Rûzbehân ou l'ordre de Shîrâz


photo Emju

Shîrâz bénéficia de la protection spirituelle de Rûzbehân, ce qui lui valut peut-être d'être épargné par les Mongols alors que tant de villes d'Iran et du Moyen-Orient furent ravagées. Peut-être aussi parce que la ville se rendit tout de suite aux Mongols. Plus tard, il se peut que Hâfez et sa karamat aient protégé la ville. Ou bien la décision de Shah Shudjâ de se soumettre à Tamerlan. Il y eut toujours un grand Sheikh pour veiller sur Shîrâz, Kwadjou Kermanî, Ibn Khafîf, Saadî, Qutb ad-Dîn, tant d'autres, jusqu'à Mollâ Sadrâ. Après les Safavides il semble que la protection divine tombe un peu et la ville est ravagée sous Nadîr Shah.

Quoi qu'il en soit, Rûzbehân est le premier à qui Dieu confie la protection de Shîrâz, un peu comme le Pôle veille sur la cohésion du monde, mais en petit, en pôle provincial, celui du Fars, et comme Bistamî, il demande même à un disciple d'accomplir les rites du Hadj autour de lui, Ka'aba mystique.

"Shîraz est par conséquent investie de la puissance spirituelle du saint qui l'habite et acquiert ainsi un statut exceptionnel pour Rûzbehân dans une géographie spirituelle qui est à mettre sur un plan comparable à celui que possède la hiérohistoire."

Protecteur de Shîrâz, Rûzbehân avait aussi pour mission de préserver la cohésion sociale, d'autant plus que, nonobstant ses extravagances mystiques, c'était un sunnite sourcilleux, qui détestait les ismaéliens (ils le lui rendaient bien), d'obédience asharite en plus, et shaféite ce qui le rapproche des Kurdes, dont un de ses maîtres, Djagir Kurdî. Ainsi, Paul Ballanfat montre bien chez lui

"cette impossible exigence d'une réalisation politique de la transcendance radicale de la connaissance mystique, de sorte que le mystique ne peut que demeurer dans cette contradiction vertigineuse entre sa nécessaire présence au monde qui subvertit tous les codes sociaux et son retrait non moins nécessaire à sa subsistance."

Et justement, chez Rûzbehân, il y a toujours un grand écart un peu périlleux entre folle sagesse et souci de respectabilité, ce qui le rend parfois souvent agaçant, en tout cas à mes yeux car dans ses expériences spirituelles il frôle toujours un peu la complaisance en ce qui le concerne, tout en s'empressant de dénoncer ce qui, chez les autres, ne va pas.

"Le saint a pour vocation de maintenir la permanence des exigences morales de la société et de son orientation. Mais sa présence même remet en cause ce qu'elle est censée fonder. De même s'il se révèle au grand jour il court le risque de se voir persécuté et martyrisé, mais s'il s'absente, il perd sa fonction dans le monde sans laquelle il n'a plus de justification. C'est là aussi que réside l'inquiétude foncière du saint dans son expérience spirituelle."

C'est qu'à la différence de Hallâdj ou de Sohrawardî, Rûzbehân semble avoir eu plus à coeur d'oeuvrer terrestrement et socialement, collectivement en somme. Là où ni Hallâdj ni Sohrawardî ne se sont dérobés, Rûzbehân, lui, a finalement toujours su échapper aux représailles de l'establishment des juristes, les fuqaha. Et même, en vieillissant, il tourne un peu au dévot exoptérique, c'est-à-dire qu'au fur et à mesure que passaient, chez lui, peut-être avec l'âge, le temps des folles extases, il se range, mais tend aussi à vouloir ranger un peu les autres, un peu comme ces dévotes de Molière qui n'ayant plus l'âge des plaisirs mondains non seulement font profession de s'en abstenir, mais tendent aussi à en dissuader ceux qui ont encore l'âge de s'y complaire :

"Le tournant est le passage d'une mystique de l'amour ivre de Dieu à une mystique plus sobre, soucieuse de sauvegarder l'existence de l'ordre à Shîrâz. Dans le prologue du Shahr-i shathiyyât, ouvrage contemporain de cette transformation, il expose son trajet spirituel. Il est d'abord soumis aux ravissements et à l'amour. Puis l'amour s'efface. Enfin, par l'exultation, il atteint la science inspirée dont Khidr est le trésorier. Inspiré par la lecture des grands soufis du passé, il affirme vouloir en faire le commentaire en usant "de la langue de la vérité et de la Loi" '[Shahr : 7, 11-13]."


Déjà, commenter les soufis en voulant "user de la langue de la vérité et de la Loi", ça fait un peu récupération légale. Un peu comme ces théologiens chrétiens qui s'escriment à vouloir commenter Maître Eckhart non pas comme l'inspiré néoplatonicien qu'il est, et maître de la théologie négative en plus, mais en catholique irréprochable du point de vue du sacro-saint Dogme... Commenter un mystique sous la férule du Dogme, c'est, comme dirait Jerphagnon plaquer de la mécanique sur du Vivant. Bref, Rûzbehân se rachète une conduite et veut racheter tout le monde, les soufis du passé et les Shîrâzî qu'il a sous la main, en écrivant même des travaux de juristes :

"Il franchit donc ce qu'il considérait comme une étape importante en prenant connaissance de l'importance de la science et de la sainteté. Il fut donc investi de l'union substantielle, ou compatissante, qui dépasse l'amour et la connaissance mystique. Il finit aussi par s'abstenir de l'audition des concerts mystiques. Il insista de plus en plus sur l'observance de la Loi, et rédigea même un volumineux ouvrage consacré à la jurisprudence, al-Muwashshah fî 'ilm al-fiqh. Le saint solitaire, amoureux des retraites et des ravissements, laissa de plus en plus la place au maître spirituel exigeant, dur à l'occasion avec certains de ses disciples, se faisant porter en litière, à la fin de sa vie, alors qu'il était hémiplégique, dans les rues de Shîrâz, y provoquant de grands attroupements."
Se faire porter en litière en ville au milieu d'une foule emplie de vénération n'est pas du tout malamî. On voit mal Rûzbehân, même valide, jouer à la balançoire... Chez lui, la voie du blâme, c'est un peu compris comme chez certains naqshbendi, avant tout blâmer les autres, et principalement de travers qui sont tous un peu les siens ou finiront par le devenir. Ainsi quand il condamne aussi vigoureusement "l'habitude, d'ailleurs exécrée par le Prophète, qui consiste à scruter les défauts des autres musulmans". Or, par exemple dans son Jasmin des fidèles d'amour, s'il ne nomme personne, il passe tout de même de longs chapitres à expliquer pourquoi l'amour des "libertins", ça ne va pas, alors que le sien, c'est très bien, et pourquoi les ascètes non épris de créatures, ce n'est pas encore ça. De même lire que, le concernant :

"Cacher ses propres états implique la discrétion à l'égard de ceux des autres, et l'obligation d'éviter toute curiosité déplacée à l'égard des fautes des gens qui composent la société. Le même blâme frappe le goût pour l'éloquence en public, le goût pour les études qu'il estime être superflues et nuisibles, car elles comportent toujours un enjeu de pouvoir et sont fondées sur la tentation de l'arrogance et de la prétention. Sont blâmables, et les discours et le fait d'écouter les propos des savants, dont la science est futile. En effet, la seule science digne d'être considérée est celle des maîtres spirituels, des saints, car c'est celle des prophètes."

Tous ces beaux principes énoncés ont une saveur comique quand on connaît Rûzbehân, qui ne parvenait pas à cacher "ses propres états" au cours des semâ, de sorte que ses soupirs et ses cris en arrivaient à indisposer l'assistance, sans parler de son possible passage chez les qalenders, qui n'étaient pas ce que l'on peut appeler des gens discrets. Quant aux études et à la science superflues et nuisibles, nous avons vu qu'il reviendra là-dessus, en finissant par écrire un livre de droit canon... De même le blâme du pouvoir et de l'arrogance, qui sont deux dangers dont les murshîds à la tête d'un ordre ne sont pas exempts, surtout quand le système prôné est fondé justement sur l'amour, l'admiration, l'autorité totale (ce qui est effectivement l'essentiel de la relation murshid/murîd, mais le murshid n'est pas obligé de se voiler la face concernant les dangers de sa position en les traquant chez le voisin) :

"Le novice vivait alors dans le désir constant d'entendre les paroles du maître et de le voir, porté par un attachement profond et empreint d'amour pour la personne de son maître, à l'imitation de l'amour que les compagnons vouaient au Prophète. Il apprenait par la force de son désir à aller au-delà de la mort de l'âme, et se plaçant ainsi progressivement sous l'autorité de plus en plus totale du maître, il se rapprochait de son état."

Paul Ballanfat a donc raison de montrer que, comme tous les soufis au fond, qui sont amenés à passer de l'autre côté,

"la doctrine de Rûzbehân est donc fondée sur une contradiction radicale entre le bas-monde et l'autre-monde, qui touche l'ensemble des pratiques sociales. La vocation mystique implique de renverser l'ordre du monde, car la communauté soufie est la communauté de l'autre-monde, dont les codes, les pratiques, les conceptions impliquent l'exil. La doctrine de l'équivocité qui renverse l'apparence d'une chose tout en la maintenant explique cette conception, selon laquelle il peut exister une communauté véridique au sein même d'une communauté qui lui est hostile, car elle en est le contraire, sans pour autant qu'elle ait vocation à la transformer en s'emparant, par exemple, du pouvoir politique qui appartient précisément uniquement au bas-monde."

Le problème avec Rûzbehân c'est qu'il donne souvent l'impression que cette contradiction n'existe pas seulement entre les deux mondes, mais en lui-même. Et ce qui est irritant, c'est qu'il n'a jamais l'air de s'en rendre compte. Car comment pouvoir renverser l'ordre du monde tout en maintenant l'ordre à Shîrâz ? Quant à cette "communauté véridique au sein même d'une communauté qui lui est hostile", qui n'a pas vocation à s'emparer du pouvoir politique, elle fait plus penser à l'idéal chiite, tel que l'a exprimé le VIème Imâm et le périlleux de cette position fut résolu par les fidèles de l'ïmâm qui usèrent de la dissimulation. Rûzbehân n'usait pas de la dissimulation ni du secret, pas plus que Hallâdj ou Sohrawardî, il n'avait l'air doué pour le silence. Sa façon de s'en sortir était "la non-intervention, l'absence de toute autre critique que doctrinale" et la "méditation systématique sur le caractère éphémère du monde", ce qui n'est pas un sujet religieux très périlleux.

Des siècles plus tard, un autre Shirâzî, Mollâ Sadrâ, aura aussi à trancher entre ce qui relève de la mystique et de la religion extérieure, de la Loi et lui aussi aura à se garder des juristes. Comme il n'évite pas les sujets qui fâchent, il aura d'ailleurs plus d'ennuis que Rûzbehân :

"Sadrâ énonce cette maxime capitale : "la religion est chose intérieure" (al-dîn amr bâtinî), maxime qui n'en fait pas un bâtinî, un "ésotériste" au sens technique que prend ce terme quand il désigne l'ismaélisme. Mais qui en fait un philosophe averti du danger de confondre l'ordre apparent de la cité et l'ordre de la religion. Non qu'il propose une quelconque séparation de l'Etat et de la révélation, ce qui serait bien surprenant. Il distingue plutôt la discipline juridique, née de l'histoire et liée indissolublement aux statuts du monde sensible extérieur, auquel appartient l'homme de la cité, de l'ensemble des vérités qui relèvent, rigoureusement parlant, de la "religion".

Il cite une tradition importante, qui dit que "quand Dieu s'épiphanise pour une chose, opère en quelque chose sa révélation éclatante, il soumet à lui l'apparent de la chose et son ésotérique". La religion est cette soumission de l'ésotérique de l'homme, tandis que les statuts juridiques n'ontéressent que son extériorité sensible. L'obédience réelle n'est donc pas le respect des interdits, qui sont pure négation des fautes et des délits. Elle est pleinement affirmative, et elle est un concomitant de la gnose et de la certitude, "la vue spirituelle complète pénétrant da ns la réalité de la religion". Elle culmine dans l'extinction mystique en Dieu (hosûl al-fanâ'). La religion est le mouvement essentiel de l'acte d'être, sa croissance et son perfectionnement, et ne se confond pas plus avec la loi que la liberté ne se confond avec la contrainte."

Avant-propos de Paul Ballanfat à L'ennuagement du coeur de Rûbehân.

L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ, Christian Jambet.


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