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Geschichtliches Leben : Formes, forces et inconscient du temps


photo : Freegiampi

"Faut-il encore parler d'une dialectique du temps ? Oui, si l'on veut bien entendre par ce terme un processus tensif plutôt que résolutif, obsidionnal et sédimenté plutôt que linéaire et orienté. La dialectique des "puissances stables" (Stabiles) et de l'"élément mobile" (Bewegtes) aura produit une critique profonde de l'historicisme : elle ne fait que complexifier, multiplier, voire désorienter les modèles du temps que Burckhardt nomme ici "crises", "révolutions", "ruptures", "réactions", "absorptions partielles ou inttermittentes", "fermentations", "perturbation"... et la liste ne saurait être close. Parler d'un "inconscient" (Unbewusstes) ou d'une "pathologie", c'est affirmer, de plus, que la dialectique à l'oeuvre ne démontre plus que l'impureté et l'anachronisme du temps. Telle serait la deuxième leçon, la deuxième inconséquence d'une approche morphologique et dynamique de l'histoire : le temps libère des symptômes, et avec eux il fait agir les fantômes. Le temps, chez Burckhardt, est déjà un temps de la hantise, de l'hybridation, de l'anachronisme ; à ce titre, il anticipe directement les "survivances" warburgiennes.

Ainsi Burckhardt parle-t-il de la culture occidentale comme d'une mouvance sans limites, "imprégnée des traditions de tous les temps, de tous les peuples et de toutes les civilisations". Ainsi constate-t-il qu'"il n'y a pas de limites nettes" à y reconnaître, que l'"organisme " de toute culture n'est qu'un perpétuel "produit en formation", un "processus marqué par l'influence des contrastes et des affinités" - la conclusion étant que, "dans l'histoire, tout est plein de bâtardise (Bastardtum), comme si celle-ci était indispensable à la fécondation (Befruchtung) des grands événements spirituels.

Or, cette impureté n'est pas seulement synchronique : elle touche le temps lui-même, son rythme, son développement. Il ne faut pas, affirme Burckhardt, s'en remettre aux périodes, séparer l'histoire en "âges de l'humanité", mais constater plutôt "un nombre infini d'incarnations successives" qui supposent "transformations", donc "imperfections" - comme un mélange difficile à analyser, de "destructions" et de quelque chose qu'il faut bien nommer des "survivances". C'est, notamment, lorsqu'il refuse toute périodisation hiérarchique de l'histoire entre barbarie et civilisation - comme, plus tard, Warburg refusera de séparer nettement Moyen Âge et Renaissance - que Burckhardt touche au plus près du Nachleben :

"[...] il ne nous est pas possible de débuter par le passage de la barbarie à la civilisation. Dans un cas comme dans l'autre, les notions sont beaucoup trop imprécises. [...] L'emploi de ces mots est finalement une question de sentiment personnel : je considère pour ma part comme de la barbarie de mettre les oiseaux en cage. Dès l'abord, il faudrait mettre à part certains usages remontant à la nuit des temps et subsistant à l'état de fossiles jusqu'à une époque de haute civilisation, pour des motifs peut-être religieux ou politiques, tels certains sacrifices humains. [...] De nombreux éléments de culture, provenant peut-être de quelque peuple oublié, continuent à vivre inconsciemment (lebt auch unbewusst weiter), comme un héritage secret et sont passés dans le sang même de l'humanité. Il faudrait toujours tenir compte de cette addition inconsciente de patrimoines culturels (unbewusstes Aufsummieren von Kulturresultaten), aussi bien chez les peuples que chez les individus. Cette croissance et cette perte (Wachsen und Vergehen) obéissent aux lois souveraines et insondables de la vie (höhere, unergrundliche Lebensgesetze)."

Burckhardt, dans la même page, utilisait le mot Weiterleben, qui signifie "subsistance" et, déjà, "survivance". La voie était ouverte pour comprendre le temps comme ce jeu impur, tensif, ce débat de latences et de violences que l'on peut nommer, avec Warburg, la "vie" (Leben) des images."

L'image survivante, Georges Didi-Huberman.

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