Dieu "est apparu en ce qu'il est caché"


Femme au miroir, Riza i-Abbasi, 1618, Detroit Institute of arts

"Comment l'être abstrait serait-il bien pur ? Le bien est objet du désir. Il doit être effectif et réel, car les désirs, la nature, la volonté et la disposition naturelle ne se tournent pas vers la simple fiction de l'entendement. Rien ni personne ne recherche, par le désir intime au coeur de sa nature, une simple signification abstraite. Nul n'aspira à posséder un intelligible premier. Dans sa philosophie de la résurrection, Mollâ Sadrâ dira que le salut effectif de l'âme serait dérisoire s'il s'agissait pour l'intellect de posséder la connaissance de quelques généralités conceptuelles. S'il y a désir d'éternité, il faut que l'éternité soit une réalité effective, un état concret de l'être, une vérité expérimentale."

"Il y a deux points de vue sur les quiddités, deux considérations de ce qu'elles sont, qui vont permettre de généraliser le modèle du miroir. Selon le premier point de vue, l'acte d'être du réel est le miroir des quiddités, puisqu'elles apparaissent en lui, étant les concomitants de ses noms et attributs. Le principe divin est le miroir où se manifestent les quiddités, qui n'ont pas d'autres lieux épiphaniques que le réel lui-même, d'autre être que l'acte d'être. Mais les quiddités sont le miroir du principe, étant les lieux épiphaniques de ses noms et attributs. Selon ce modèle généralisé, le miroir est miroir de miroirs, l'être est réfléchissement de soi sur soi, il est épiphanie d'épiphanies, miroir qui renvoie l'image d'un miroir où se reflète son image. Le principe, le réel, est ce point unique, intensité pure, qui est point aveugle de toute la manifestation. Sitôt que nous nous situons au niveau de la révélation, dans les noms et les attributs, nous entrons en un univers d'images, dans un réseau de miroirs. L'islam est ce monde où la réalité est toujours spéculative, parce qu'elle ne peut être que spéculaire, où toutes choses, depuis le créé jusqu'au Dieu qui se révèle, est une lumière réfléchissante en une autre lumière. Royaume d'ombres et d'apparitions mêlées où le rêve est prémonitoire et l'action la plus vive retourne vite au monde des rêves.

Le miroir du réel trouve dans le réel son propre miroir. Le contemplatif achevé est le témoin des trois "naissances", celles d'ici-bas, celles de l'imagination et celles de l'intelligible. Il contemple les deux miroirs, monde créaturel, monde de l'impératif, le miroir des formes et le miroir du réel unifiés, sans dissociation ni différenciation. La dialectique de l'unité et de la multiplicité se convertit pour lui en un échange spéculaire."

"Le mouvement de l'être, son "inquiétude", comme dit très bien Corbin, c'est la liberté même de l'être, produisant toujours, au-delà de l'une de ses expressions, une expression plus intense, dépassant sans cesse le fini en sa persévérance infinie. Mais c'est aussi l'engendrement d'une gradation, qui "module" l'être continu selon une infinité de degrés et de différentiels."

"Le renouvellement n'a pas lieu par quelque chose d'extérieur, comme nous disons qu'un corps se meut sous l'effet d'un autre corps. Nous devons distinguer ce en quoi il y a antériorité (le temps extérieur) de ce par quoi il y a antériorité, l'histoire concrète du réel. C'est par leurs ipséités, et non par une relation adventice, que perfection et déficience, puissance et faiblesse, antériorité et postérité constituent les existants. Le père vient avant son fils, et son être de père porte en lui sa position temporelle. Plus généralement, nous pouvons être antérieurs à nous-mêmes, ou au contraire déchoir et nous dégrader, de sorte que nous serons nos propres tard-venus, les décadents de notre propre histoire."

"L'ontologie de Hegel exprime la synthèse occidentale de la liberté de Dieu et des chaînes ou détermination des hommes dans la guise de l'amour et dans les formations de l'histoire mondiale. L'Âge de l'amour est l'Âge de l'esprit, réalisant en lui les promesses du Fils. Mais il est aussi l'harmonie finale des sphères historiques, sans qu'il y ait de contradiction entre l'existence terrestre et l'existence spirituelle. Mollâ Sadrâ, achevant d'exprimer l'ontologie de l'islam, dit tout autre chose : l'amour est l'expérience d'une tension, d'une motion jamais achevée, d'une élévation sans terme final. Il mobilise les existants, les degrés d'existence (naturels, psychique, intelligible, et inquiète l'épiphanie du réel. Le réel caché demeure inaccessible, indicible, fomentant sans cesse une existence intense, se retirant de toute réconciliation finale, si ce n'est dans l'extase de l'extinction de soi. L'histoire de l'être ne peut rejoindre son principe suréminent, elle porte en elle la mélancolie de sa perte et la joie de sa présence. Dieu "est apparu en ce qu'il est caché".

L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ, IV, Liberté et intensité, Christian Jambet.

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