, 1642, Louvre.


14. Quoi donc ? S'il n'y avait pas de matière, rien n'existerait ?
- Non, de même qu'il n'y aurait pas de reflet, s'il n'y avait pas de miroir ou de surface de cette sorte. Ce, en effet, dont la nature est de venir à l'être si cette autre chose n'existe pas ; telle est en effet la nature d'une image qui ne peut exister qu'en autre chose. Assurément si quelque chose s'échappait [5] des êtres producteurs, cela existerait sans en être autre chose. Mais puisque les réalités de là-bas demeurent en elles-mêmes, puisqu'elles connaissent une manifestation d'elles en autre chose, il faut qu'il existe un autre terme qui leur serve de "siège", sans qu'elles y viennent vraiment. Cet autre terme, par sa présence et son audace, son état en quelque sorte de mendicité et de pauvreté, manifeste une sorte de violence en tentant de saisir quelque chose, et de trahison en ne saisissant rien, de telle sorte que sa pauvreté demeure [10] et qu'elle continue à mendier. A cause de cette attitude de rapace, le mythe fait d'elle une mendiante, en montrant ainsi sa vraie nature, qui est d'être privée du bien. Un mendiant ne demande pas précisément ce que celui qui donne a, mais il se réjouit de ce bien obtient, ce qui nous conduit à dire que ce mythe montre que ce qui apparaît dans la matière est différent des êtres réels et son nom (Pauvreté) montre qu'elle n'est pas [15] remplie par eux.

vendredi 10 juillet 2009

Vice, vertu et harmonie

Donatello, 1447-50, basilique Saint-Antoine de Padoue
En disant que la vertu est une harmonie et le vice un manque d'harmonie, ne soutiendrons-nous pas une opinion acceptée des anciens et, surtout, un raisonnement nous faisant avancer insensiblement vers ce que nous recherchons ? Si en effet la vertu n'est que l'accord des parties de l'âme les unes avec les autres, accord conforme à la nature, et que le vice [10] manque de cette harmonie, il n'y aura rien qui vient s'ajouter, ni qui vient d'autre chose, mais chaque partie vient en quelque sorte, telle qu'elle est, s'ajouter aux autres, et elle n'y vient pas, quand l'harmonie fait défaut. C'est comme des choreutes qui dansent et qui chantent ensemble, même si c'est à tour de rôle, chacun chantant alors que les autres se taisent, [15] et chacun chantant sa partie ; il faut non seulement chanter ensemble, mais encore que chacun chante sa partie avec le talent requis en chantant avec son propre talent artistique. Dès lors, dans le cas de l'âme aussi, il y a harmonie quand chaque partie réalise la fonction qui lui revient. Il faut assurément qu'avant l'harmonie de l'âme il y ait une vertu pour chaque faculté, et de même, à l'inverse, [20] un vice qui précède le manque d'harmonie des parties en elles. (26, III, 6, 2).
Plotin, Sur l'impassibilité des incorporels.

jeudi 9 juillet 2009

Privilèges de la vie des cardinaux

Armand Gaston Maximilien de Rohan, par Rigaud
Un cardinal est en droit de passer sa vie au jeu, à la bonne chère, et avec les dames les plus jeunes et les plus jolies ; d'avoir sa maison pleine de monde pour le rendez-vous et la commodité des autres, de leurs amusements, de leurs plaisirs, et pour le centre des siens ; d'y donner des bals et des fêtes, et d'y étaler tout le luxe et la splendeur en tout genre qui peut flatter ; surtout de n'entendre plus parler de livres, d'étude, de rien d'écclésiastique ; d'aller régner dans son diocèse sans s'en mêler, de n'être pas seulement importuné par ses grands vicaires, ni par le valet sacré et mitré payé pour imposer les mains, et d'y vivre sans inquiétude dans un palais à la campagne, au milieu d'une cour comme un souverain, parmi le jeu, les dames et les plaisirs, pleinement affranchi, là comme à Paris et à la cour, de toute bienséance. Ce n'est pas que nos cardinaux vécussent tous de la sorte ; mais ils en avaient toute liberté.
Mémoires, Saint-Simon, t. IV, 1711-1714

mercredi 8 juillet 2009

S'intelliger soi-même : devenir deux, bien qu'étant un


1. Il faut distinguer deux cas : lorsqu'une chose en intellige une autre, et lorsqu'une chose s'intellige elle-même, ce qui s'écarte déjà plus de la dualité. Dans le premier cas mentionné, ce qui intellige veut aussi s'intelliger soi-même, mais il en est moins capable. Car il possède en lui-même ce qu'il voit, mais cet objet est néanmoins autre que lui. Dans le second cas, en revanche, ce qui intellige n'est pas séparé [5] réellement de son objet, mais, uni à lui, il se voit lui même. Il devient donc deux, bien qu'étant un. Par conséquent il intellige plus véritablement parce qu'il possède ce qu'il intellige, et il intellige en premier, parce que ce qui intellige doit à la fois être un et double. Car s'il n'est pas un, autre sera ce qui intellige, autre ce qui est intelligé. Il ne sera donc pas ce qui intellige en premier, parce que s'il reçoit son intellection d'autre chose, il ne peut être ce qui intellige en premier ; [10] ce qu'il intellige, il ne le possédera pas comme si cela était à lui, de sorte qu'il ne s'intelligera pas non plus lui-même. Ou alors, s'il possède ce qu'il intellige comme étant soi-même, afin qu'il intellige au sens propre, les deux choses seront une. Il faut par conséquent que ce qui est double soit un. Mais s'il est un, il ne sera donc plus deux, et ce qu'il intelligera, il ne le possédera pas ; aussi ne sera-t-il pas même intelligent. Par conséquent, il faut qu'il soit simple et non simple.

Mais l'on saisira mieux le caractère de ce qui intellige si l'on remonte [15] en partant de l'âme. Car dans ce cas, il est facile de diviser et l'on peut voir plus facilement ce qui est double. Si donc l'on suppose une lumière double, l'âme étant la lumière inférieure, et son objet intelligible une lumière plus pure, et si l'on suppose ensuite que la lumière qui voit est égale à celle qui est vue, puisqu'on n'est plus capable d'introduire une séparation par la différence, [20] on admettra que les deux choses sont une, en pensant qu'elles sont deux, mais en voyant désormais qu'elles sont une. C'est ainsi que l'on saisira l'intellect et l'intelligible. Nous donc, par notre discours, nous avons produit l'un à partir du deux, mais c'est à l'inverse le deux qui vient de l'un, parce que ce qu'il intellige, il le fait deux, et parce qu'il s'intellige lui-même, un.

mardi 7 juillet 2009

"La chance d'avoir eu les cheveux tirés par Athéna elle-même"


Jastrow (2005)

Plotin eut quelques extases mystiques où il rejoignit l'être (il y a les extases mystiques des amoureux et celles des philosophes qui en profitent pour vérifier leur système, parce qu'un philosophe ne perd jamais le nord). Il donne à cet essor de soi un nom savoureux : avoir eu les cheveux tirés par Athéna (dans les cas où le distrait refuse obstinément de se tourner vers le seul visage) :

7. Nous-mêmes et ce qui est nôtre remontons en effet vers l'être, et nous nous élevons vers l'Un et son premier rejeton, et nous intelligeons les intelligibles, sans passer par des images ou des empreintes d'eux ; si tel n'est pas le cas, c'est que nous devenons les intelligibles. Si donc nous avons part à la connaissance véritable, [5] nous sommes les intelligibles ; nous ne les recevons pas, mais nous sommes en eux. Et puisque les autres aussi, et pas seulement nous, devenons les intelligibles, nous devenons les intelligibles tous autant que nous sommes. Par conséquent, c'est en s'unissant à tous que tout ensemble nous sommes les intelligibles. Nous sommes donc à la fois toutes choses et une seule.

Ainsi, lorsque nous ne tournons pas notre regard vers ce dont nous dépendons, nous ne savons pas que nous sommes un ; [10] c'est comme si nous avions plusieurs visages tournés vers l'extérieur mais attachés à une tête tournée vers l'intérieur. Mais si l'on peut se retourner, soit de son propre chef, soit parce qu'on a eu la chance d'avoir les cheveux tirés par Athéna elle-même, on verra dieu, soi-même et l'univers. Dans un premier temps, on ne se verra pas semblable à l'univers. Mais par la suite, parce qu'on ne trouve pas de point où, en s'arrêtant, pn puisse se fixer une limite [15] et dire "jusque-là c'est moi", et parce qu'on cesse de s'exclure de la totalité de l'être, on ira soi-même vers l'univers tout entier, n'avançant vers aucun point, mais en demeurant là même où l'univers se dresse.

lundi 6 juillet 2009

"Les gendres en sont-il aussi ?"

Marie Victoire Sophie de Noailles
marquise de Gondrin puis comtesse de Toulouse et duchesse de Penthièvre
Chantilly, Musée Condé

D'Antin perdit Gondrin, son fils aîné, qui laissa des enfants d'une soeur du duc de Noailles, qui longtemps après se remaria au comte de Toulouse. Elle fut si affligée, qu'elle en tomba malade au point qu'on lui apporta les sacrements. Toute sa famille y était présente, et la maréchale de Noailles sa mère, qui l'aimait passionnément, était fondue en larmes au pied de son lit, qui priait Dieu à genoux, tout haut et de tout son coeur, et qui dans l'excès de sa douleur s'offrait elle-même à lui, et tous ses enfants, si il les voulait prendre. La Vallière, qui était là aussi à quelque distance, et qui l'entendit, se leva doucement, alla à elle, et lui dit tout haut d'un air fort pitoyable : "Madame, les gendres en sont-il aussi ?" Personne de ce qui y était ne put résister à l'éclat de rire qui les prit tous, et la Maréchale aussi, avec un scandale fort ridicule, et qui courut aussitôt par toute la cour ; la malade se porta bientôt mieux et on n'en rit que plus belle.
Mémoires, Saint-Simon, t. IV, 1711-1714.

dimanche 5 juillet 2009

Les dits des Bektashi


Comment vas-Tu T'occuper de l'univers ?
Un Bektashi arrive dans la ville pour faire ses courses et cherche un endroit sûr pour y laisser son âne. Il fait le tour de la ville : l'endroit le plus sûr se trouve devant la mosquée. "Mon Dieu, je le confie à Toi, dit-il tout en attachant son âne, car tu sais qu'il est précieux pour moi." Ensuite, l'esprit tranquille, il va faire ses courses. Au retour, il ne trouve plus l'âne à sa place. Tu n'es même pas capable de garder l'âne que je Te confie, comment vas-Tu T'occuper de l'univers ?"

On ne peut espérer mieux pour une oeuvre accomplie en six jours
Quelqu'un pose cette question à un Bektashi : "Pourquoi ce monde n'est-il pas tout plat ? Il y a des montées et des descentes, des montagnes caillouteuses et des terres fertiles, des rocs qui entravent le chemin des hommes. Dans certains lieux il neige, dans d'autres sévit la sécheresse ; d'autres encore sont couverts de gazon. Pourquoi tout n'est-il pas étal dans ce monde ?"
Le Bektashi répondit : "On ne peut espérer mieux d'une oeuvre accomplie en six jours dans la précipitation."

Mon préféré :

Vous Le flattez trop
Il fait très chaud. Assoiffé, un Bektashi décide d'acheter une pastèque avec les quelques sous qu'il a en poche. La pastèque à la main, il trouve une belle ombre sous un arbre et coupe avec appétit sa pastèque. Mais, portant le premier morceau à la bouche, il la trouve tellement aigre qu'elle est difficilement mangeable. Il se met à crier des insultes : "Mais mon Dieu, pourquoi as-Tu été si radin que tu n'as pas mis quelques gouttes de sucre dans cette pastèque. Tu fais des faveurs à Tes serviteurs, mais ce n'est jamais comme il fait."
Bref, maugréant ainsi, comme il vient de dépenser ses derniers sous pour elle, il la finit pamgré son amertume et laisse son écorce à ses côtés. Allongé sous ce même arbre à moitié endormi, il voit un pauvre homme s'approcher. Celui-ci, également affamé et assoiffé, aperçoit l'écorce de pastèque et commence à la manger. Discrètement, le Bektashi l'observe, en faisant mine de dormir. Il voit avec étonnement que le pauvre, chaque fois qu'il mord dans l'écorce de pastèque s'exclame : "Mon Dieu, je T'en remercie, Tu m'as nourri encore aujourd'hui avec cette écorce de pastèque. Tu as assuré ma subsistance."
En entendant ceci, le Bektashi furieux, se lève et dit : "Arrête, moi j'ai mangé l'intérieur même si c'était amer et de ce fait je ne L'ai pas remercié. Et toi, tu manges l'écorce et tu ne cesses de remercier Dieu pour ce que tu manges. C'est à cause de flatteries de ce genre qu'Il se permet de faire des choses pareilles."

Le livre des derviches bektashi: Villayet name ; suivi de Les dits des Bektashi ; trad. Kurdsi Erguner.

samedi 4 juillet 2009

De la patience des derviches


Lokman Perendé, qui était l'un des successeurs de Ahmed Yesevi, devait son surnom de Perendé (serviteur) à Yesevi lui-même. Yesevi était le fils de l'Imam Mohammed Haneft. Un jour, Lokman, pris par l'inspiration partit seul dans la montagne. l'Imam Djafer et el Sadik confia alors son manteau à Bayezid Bestâmi pour qu'il le porte à Lokman. Bayezid trouva Lokma, lui remit le manteau et le lui fit revêtir. Lokman eut alors un regain d'inspiration et se mit à prier. Sa prière dura quatorze années et Bayezid attendit debout qu'il finisse. Au bout de quatorze ans, Lokman commença une deuxième prière et Bayezid, perdant patience, le quitta. Quand il fut de retour auprès de l'Imam Djafer, Bayezid lui rapporta dans quelle situation il avait laissé Lokman et l'Imam lui dit : "Si tu avais patienté jusqu'à la fin de sa deuxième prière, tu aurais peut-être découvert un grand secret."

A cette époque, le sultan Ibrahim el Sâani fut accueilli par la miséricorde divine. On proposa son royaume à Bektash mais celui-ci refusa. Son neveu, Seyyid Hassan devint le sultan du Khorassan. Hunkar se tint à l'écart du peuple et habita le pays de la prière. A force de jeûnes répétés, il se mit dans un tel état que lorsqu'il se prosternait sa cervelle remuait à l'intérieur de sa tête. Ainsi pendant quarante ans, il se renferma dans la prière. Au bout de ce temps, il entendit une voix divine qui acceptait ses prières. Alors, Bektash se renferma encore davantage dans la prière.

Le livre des derviches bektashi: Villayet name ; suivi de Les dits des Bektashi ; trad. Kurdsi Erguner.

vendredi 3 juillet 2009

De l'Âme et des corps : Plotin


Plotin défend l'idée selon laquelle plusieurs âmes peuvent provenir d'une seule et même âme. En vertu de son incorporéité, une âme unique peut se trouver en plusieurs choses à la fois. Cette unité reste en elle-même, mais une pluralité naît d'elle.

chaque corps s'avance vers l'âme et reçoit d'elle la part d'intelligible qu'il est en mesure de supporter. Plotin introduit ici un axiome capital tant pour sa théorie de la participation que pour toute sa doctrine de la procession : ce qui participe d'une chose ne peut recevoir qu'imparfaitement la puissance de son modèle et n'en reçoit que ce qu'il peut en prendre.

(Comme dit Eckhart dans le commentaire au Grain de sénevé :

Le Premier être au contraire laisse ruisseler ses bontés sur toutes choses en un seul et unique flot.Si elles se distinguent ensuite, cela tient à la qualité des récepteurs.)

L'Âme n'est donc pas responsable de la division des corps : ce sont les corps qui s'approchent et qui reçoivent chacun l'âme qu'ils peuvent recevoir, même si l'Âme entière leur est présente. Chaque corps étant différent, il reçoit de l'Âme une âme différente de celle que reçoit un autre corps.

Pour Avicenne aussi, c'est le corps qui individualise l'âme :

Selon cette norme, lorsqu'un réceptacle corporel y est devenu apte sous l'action des Sphères célestes, l'Ange "Dator formarum" y infuse une âme pensante qui devient alors numériquement différente des autres. En bref l'âme humaine ne reçoit son individualité que par le fait de son union avec le corps, et cette individuation est le "service" que le corps rend à l'âme."
Avicenne et le récit visionnaire, Henry Corbin ; chap. II : Avicennisme et angélologie : Pédagogie angélique et individuation.

Pour Al-Basrî, le corps a été "fait" pour l'âme qui vient l'emplir :

Le corps de cet individu a été formé ici-bas à partir des quatre éléments, par les facultés de la Nature utilisant pour cela le mouvement des sphères célestes et des astres et planètes par lesquels sont transmis les archétypes ; dès que le corps élémentaire de l'embryon est formé, l'âme de l'individu, qui n'est encore que "faculté végétative", s'est unie à lui ; puis sous son action et celle de la Nature, le corps se développe, ses formes propres étant fonction des influences qu'il a reçues successivement des sept sphères des planètes, par le canal de la sphère de la lune (une forme donnée, dans une partie du corps, y permet l'installation d'une faculté psychique qui l'animera). Or de toute éternité, ces formes corporelles étaient prévues pour correspondre aux facultés de l'âme de cet individu, facultés que l'âme tient (et continue à tenir) de son archétype. Il y a donc entre l'âme et le corps d'un individu une "parenté originelle", un "lien de sympathie.

La grosse différence avec Plotin est surtout l'amour entre corps et âme. Pour Plotin, le corps est amoureux de l'Âme, comme un amant posté au seuil du Bien-Aimé, sans réciprocité apparente. les corps sont attirés par l'Âme et cherchent à la rejoindre, alors que chez les deux musulmans, l'Âme descend vers le corps qui lui correspond. Du coup, l'idée d'un amour de l'âme pour le corps est aussi formulée. Comme le dit Al-Basrî,

Cette [spiritualité]est maintenue dans ce corps par une affinité, une parenté ancienne et un lien d'affection ;
"Il existe entre elle et lui un amour étrange, un commerce solide, qui ne sauraient en aucun cas prendre fin


jeudi 2 juillet 2009

Portrait de Fénelon par Saint-Simon


David d'Angers, 1826, Cathédrale de Cambrai
photo Camster2
Plus coquet que toutes les femmes, mais en solide, et non en misères, sa passion était de plaire, et il avait autant de soin de captiver les valets que les maîtres, et les plus petites gens que les personnages ; il avait pour cela des talents faits exprès. Une douceur, une insinuation, des grâces naturelles et qui coulaient de source, un esprit facile, ingénieux, fleuri, agréable, dont il tenait, pour ainsi dire, le robinet pour en verser la qualité et la quantité exactement convenable à chaque chose et à chaque personne ; il se proportionnait et se faisait tout à tous. Une figure fort singulière, mais noble, frappante, perçante, attirante ; un abord facile à tous ; une conversation aisée, légère et toujours décente ; un commerce enchanteur ; une piété facile, égale, qui n'effarouchait point et se faisait respecter ; une libéralité bien entendue ; une magnificence qui n'insultait point, et qui se versait sur les officiers et les soldats, qui embrassait une vaste hospitalité, et qui, pour la table, les meubles et les équipages, demeurait dans les justes bornes de sa place ; également officieux et modeste, secret dans les assistances qui se pouvaient cacher, et qui était sans nombre, leste et délié sur les autres jusqu'à devenir l'obligé de ceux à qui il les donnait, et à le persuader ; jamais empressé, jamais de compliments, mais une politesse qui, en embrassant tout, était toujours mesurée et proportionnée, en sorte qu'il semblait à chacun qu'elle n'était que pour lui, avec cette précision dans laquelle il excellait singulièrement. Adroit surtout dans l'art de porter les souffrances, il en usurpait un mérite qui donnait tout l'éclat au sien, et qui en portait l'admiration et le dévouement pour lui dans le coeur de tous les habitants des Pays-Bas quels qu'ils fussent, et de toutes les dominations qui les partageaient, dont il avait l'amour et la vénération. Il jouissait, en attendant un autre genre de vie qu'il ne perdit jamais de vue, de toute la douceur de celle-ci, qu'il eût peut-être regretté dans l'éclat après lequel il soupira toujours, et il en jouissait avec une paix si apparente, que qui n'eût su ce qu'il avait été, et ce qu'il pouvait devenir encore, aucun même de ceux qu'il approchait le plus, et qui le voyaient avec le plus de familiarité, ne s'en serait jamais aperçu. Parmi tant d'extérieur pour le monde, il n'en était pas moins appliqué à tous les devoirs d'un évêque qui n'aurait eu que son diocèse à gouverner et qui n'en aurait été distrait par aucune autre chose : visites d'hôpitaux, dispensation large, mais judicieuse, d'aumônes, clergé, communauté, rien ne lui échappait. Il disait tous les jours la messe dans sa chapelle, officiait souvent, suffisait à toutes ses fonctions épiscopales sans se faire jamais suppléer, prêchait quelquefois. Il trouvait du temps pour tout, et n'avait point l'air occupé. Sa maison ouverte, et sa table de même, avaient l'air de celle d'un gouverneur de Flandres, et tout à la fois d'un palais vraiment épiscopal ; et toujours beaucoup de gens de guerre distingués, et beaucoup d'officiers particuliers, sains, malades, blessés, logés chez lui, défrayés et servis comme s'il n'y en eût qu'un seul ; et lui ordinairement présent aux consultations des médecins et des chirurgiens, faisant d'ailleurs auprès des malades et des blessés les fonctions de pasteur le plus charitable, et souvent par les maisons et par les hôpitaux ; et tout cela sans oubli, sans petitesse, et toujours prévenant avec les mains ouvertes. Aussi était-il adoré de tous. Ce merveilleux dehors n'était pourtant pas tout lui-même. Sans entreprendre de le sonder, on peut dire hardiment qu'il n'était pas sans soins et sans recherches de tout ce qui pouvait le raccrocher et le conduire aux premières places.
Mémoires, Saint-Simon, t. IV, 1711-1714.

Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.