Peyda shodam, sheyda shodam


Samedi 16 mai. salle Pleyel. Alem Qasimov en première partie ; Shahram Nazerî en seconde séance.

Deux monuments en une même soirée : le plus grand chanteur d'Azerbaïdjan et le plus grand chanteur d'Iran (oui, je préférerai toujours Nazeri à Shajarian).

Alem Qasimov, je l'ai vu comme sous un hâl, une vision rouge, avec dans ses chants, quelque chose d'un peu sauvage, qui tournoyait, comme la danse des cosaques dans Ivan le Terrible. Il a quelque chose de tourmenté et d'introverti, malgré sa façon de se tordre, assis, pour lancer une note plus haute que d'autres, ou un passage plus pathétique, suivant un silence, où il reprend souffle, s'éponge le front, s'essuie les yeux, se mouche. Entrecoupé de pauses, de contorsions et tendu sous l'effort, son chant, son abord au public, évoquent une forteresse fière, qui n'ouvre pas ses portes aisément à la compréhension des oreilles béotiennes. La beauté du mughal se mérite... Elle culmine comme la majesté de l'Elbourz. Sa fille, Fargana, le rejoint plus tard, une des rares chez qui le voile-turban ne fait pas fagottée, mais qui le porte justement avec cette même majesté, un peu inaccessible de la musique, qui ne donne à voir ou comprendre que peu. La voix de Fargana lui va bien, plus forte, plus pleine, avec une tonalité riche et sombre, quelque chose de volontaire, on imagine bien dans ces épopées, les héroïnes chevaucher au vent du Caucase, poignard au côté, plutôt que rester à broder dans les pavillons des femmes. Les deux voix culminent ensemble, dans un duo final très virtuose. En l'amenant sur scène, par la main, et plus tard, en l'offrant aux applaudissements, un rare sourire éclaire le visage assez impassible, malgré ses torsions durant l'exécution et le chant, de ce maître à la technique éblouissante, à la voix saisissante, mais qui, s'il est une danse de feu, ne brûle que d'une âme intérieure.

Entracte et puis Shahram, avec son fils Hafez, au setâr, son neveu Siavash au daf, Hossein Razaeenia au daf également et Sina Jahanabadi dont le kemençe a un son superbe et chaud, avec un coup d'archet très net. Le concert va baigner dans une lumière bleue, cette fois, sur un fond de ciel et d'étoiles filantes. Tout au contraire de la passion retenue, tout en braises rougeoyantes, des Azéris, dès que Shahram entre sur scène, c'est un calme puissant qui s'impose, faisant l'effet d'une ombre fraîche, délicieuse, au bord d'une eau que l'on aurait gagnée après un jour de marche sur des chemins torrides. Il y a, dans cette présence faite de sérénité et de force, une bonté très pure, pacifiante. C'est peut-être parce qu'il est Kurde, mais dès qu'il est arrivé, je me suis sentie instantanément chez moi, avec ce même sentiment qu'au Kurdistan. C'est comme entrer au hasard dans un khanqah de soufis, attendre rien ni personne dans la salle d'hôtes, et voir soudain le maître entrer et venir s'assoir au milieu des murîds, prendre un setar et jouer ainsi, "que puis-je pour vous ce soir", comme on offre de l'eau au Visiteur, dans une audition intime qui n'est pas un spectacle. Un long prologue, avec seulement une ou deux cordes pincées de Hafez au setâr et le kemençe qui joue à peine, à peine, si bien que certains, dans le public, continuaient de s'éclaircir la gorge, pensant qu'ils continuaient de s'accorder. Mais les notes, sobres, rares, continuent. Shahram balance ses mains en cadence, il ne chante pas tout de suite, il peut mettre longtemps avant de faire entendre sa voix dans un morceau, mais les musiciens sont tellement unis autour de lui, qu'ils sont des prolongements de ses bras. Il commence par un morceau inconnu, qui me semble nouveau, très beau, pensif, moins sombre que dans l'album The Book of Austerity. Puis plusieurs chants de La Passion de Rumî, dont le "Peyda shodam, sheyda shodam" dont je raffole.

A un moment, dans la salle, au milieu des Français, des Persans, des Azéris, il y avait bien sûr une voix kurde pour réclamer : "Chante en kurde !" Ce qui l'a fait sourire. A la fin, au rappel, il hésite, puis renvoie ses musiciens, comme en leur disant "bon, vous, vous avez fait votre journée, moi c'est mon affaire." Et il revient, seul, avec son setâr. Dès les premiers mots "Were, were", explosion de joie des Kurdistanî... En fait une version en kurde méridionale d'une chanson que je connais (mais en kurmandji), très entendue partout d'ailleurs, pour les dîlan. Kawukim, leyli leyli...

Le concert devait se terminer vers 22h20, il a duré jusqu'à 23 h. Je dois dire que la standing -ovation était plus générale et plus passionnée. Lui, il sait vraiment toucher les coeurs, même des profanes. Dans le public français, j'avais entendu pour Qasimov "C'est une musique... spéciale." Pour Shahram, cela a été : "Mais vous vous rendez compte que c'est un moment rare?" C'est cela le murshid, qui a en plus que les grands maîtres : il entraîne les coeurs à sa suite, même pour un soir, même pour un seul semâ. Aussi doux et grand que ses montagnes.


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les 40 règles de la religion de l'amour

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

Pétrarque et la bataille de l'"arabisme"