"le rapport entre la renaissance culturelle et les haricots est décisif"


"Dans ce cadre de guerre civile permanente dominé par les affrontements des minorités opposées et privées de centre, les villes deviendront de plus en plus ce que nous pouvons déjà trouver dans certaines localités d'Amérique latine, habituées à la guérilla, où la fragmentation du corps social est bien symbolisée par le fait que les concierges des immeubles sont généralement armés de mitraillettes."

"L'impressionnante décroissance de la population ne s'estompe qu'après l'an mille, grâce à l'introduction de la culture des haricots, des lentilles et des fèves, hautement nourrissantes, sans quoi l'Europe serait morte de faiblesse constitutionnelle (le rapport entre la renaissance culturelle et les haricots est décisif)."

"Dans ces vastes territoires dominés par l'insécurité errent des bandes de marginaux, mystiques ou aventuriers. A côté des étudiants qui, dans la crise générale des universités et grâce à des bourses complètement incohérentes, redeviennent itinérants en ne faisant appel qu'à des maîtres non sédentaires et en refusant leurs propres "instituteurs naturels", nous avons des bandes hippies - qui sont de véritables ordres mendiants - vivant de charité publique, à la recherche d'un bonheur mystique (il y a peu de différence entre la drogue et la grâce divine, notamment parce que plusieurs religions non chrétiennes commencent à apparaître derrrière le bonheur chimique)."

"Il y a un aspect de la civilisation médiévale que l'optique laïque éclairée et libérale nous a conduits par excès de polémique à déformer et à mal juger : c'est la pratique du recours à l'auctoritas. Le savant médiéval fait toujours semblant de n'avoir rien inventé et cite continuellement une autorité précédente. Il peut s'agir des Pères de l'Eglise orientale, de sazint Augustin, d'Aristote, des Ecritures ou bien de savants du siècle précédent, mais il ne faut jamais soutenir quelque chose de nouveau sans le faire apparaître comme déjà dit par quelqu'un qui nous a précédés. Si on réfléchit bien, c'est exactement l'opposé de ce qui va se faire de Descartes à nos jours où le philosophe ou le scientifique qui ont un peu de valeur sont justement ceux qui ont apporté quelque chose de neuf (cela vaut aussi, à partir du romantisme et peut-être même à partir du maniérisme, pour l'artiste). Le savant du Moyen Âge, lui, fait exactement le contraire. Ainsi le discours culturel médiéval semble, vu de l'extérieur, être un énorme monologue sans différences, car tout le monde se soucie d'utiliser le même langage, les mêmes citations, les mêmes arguments, le même lexique, si bien que, toujours de l'extérieur, on a l'impression d'entendre répéter sans arrêt la même chose, exactement comme quand on assiste à uneassemblée d'étudiants, quand on lit la presse des groupuscules extrémistes ou les écrits de la révolution culturelle."

"Avec un rapide changement de décor (en ce qui concerne le monde actuel), mais sans nous déplacer d'un centimètre pour notre parallèle avec le Moyen Âge, nous voilà dans une salle de cours où Chomsky découpe gramamticalement nos énoncés en éléments anatomiques qui se ramifient de façon bifide, où Jakobson réduit à des traits binaires les émissions phonologiques, où Lévi-Strauss structure la vie parentale et le tissu des mythes en jeux antinomiques et où Roalnd Barthes lit balzac, Sade et Ignace de Loyola comme le savant médiéval lisait Virgile, en poursuivant des illusions opposées et symétriques. Rien n'est plus proches du jeu intellectuel médiéval que la logique structuraliste, comme rien ne lui ressemble plus, après tout, que le formalisme de la logique et de la science physique et mathématique contemporaines. On ne doit pas s'étonner de pouvoir retracer dans le même territoire antique des parallélisme avec le débat dialectique des politiciens ou la description mathématisée de la science. Nous sommes en effet en train de comparer une réalité en acte avec un modèle concentré ; mais, dans les deux cas, nous nous trouvons devant deux manières d'affronter le réel qui n'ont aps d'équivalent dans la culture bourgeoise moderne et qui dépendent, l'une comme l'autre, d'un projet de reconstitution face à un monde dont on a perdu ou dont on refuse l'image officielle."

"Objets contenus dans le trésor de Charles IV de Bohême : le crâne de saint Adalbert ; l'épée de saint Etienne ; une épine de la couronne de jésus ; des morceaux de Croix ; la nappe de la Cène ; une dent de sainte Marguerite ; un morceau d'os de saint Vital ; une côte de baleine ; une défense d'éléphant ; le bâton de Moïse ; des habits de la Vierge.

Objets du trésor du duc de Berry : un éléphant empaillé ; un basilic ; de la manne trouvée dans le désert ; une corne de licorne ; une noix de coco ; la bague de fiançailles de saint Joseph.

Description d'une exposition de pop art et de nouveau réalisme : poupée éventrée d'où jaillissent les têtes d'autres poupées ; paire de lunettes avec yeux peints ; croix avec des bouteilles de Coca-Cola accrochées et une ampoule au centre ; portrait de Marilyn Monroe multiplié ; agrandissement de la bande dessinée de Dick Tracy ; chaise électrique ; table de ping-pong avec balles en gypse ; morceaux de voiture comprimées ; casque de motard décoré à l'huile ; lampe de poche en bronze sur piédestal ; boîte contenant des bouchons ; table verticale avec assiette et couteau ; paquet de Gitanes et douche sur paysage à l'huile."

"Le Moyen Âge a conservé à sa façon l'héritage du passé, non pas à travers l'hibernation, mais à travers une continuelle retraduction et réutilisation : une immense opération de bricolag en équilibre entre nostalgie, espoir et désespoir.

Sous son apparence d'immobilité et de dogmatisme, il a été, paradoxalement, un moment de "révolution culturelle". Tout ce processus a été naturellement caractérisé par des épidémies et des massacres, par l'intolérance et la mort. Personne ne prétend que le Nouveau Moyen Âge soit une perspective tout à fait gaie. Comme disaient les Chinois quand ils voulaient maudire quelqu'un : "Puisses-tu vivre une époque intéressante."

La Guerre du faux, Umberto Eco, II, Le Nouveau Moyen Âge.

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