jeudi 26 mars 2009

Les Nuées

"STREPSIADE, LES DISCIPLES


STREPSIADE : ... Mais au fait qu'ont-ils à regarder la terre ?
DISCIPLE : Ils scrutent, tels que tu les vois, le monde souterrain.
STREPSIADE : Des oignons, qu'ils cherchent, à ce que je vois ! (Il les apostrophe.) Ne vous mettez donc pas en peine de cela ; je sais, moi, où il y en a de grands et de beaux. Que font donc ceux-ci penchés à terre ?
DISCIPLE : Ceux-là sondent les ténèbres de l'Erèbe dans les profondeurs du Tartare.
STREPSIADE : Qu'ont leur derrière à regarder le ciel ?
DISCIPLE : Il fait de l'astronomie pour son propre compte."

Des canons (et des anti-canons) de la beauté masculine grecque :


"Si tu fais ce que je te dis là, tu auras toujours une poitrine solide, le teint clair, les épaules larges, la langue courte, la fesse grosse, la verge minuscule. mais si tu vis à la mode du jour, tu auras d'abord le teint pâle, les épaules étroites, la poitrine étriquée, la langue longue, la fesse petite, la verge grande, la proposition de décrets prolixe, et il te faudra trouver honnête tout ce qui est honteux, honteux tout ce qui est honnête, et par-dessus le marché il te souillera du vice infâme d'Antimachos."

"LE RAISONNEMENT JUSTE : Mais quoi ? Si, pour t'avoir écouté, il se fait enfoncer une rave dans le derrière, et épiler à la cendre chaude, aura-t-il quelque argument pour démontrer qu'il n'est pas un cul-béant ?
LE RAISONNEMENT INJUSTE : Et s'il est cul-béant, en quoi celui lui nuirait-il ?
LE RAISONNEMENT JUSTE : Dis plutôt : que pourrait-il lui arriver de plus fâcheux ?
LE RAISONNEMENT INJUSTE : Que diras-tu, si je te bas sur ce point-là ?
LE RAISONNEMENT JUSTE: Je me tairais. Que faire d'autre ?
LE RAISONNMENT INJUSTE : Eh bien, dis-moi, les avocats, où les recrute-t-on ?
LE RAISONNEMENT JUSTE: Parmi les culs-béants.
LE RAISONNEMENT INJUSTE : D'accord. Et les acteurs tragiques, où ?
LE RAISONNEMENT JUSTE: Parmi les culs-béants.
LE RAISONNEMENT INJUSTE : Bien parlé. Et nos démagogues ?
LE RAISONNEMENT JUSTE: Parmi les culs-béants.
LE RAISONNEMENT INJUSTE : Te rends-tu comptes que tu ne dis rien qui vaille ? Et parmi les spectateurs, lesquels sont les plus nombreux ? Regarde.
LE RAISONNEMENT JUSTE: ça y est, je regarde.
LE RAISONNEMENT INJUSTE : Que vois-tu donc ?
LE RAISONNEMENT JUSTE : Les plus nombreux, par les dieux, ce sont les culs-béants. EN voilà un, je le sais, et en voilà un autre là-bas, et cet autre à la belle chevelure.
LE RAISONNEMENT INJUSTE : Qu'as-tu à répliquer ?
LE RAISONNEMENT JUSTE : Nous sommes battus, ô débauché. Au nom des dieux recevez mon manteau, pour que je passe dans vos rangs."

mercredi 25 mars 2009

On s'en fout

Marine Le Pen est contre la lapidation ; l'ayatollah Khamenei, non.

Les Cavaliers


"SECOND SERVITEUR : Le plus avantageux pour nous en la circonstance serait donc d'aller nous mettre à genoux devant la statue d'un dieux.
PREMIER SERVITEUR : La statue d'un dieu ? Tu plaisantes. Tu crois donc réellement aux dieux ?
SECOND SERVITEUR : Moi ? Bien sûr.
PREMIER SERVITEUR : Et quelles sont tes raisons d'y croire ?
SECOND SERVITEUR : C'est que les dieux me détestent. N'est-ce pas un argument logique ?"

On s'en fout

Les catholiques sont pour le préservatif ; le pape, non.

mardi 24 mars 2009

Les Acharniens


"L'AMBASSADEUR :
Car, pour les Barbares, on est un homme qu'à condition d'être un fort mangeur et un fort buveur.
DICEOPOLIS : Chez nous, ce sont les prostitués et les invertis."


"LAMACHOS : O démocratie, cela peut-il vraiment se supporter ?
DICEOPOLIS : Non, bien sûr, si tu n'étais pas si grassement payé."


LE CORYPHEE:

"Autrefois les délégués des villes, pour vous duper, commençaient par vous appliquer cette appellation d'Athéniens-couronnés-de-violettes. Sitôt qu'on vous avait ainsi nommés, vous vous redressiez de satisfaction sur le bout des fesses. Il vous suffisait que l'un vous cajole en ajoutant le qualificatif "brillant" à celui de votre ville pour obtenir ce qu'il voulait en vous honorant de cette épithète bonne pour les sardines."

"le Grand Roi lui-même, en questionnant l'ambassade lacédémonienne, après lui avoir demandé quelle était la puissance maritime la plus forte, lui demanda quel était le peuple qu'Aristophane accablait de ses traits. Il ajouta que c'était à n'en pas douter de beaucoup le plus fort, et qu'il y avait beaucoup à parier qu'il gagnerait la guerre avec l'appui d'un tel conseiller."


"DICEOPOLIS : Tu vas sans doute acheter pour les emporter des anchois de Phalère ou de la poterie ?
LE THEBAIN : Des anchois ou de la poterie ? Mais nous en avons chez nous. Je veux des choses que nous n'vons point chz nous, et que vous avez ici par tas.
DICEOPOLIS : Ah ! bien ; je vois cela d'ici. Prends un sycophante, et emballe-le comme un pot pour l'emporter."

lundi 23 mars 2009

On s'en fout

La petite Elise est ou n'est pas en Russie.

Aristophane et la théâtrocratie

Aubrey Beardsley: Aristophanes Lysistrata, 1896

"L'élément vital de la comédie d'Aristophane c'est qu'elle s'arroge le droit de tout critiquer librement. La matière du poète c'est toute la vie de son temps ; son oeuvre est le fidèle miroir de la vie athénienne et l'on s'explique que Platon, voulant donner à Denys de Syracuse une idée de la constitution d'Athènes, ait envoyé au tyran l'oeuvre d'Aristophane."

"L'ancienne comédie pouvait donc tout dire et tout faire librement ; la licence qui y règne n'empêche pas saint Jean Chrysostome, plus indulgent que certains critiques modernes, de lire Aristophane avec délices et d'en faire son livre de chevet."

"Il est le défenseur des idées de l'ancien temps, mais en même temps il est jusqu'au bout des ongles imbu des idées modernes et pour rendre ses concitoyens plus purs, le moyen qu'il emploie ce sont les malpropretés. Il reproche aux femmes leurs habitudes de luxe et leur mollesse, mais il les défend contre la mosogynie d'Euripide. Il est religieux, mais il rend les dieux ridicules. Il flagelle sans pitié les artifices de ses adversaires politiques et lui-même a reocurs aux mêmes moyens démagogiques pour jeter de la poudre aux yeux, et un jeu de mots lui sert souvent d'argument. Comment pourrait-on refuser le droit, à un poète comique, d'en user de la sorte ? Il faut plaire à l'opinion quand on veut la former, et ceci est l'essentiel pour le poète comique. L'influence d'Aristophane sur l'opinion est considérable. Quand Périclès voulut substituer son autorité à celle des lois, il réussit à la supprimer sur la proposition de Cinésias, mais il se voyait obligé trois ans après de la rétablir, et le théâtre acquit assez de puissance pour que Platon ait pu définir la république d'Athènes une théâtrocratie."

Marc-Jean Alfonsi, Introduction à Aristohpane, théâtre complet, tome 1.


dimanche 22 mars 2009

mercredi 18 mars 2009

"En état d'effondrement complet"




Lire les vies d'Aby Warburg, de Jacob Burckhardt, de Niezsche, et tant d'autres, fait se remémorer à quel haut degré de culture et d'intelligence dans les sciences humaines (une intelligence solaire, tendue vers l'Italie et la Grèce) était parvenu, à la fin du XIX° et jusqu'en 1933, le monde "germanique" au sens large. Après la France de l'époque classique (peut-être anéantie plus par Napoléon que par la Révolution), l'Allemagne est vraiment devenue la capitale de l'Europe. Tout cela pour finir ou être "perverti" par le nazisme, qui saigna l'Allemagne de ses juifs et donc d'une bonne partie de ses intellectuels et artistes, d'où l'abandon radical de toute référence allemande chez Jankélévitch, en raison de ce qui, dans la culture allemande, avait pu mener à la Shoah.




Il n'y a plus d' Europe et elle est peut-être morte avec l'Allemagne, comme l'avait vu Visconti dans sa trilogie (tétralogie) allemande, Les Damnés, Mort à Venise, Ludwig, et l'avortée Montagne magique, où, à chaque fois l'effondrement ou la décomposition de l'Allemagne humaniste est figurée par la faillite de la musique : le renoncement que l'on peut supposer de Gunther Von Essenbeck au violoncelle et à ses études pour embrasser le nazisme (après que sur la scène, le numéro de Martin ait succédé à son interprétation d'une des suites de Bach), la perdition morale et la mort d'Aschenbach, la chute de Louis II et de son rêve wagnérien ( et peut-être dans le quatrième volet, le phonographe du sanatorium aurait-il joué un rôle).

Entre Nietzsche et Warburg c'est la folie qui sonne la décomposition d'un monde, même "effondrement complet", et, entre eux, recevant d'abord, affolé, les lettres de Nieztsche envoyées de Turin, le pauvre Burckhart dont Warburg poursuit "la voie. Coïncidence aussi signalée par Didi-Huberman : "Nietzsche, à son retour de Turin, fut soigné par le grand psychiatre Otto Ludiwg Biswanger, oncle de celui qui, entre 1921 et 1924, aura consacré ses propres efforts thérapeuthiques à l'égard du génial historien de l'art en "état d'effondrement complet".




Après "l'effondrement complet" de l'Allemagne qui a entraîné aussi le discrédit de tout ce dont s'enorgueillissait l'Europe et son "haut degré" de civilisation, plus rien ne lui a succédé. Il n'y a plus de "culture européenne", hormis la culpabilité post-Shoah et post-colonialiste, qui aboutit à une posture paradoxale (du moins à l'Ouest) qui peut se résumer par : "Nous sommes contre la guerre et contre l'islamisme qui nous a déclaré la guerre." Dans le même ordre d'idée, l'insistance sur les crimes de l'islam (génocidaire de femmes) ou d'Israël (génocidaire de Palestiniens) est une façon de projeter ses fautes sur ceux qui n'étaient pas à Auschwitz (hormis par le curieux terme "musulman" pour signifier un déporté en fin de vie) "mais qui auraient pu y être bourreaux car l'islam vaut bien le nazisme" ou sur "les fils de ceux qui y étaient mais ne font pas mieux que les bourreaux, au final". Il n'y a plus de dieux ni de civilisation ici, juste des fantômes et la honte.

Geschichtliches Leben : Formes, forces et inconscient du temps


photo : Freegiampi

"Faut-il encore parler d'une dialectique du temps ? Oui, si l'on veut bien entendre par ce terme un processus tensif plutôt que résolutif, obsidionnal et sédimenté plutôt que linéaire et orienté. La dialectique des "puissances stables" (Stabiles) et de l'"élément mobile" (Bewegtes) aura produit une critique profonde de l'historicisme : elle ne fait que complexifier, multiplier, voire désorienter les modèles du temps que Burckhardt nomme ici "crises", "révolutions", "ruptures", "réactions", "absorptions partielles ou inttermittentes", "fermentations", "perturbation"... et la liste ne saurait être close. Parler d'un "inconscient" (Unbewusstes) ou d'une "pathologie", c'est affirmer, de plus, que la dialectique à l'oeuvre ne démontre plus que l'impureté et l'anachronisme du temps. Telle serait la deuxième leçon, la deuxième inconséquence d'une approche morphologique et dynamique de l'histoire : le temps libère des symptômes, et avec eux il fait agir les fantômes. Le temps, chez Burckhardt, est déjà un temps de la hantise, de l'hybridation, de l'anachronisme ; à ce titre, il anticipe directement les "survivances" warburgiennes.

Ainsi Burckhardt parle-t-il de la culture occidentale comme d'une mouvance sans limites, "imprégnée des traditions de tous les temps, de tous les peuples et de toutes les civilisations". Ainsi constate-t-il qu'"il n'y a pas de limites nettes" à y reconnaître, que l'"organisme " de toute culture n'est qu'un perpétuel "produit en formation", un "processus marqué par l'influence des contrastes et des affinités" - la conclusion étant que, "dans l'histoire, tout est plein de bâtardise (Bastardtum), comme si celle-ci était indispensable à la fécondation (Befruchtung) des grands événements spirituels.

Or, cette impureté n'est pas seulement synchronique : elle touche le temps lui-même, son rythme, son développement. Il ne faut pas, affirme Burckhardt, s'en remettre aux périodes, séparer l'histoire en "âges de l'humanité", mais constater plutôt "un nombre infini d'incarnations successives" qui supposent "transformations", donc "imperfections" - comme un mélange difficile à analyser, de "destructions" et de quelque chose qu'il faut bien nommer des "survivances". C'est, notamment, lorsqu'il refuse toute périodisation hiérarchique de l'histoire entre barbarie et civilisation - comme, plus tard, Warburg refusera de séparer nettement Moyen Âge et Renaissance - que Burckhardt touche au plus près du Nachleben :

"[...] il ne nous est pas possible de débuter par le passage de la barbarie à la civilisation. Dans un cas comme dans l'autre, les notions sont beaucoup trop imprécises. [...] L'emploi de ces mots est finalement une question de sentiment personnel : je considère pour ma part comme de la barbarie de mettre les oiseaux en cage. Dès l'abord, il faudrait mettre à part certains usages remontant à la nuit des temps et subsistant à l'état de fossiles jusqu'à une époque de haute civilisation, pour des motifs peut-être religieux ou politiques, tels certains sacrifices humains. [...] De nombreux éléments de culture, provenant peut-être de quelque peuple oublié, continuent à vivre inconsciemment (lebt auch unbewusst weiter), comme un héritage secret et sont passés dans le sang même de l'humanité. Il faudrait toujours tenir compte de cette addition inconsciente de patrimoines culturels (unbewusstes Aufsummieren von Kulturresultaten), aussi bien chez les peuples que chez les individus. Cette croissance et cette perte (Wachsen und Vergehen) obéissent aux lois souveraines et insondables de la vie (höhere, unergrundliche Lebensgesetze)."

Burckhardt, dans la même page, utilisait le mot Weiterleben, qui signifie "subsistance" et, déjà, "survivance". La voie était ouverte pour comprendre le temps comme ce jeu impur, tensif, ce débat de latences et de violences que l'on peut nommer, avec Warburg, la "vie" (Leben) des images."

L'image survivante, Georges Didi-Huberman.

Renaissance et impureté du temps : Warburg avec Burckhardt


"Jacob Burckhardt, pionnier exemplaire (vordbildlicher Pfadfinder), a ouvert à la science le domaine de la civilisation de la Renaissance (Kultur der Renaissance) et l'a dominée de son génie ; mais il n'a jamais songé à exploiter en tyran égoïste la région (Land) qu'il venait de découvrir ; au contraire, son abnégation scientifique (wissenschaftliche Selbstverleugnung) était telle qu'au lieu d'attaquer le problème de l'histoire de la civilisation en lui gardant son unité (Einheitlichkeit), si séduisante sur le plan de l'art, il le divisa en plusieurs parties apparemment sans rapport (in mehrere äusserlich unzusammenhängende Teile) afin d'explorer et de décrire chacune d'entre elle avec une sérénité souveraine. Ainsi, dans sa Civilisation de la Renaissance, il exposa d'abord la psychologie de l'individu social, sans envisager les arts plastiques ; puis, dans son Cicerone, il se contenta de proposer une "initiation au plaisir des oeuvres d'art". [...] Conscients de la personnalité supérieure de Jacob Burckhardt, nous ne devons pas pour autant hésiter à avancer dans la voie qu'il nous a désignés."


"Cette voie (Bahn) est d'une exigence méthodologie extrêmement difficile à maintenir. Mais elle aura placé l'"abnégation de Warburg - sa Selbstverleugnung, comme il l'écrit ici- à hauteur de celle qu'il reconnaissait en Burckhardt. Il s'agit presque d'une attitude stoïque. D'un côté, on a à reconnaître l'unité (Einheitlichkeit) de toute culture, son organicité fondamentale. Mais, d'un autre côté, on se refuse à la déclarer, à la définir, à prétendre la saisir comme telle : on laisse les choses à leur état de division ou de "démontage" (Zerlegun). Comme Burckhardt, Warburg s'est toujours refusé à reclore une synthèse, façon de toujours repousser le moment de conclure, le moment hégélien du savoir absolu. "

L'image survivante, Georges Didi-Huberman.

mardi 17 mars 2009

Les formes survivent : l'Histoire s'ouvre


"Tout au long de sa vie il aura exigé du savoir sur les images un questionnement beaucoup plus radical que toute cette "curiosité gourmande" des attributionnistes - tels Morelli, Venturi, Berenson - , qualifiés par lui d'"admirateurs professionnels" ; de même, il aura exigé beaucoup plus que l'esthétisme vague des disciples (lorsque vulgaires, c'est-à-dire bourgeois) de Ruskin ou de Walter Pater, voire de Burckhardt ou de Nietzsche ; ainsi évoque-t-il sarcastiquement dans ses carnets le "touriste-surhomme en vacances de Pâques" qui vient visiter Florence "avec le Zarathoustra dans la poche de son loden".

"En 1904, alors qu'il approchait la quarantaine, il échoua une fois encore à l'habilitation pour un poste de professeur, à Bonn ; mi-lucide mi-angoissé, il avait écrit, dès 1897 : "J'ai décidé une fois pour toutes que je ne suis pas fait pour être un Privatdozent." Il devait, par la suite, décliner des propositions de chaire à Breslau, Halle et en général tout poste public, refusant par exemple de représenter la délégation allemande au Congrès international de Rome (1912) dont il avait pourtant été l'un des plus actifs promoteurs. Il devait rester ce chercheur privé - entendons le mot dans tous les sens possibles -, un chercheur dont le projet même, la "science sans nom" ne pouvait se satisfaire des clôtures disciplinaires et autres arrangements académiques.

Telle fut donc l'insatisfaction de départ : la territorialisation du savoir sur les images."

"Warburg, je crois, s'est senti insatisfait de la territorialisation du savoir sur les images parce qu'il était sûr de deux choses au moins. D'abord, nous ne sommes pas devant l'image comme devant une chose dont on saurait tracer les frontières exactes. L'ensemble des coordonnées positives - auteur, date, technique, iconographie... - n'y suffit évidemment pas. Une image, chaque image, est le résultat de mouvements provisoirement sédimentés ou cristallisés en elle. Ces mouvements la traversent de part en part, ont chacun une trajectoire - historique, anthropologique, psychologique - partant de loin et continuant au-delà d'elle. Il nous obligent à la penser comme un moment énergétique ou dynamique, fût-il spécifique dans sa structure.

Or, cela emporte une conséquence fondamentale pour l'histoire de l'art, que Warburg énonçait dans les mots suivant immédiatement son "plaidoyer" : nous sommes devant l'image comme devant un temps complexe, le temps provisoirement configuré, dynamique, de ces mouvements eux-mêmes. La conséquence - ou l'enjeu - d'un "élargissement méthodique des frontières" n'est autre qu'une déterritorialisation de l'image et du temps qui en exprime l'historicité. Cela signifie en clair que le temps de l'image n'est pas le temps de l'histoire en général, ce temps que Warburg épingle ici à travers les "catégories universelles" de l'évolution. La tâche urgente (intempestive, inactuelle) ? Il s'agit pour l'histoire de l'art de refonder "sa propre théorie du temps - dont on notera d'emblée que Warburg l'orientait vers une "psychologie historique."

"A Hambourg, c'est l'impressionnante Kulturwissenschaftliche Bibliothek Warburg qui devait assumer la charge - infiniment patiente, toujours élargie et remise en chantier - d'un tel déplacement épistémologique. Imaginée par Warburg dès 1889, mise sur pied entre 1900 et 1906, cette bibliothèque constitua une sorte d'opus magnum dans lequel son auteur, quoique secondé par Fritz Saxl, se perdit probablement autant qu'il y construisait son "espace de pensée" (Denkraum). Dans cet espace rhizomatique - qui, en 1929, comprenait 65 000 volumes-, l'histoire de l'art comme discipline académique subissait l'épreuve d'une désorientation réglée : partout où existaient des frontières entre disciplines, la bibliothèque cherchait à établir des liens.

Mais cet espace était encore la working library d'une "science sans nom" : bibliothèque de travail, donc, mais aussi bibliothèque en travail. Bibliothèque dont Fritz Saxl a très bien dit qu'elle était, avant toute chose, un espace de questions, un lieu pour documenter des problèmes, réseau complexe au "sommet" duquel - fait extrêmement significatif pour notre propos - se trouvait la question du temps et de l'histoire : "Il s'agit là d'une bibliothèque de questions, et son caractère spécifique consiste justement en ce que son classement oblige à entrer dans les problèmes. Au sommet (an der Spitze) de la bibliothèque se trouve la section de philosophie de l'histoire."

L'image survivante, Georges Didi-Huberman.


lundi 16 mars 2009

Soupe d'anguilles

Musée Pio-Clementino, Vatican.

Lisant ceci sur Warburg je ne peux m'empêcher de penser qu'ici aussi, par moment, cela doit faire penser à une "soupe d'anguilles" :

"Lire Warburg présente la difficulté de voir se mêler le tempo de l'érudition la plus harassante ou la plus inattendue - telle l'entrée en scène, au milieu d'une analyse sur les fresques renaissantes du palais Schifanoïa, à Ferrare, d'un astrologue arabe du IX° siècle, Abû Ma'sar - et le tempo presque baudelairien des fusées : pensées qui fusent, pensées incertaines, aphorismes, permutation des mots, expérimentation des concepts..."

"D'où, de quel lieu et de quel temps nous parle donc ce fantôme ? Son vocabulaire puise tour à tour aux sources du romantisme allemand et de Carlyle, du positivisme et de la philosophie nietzschéenne. Il manifeste tour à tour le souci méticuleux du détail historique et le souffle incertain de l'intuition prophétique. Warburg lui-même parlait de son style comme d'une "soupe d'anguilles" (Aalsuppenstil) : imaginons une masse de corps serpentins, reptiliens, quelque part entre les circonvolutions dangereuses du Laocoon - qui obsédèrent Warburg sa vie durant, non moins que les serpents mis en bouche par les Indiens qu'il étudia aussi - et la masse informe, sans queue ni tête, d'une pensée toujours rétive à se "couper", c'est-à-dire à se définir pour elle-même un début et une fin."

L'image survivante, Georges Didi-Huberman.

mardi 10 mars 2009

Envers et contre tout inimaginable


Dans Images malgré tout, Georges Did-Huberman parle de Maurice Blanchot comme "penseur par excellence de la négativité sans répit - sans repos, sans synthèse -" pour souligner jsutement que contrairement au pro-Shoah-invisible-inimaginable etc., il n'a "justement pas parlé d'Auschwitz sous l'autorité absolue de l'inimaginable ou de l'invisible. Dans les camps, écrit-il au contraire, c'est "l'invisible [qui] s'est à jamais rendu visible."

Je n'avais jamais pensé à Blanchot comme fidèle de la théologie négative (qui est aussi totalement opposé aux "Il n'y a pas" qu'aux "Il y a"). Mais c'est vrai qu'en Ismaélien, il dépoterait pas mal non plus le Sheikh Momo, murshid usuel du Barzakh.

Sur l'infinie querelle des Images, et les scandales ou pas de la Représentation sacrée:

"Depuis la pénombre de la chambre à gaz, Alex a bien mis en lumière le centre névralgique d'Auschwitz, à savoir la destruction, voulue sans reste, des populations juives d'Europe. En même temps, l'image s'est formée grâce à un retrait : pour quelques minutes, le membre du Sonderkommando n'a pas effectué l'ignoble travail que les SS ordonnaient. En se cachant pour voir, l'homme a suspendu pour lui-même la besogne dont il s'apprêtait - occasion unique - à constituer une iconographie. L'image a été possible parce qu'une zone de calme, ô combien relatif, avait été ménagée pour cet acte de regard."


C'est ça la négativité, image en retrait, donc en négatif, comme les découpes du Palais d'Ali Kapou à Ispahan, épée foudroyante venu trancher le noeud Gordien des querelles byzantines iconoclastes-iconophiles. Amusant aussi de voir des juifs se balancer à la tête l'accusation de crypto- christianisme ou dérive chrétienne, comme des musulmans médiévaux se traiter de manichéens ou de polythétistes... Comme quoi on ne sort jamais des vieilles querelles antiques...(quand des juifs se traitent de crypto-chrétiens, les faire départager par un musulman, en somme, iranien de préférence pour trancher dans cette querelle judéo-grecque).

"Notre attention fut retenue naguère par l'art de découper dans une matière le vide d'une silhouette, celle d'un vase, celle d'un personnage. Au fond de ce vide, empêchant la contemplation de s'égarer, une surface colorée qui manifeste la forme vidée de la matière, mais sans remplir le vide. Avancer la main dans ce vide ne serait nullement "toucher" la forme. Il y a là comme un équivalent de cette "épiphanie des incorporels" que l'art byzantin a excellé à suggérer, par de tout autres moyens. En fait se trouve suggérée une apparition dans la quarta dimension, la seule où peuvent apparaître les Invisibles. Un exemple de ces figures n'immanant pas à une matière, puisque celle-ci en a été évacuée, se trouve dans la salle de musique du palais de 'Alî Kapou à Ispahan. Une explication technique est que ces figures servaient de "caisse de résonnance". La légende dit mieux : elles conservaient les vibrations sonores, si bien que le souverain, venant seul se recueillir dans la salle, entendait une seconde fois le concert. Car peut-être la seule trace que laisse l'apparition des Invisibles, est-elle une incantation sonore perceptible par la seule oreille du coeur." (En Islam iranien, Prologue, Henry Corbin.)

Cela dit, d'un point de vue purement instinctif et de bons sens, vouloir cacher ces clichés prises dans des conditions et des risques inouïs par le photographe n'inspirent qu'une réflexion : Il y a des coups de pied au cul qui se perdent. Et la querelle ne se situe pas entre Moïse et Paul mais Paul et les Apôtres : "Vous avez cru voir le Christ, mais moi je sais ce qu'il a été mieux que vous car il me fut révélé." De même, réenterrons les clichés volés à l'aénantissement, car nous, adeptes iconoclastes de la Shoah érigée en non-Dieu inreprésentable savons mieux qu'Alex ce qui fut et ne fut pas.



"Si l'on demeure attentif à la leçon de Georges Bataille, en effet -Auschwitz comme question posée à l'inséparable, au semblable, à l'"image de l'homme" en général - , on découvre qu'en deçà ou au-delà de leur sens politique obvie, les quatre photographies d'Alex nous placent devant un vertige, deavant un drame de l'image humaine en tant que telle. Regardons à nouveau : dans ces clichés le dissemblable est de plain-pied avec la vie. On demeure frappé, dans la première séquence, par la coexistence de gestes si "humains", si quotidiens, si "nôtres" des membres du Sonderkommando - mains sur les hanches de celui qui réfléchit un instant, effort et torsion de ceux qui sont déjà au "travail" - avec le tapis presque informe que constitue l'ensemble des corps gisants, comme si leur réduction, leur destruction, avait déjà commencé (alors qu'ils ne sont mort que depuis quelques minutes, probablement). "

Nous sommes là au coeur du sens anthropologique d'Auschwitz. Nier l'humain dans la victime, c'était vouer l'humain au dissemblable : "musulmans" décharnés, tas de cadavres désarticulés, "colonne de basalte" des gazés, tapis de cheveux, amas de cendres humains utilisées comme matériau de terrassement... Subir Auschwitz à tous les niveaux de cette expérience sans fin, équivalait à subir un sort que Primo Levi a nommé, simplement, la "démolition d'un homme"."

"Maintenir, enfin, l'image du songe : bien que le camp soit une véritable machine à "broyer les âmes" - ou pour cette raison même - son office de terreur peut être suspendu dès lors que les SS acceptent ce minimum vital que constitue le temps de sommeil des prisonniers. A ce moment, écrit Primo Levi, "derrière les paupières à peine closes, les rêves jaillissent avec violence."

Images malgré tout, Georges Didi-Huberman : Envers et contre tout inimaginable.

samedi 7 mars 2009

L'attente


"Il croyait avoir appris la patience, mais il avait seulement perdu l'impatience. Il n'avait plus ni l'une ni l'autre, il n'avait que leur manque d'où il imaginait pouvoir tirer une force. Sans patience, sans impatience, ne consentant ni ne refusant, abandonné sans abandon, se mouvant dans l'immobilité."

"Attendre, c'était attendre l'occasion. Et l'occasion ne venait qu'à l'instant dérobé à l'attente, l'instant où il n'est plus question d'attendre."

Maurice Blanchot, L'attente, l'oubli.

jeudi 5 mars 2009

"le rapport entre la renaissance culturelle et les haricots est décisif"


"Dans ce cadre de guerre civile permanente dominé par les affrontements des minorités opposées et privées de centre, les villes deviendront de plus en plus ce que nous pouvons déjà trouver dans certaines localités d'Amérique latine, habituées à la guérilla, où la fragmentation du corps social est bien symbolisée par le fait que les concierges des immeubles sont généralement armés de mitraillettes."

"L'impressionnante décroissance de la population ne s'estompe qu'après l'an mille, grâce à l'introduction de la culture des haricots, des lentilles et des fèves, hautement nourrissantes, sans quoi l'Europe serait morte de faiblesse constitutionnelle (le rapport entre la renaissance culturelle et les haricots est décisif)."

"Dans ces vastes territoires dominés par l'insécurité errent des bandes de marginaux, mystiques ou aventuriers. A côté des étudiants qui, dans la crise générale des universités et grâce à des bourses complètement incohérentes, redeviennent itinérants en ne faisant appel qu'à des maîtres non sédentaires et en refusant leurs propres "instituteurs naturels", nous avons des bandes hippies - qui sont de véritables ordres mendiants - vivant de charité publique, à la recherche d'un bonheur mystique (il y a peu de différence entre la drogue et la grâce divine, notamment parce que plusieurs religions non chrétiennes commencent à apparaître derrrière le bonheur chimique)."

"Il y a un aspect de la civilisation médiévale que l'optique laïque éclairée et libérale nous a conduits par excès de polémique à déformer et à mal juger : c'est la pratique du recours à l'auctoritas. Le savant médiéval fait toujours semblant de n'avoir rien inventé et cite continuellement une autorité précédente. Il peut s'agir des Pères de l'Eglise orientale, de sazint Augustin, d'Aristote, des Ecritures ou bien de savants du siècle précédent, mais il ne faut jamais soutenir quelque chose de nouveau sans le faire apparaître comme déjà dit par quelqu'un qui nous a précédés. Si on réfléchit bien, c'est exactement l'opposé de ce qui va se faire de Descartes à nos jours où le philosophe ou le scientifique qui ont un peu de valeur sont justement ceux qui ont apporté quelque chose de neuf (cela vaut aussi, à partir du romantisme et peut-être même à partir du maniérisme, pour l'artiste). Le savant du Moyen Âge, lui, fait exactement le contraire. Ainsi le discours culturel médiéval semble, vu de l'extérieur, être un énorme monologue sans différences, car tout le monde se soucie d'utiliser le même langage, les mêmes citations, les mêmes arguments, le même lexique, si bien que, toujours de l'extérieur, on a l'impression d'entendre répéter sans arrêt la même chose, exactement comme quand on assiste à uneassemblée d'étudiants, quand on lit la presse des groupuscules extrémistes ou les écrits de la révolution culturelle."

"Avec un rapide changement de décor (en ce qui concerne le monde actuel), mais sans nous déplacer d'un centimètre pour notre parallèle avec le Moyen Âge, nous voilà dans une salle de cours où Chomsky découpe gramamticalement nos énoncés en éléments anatomiques qui se ramifient de façon bifide, où Jakobson réduit à des traits binaires les émissions phonologiques, où Lévi-Strauss structure la vie parentale et le tissu des mythes en jeux antinomiques et où Roalnd Barthes lit balzac, Sade et Ignace de Loyola comme le savant médiéval lisait Virgile, en poursuivant des illusions opposées et symétriques. Rien n'est plus proches du jeu intellectuel médiéval que la logique structuraliste, comme rien ne lui ressemble plus, après tout, que le formalisme de la logique et de la science physique et mathématique contemporaines. On ne doit pas s'étonner de pouvoir retracer dans le même territoire antique des parallélisme avec le débat dialectique des politiciens ou la description mathématisée de la science. Nous sommes en effet en train de comparer une réalité en acte avec un modèle concentré ; mais, dans les deux cas, nous nous trouvons devant deux manières d'affronter le réel qui n'ont aps d'équivalent dans la culture bourgeoise moderne et qui dépendent, l'une comme l'autre, d'un projet de reconstitution face à un monde dont on a perdu ou dont on refuse l'image officielle."

"Objets contenus dans le trésor de Charles IV de Bohême : le crâne de saint Adalbert ; l'épée de saint Etienne ; une épine de la couronne de jésus ; des morceaux de Croix ; la nappe de la Cène ; une dent de sainte Marguerite ; un morceau d'os de saint Vital ; une côte de baleine ; une défense d'éléphant ; le bâton de Moïse ; des habits de la Vierge.

Objets du trésor du duc de Berry : un éléphant empaillé ; un basilic ; de la manne trouvée dans le désert ; une corne de licorne ; une noix de coco ; la bague de fiançailles de saint Joseph.

Description d'une exposition de pop art et de nouveau réalisme : poupée éventrée d'où jaillissent les têtes d'autres poupées ; paire de lunettes avec yeux peints ; croix avec des bouteilles de Coca-Cola accrochées et une ampoule au centre ; portrait de Marilyn Monroe multiplié ; agrandissement de la bande dessinée de Dick Tracy ; chaise électrique ; table de ping-pong avec balles en gypse ; morceaux de voiture comprimées ; casque de motard décoré à l'huile ; lampe de poche en bronze sur piédestal ; boîte contenant des bouchons ; table verticale avec assiette et couteau ; paquet de Gitanes et douche sur paysage à l'huile."

"Le Moyen Âge a conservé à sa façon l'héritage du passé, non pas à travers l'hibernation, mais à travers une continuelle retraduction et réutilisation : une immense opération de bricolag en équilibre entre nostalgie, espoir et désespoir.

Sous son apparence d'immobilité et de dogmatisme, il a été, paradoxalement, un moment de "révolution culturelle". Tout ce processus a été naturellement caractérisé par des épidémies et des massacres, par l'intolérance et la mort. Personne ne prétend que le Nouveau Moyen Âge soit une perspective tout à fait gaie. Comme disaient les Chinois quand ils voulaient maudire quelqu'un : "Puisses-tu vivre une époque intéressante."

La Guerre du faux, Umberto Eco, II, Le Nouveau Moyen Âge.

mercredi 4 mars 2009

Marine World : Ecology Theater


"On n'a pas tous les jours le bonheur de caresser un tigre du Bengale et le public respire la bonté écologique par tous ses pores. D'un point de vue pédagogique, la chose a un certain effet sur les jeunes et leur apprendra certainement à ne pas tuer les animaux sauvages, si toutefois il leur arrive d'en rencontrer un dans leur vie. Mais pour réaliser cette "paix naturelle" (comme une allégorie indirecte de la paix sociale), il a fallu déployer beaucoup d'efforts : l'éducation des animaux, la construction d'un cadre artificiel qui semble naturel, les hôtesses qui éduquent le public : si bien que l'essence finale de cette apologie sur la bonté de la nature est le Dressage universel."

"Cependant, pour que l'Âge d'or de réalise, il faut que les animaux se plient à l'observance d'un contrat : en échange ils auront la nourriture qui les exemptera de la prédation et les hommes les aimeront et les défendront contre la civilisation. Le Marine World semble nous dire que s'il y a de la nourriture pour tous, la révolution sauvage n'est plus nécessaire, mais pour avoir de la nourriture, il faut accepter la pax offerte par le conquérant. A y regarder de près, il s'agit d'une énième variation sur le thème du "fardeau de l'homme blanc". Comme dans les récits africains de Wallace, le commisaire Sanders assurera la paix sur le grand fleuve, pourvu que Bozambo ne pense pas à organiser un "conciliabule" avec les autres chefs sans en avoir l'autorisation. Autrement le chef est déposé et pendu.

Curieusement, dans ce théâtre écologique , le visiteur n'est pas du côté du dompteur humain mais du côté des animaux : comme eux, il doit suivre des itinéraires fixés, s'asseoir au bon moment, acheter des chapeaux de paille, des lollilops et les diapositives qui célèbrent la liberté sauvage et inoffensive. Les animaux gagnent le bonheur en s'huamnisant et les visiteurs en s'animalisant."


La Guerre du faux, Umberto Eco.

Ringling Museum of Art


"Une vaste villa Renaissance aérée, légèrement déphasée au niveau des proportions, dominée par un David de Michel-Ange (la colonnade est remplie de statues étrusques vraisemblablement authentiques et pillées lorsque les tombes étaient moins protégées que maintenant), et un agréable jardin à l'italienne. Ce jardin est peuplé de statues : on a l'impression de participer à une réception entre amis, voici le Discobole, et là-bas le Laocoon, bonjour Apollon du Belvédère, comment allez-vous ? Mon dieu, on rencontre toujours les mêmes."

La Guerre du faux, Umberto Eco.

J. Paul-Getty Museum


"Comment un homme riche et amateur d'art peut-il se souvenir des émotions qu'il a éprouvées un jour à Herculanum ou à Versailles ? Et comment peut-il aider ses concitoyens à comprendre ce qu'est l'Europe ? Il est facile de dire : alignez tous les objets avec de petites fiches explicatives dans un cadre neutre. En Europe, le cadre neutre s'appelle Louvre, château des Sforza, Offices, Tate Gallery à deux pas de l'abbaye de Westminster. Il est facile de donner un cadre neutre à des visiteurs qui respirent le passé tous les deux pas, qui arrivent au cadre neutre après avoir parcouru avec émotion des itinéraires au milieu des pierres vénérables. Mais en Californie, avec le Pacifique d'un côté et Los Angeles de l'autre, avec les restaurants en forme de chapeay melon et de hamburger, les autoroutes à quatre niveaux et dix mille échangeurs, que fait-on ?"


La Guerre du faux, Umberto Eco.

lundi 2 mars 2009

Palace of Living Arts, Buena Park, Los Angeles



"Le palace est placé sous l'enseigne de Don Quichotte (lui aussi est là, même s'il n'est pas un tableau) qui "représente la nature idéaliste et réaliste de l'homme : c'est pour cette raison qu'il est élu symbole du lieu". J'imagine que par "idéaliste" on entend la valeur éternelle de l'art ; par "réaliste" le fait qu'ici on peut satisfaire un désir ancestral, c'est-à-dire regarder au-delà du cadre, voir aussi les pieds du buste. Toutes choses que de nos jours la technique la plus élaborée de la reproduction par le laser, l'holographie, obient à partir du sujet réalisé exprès, et que le Palace of Living Arts réalise à partir des chefs-d'oeuvre du passé.

L'unique chose qui étonne est le fait que dans la reproduction parfaite de Portrait des époux Arnolfini de Van Eyck, tout est réalisé en trois dimensions, sauf la seule chose que le tableau représentait avec un surprenant artifice illusionniste et que les artisans du Palace auraient pu insérer sans aucun effort : le miroir convexe qui sur le fond restitue de dos la scène peinte, comme vue au grand-angle. Ici, au royame de la cire tridimensionnelle, le miroir est simplement peint. Il n'y a pas à cela de raisons plausibles sinon d'ordre symbolique. Face à un cas où l'art a joué consciemment avec l'illusion et s'est mesuré à la vanité des images à travers l'image d'une image, l'industrie du Faux Absolu n'a pas osé tenter la copie parce qu'elle aurait effleuré la révélation de son propre mensonge."

La Guerre du faux, Umberto Eco.

La Rose de Djam (série)

La Rose de Djam II :  La grotte au dragon C'est au cœur du pays yézidi que Sibylle laisse ses compagnons, pour s'enfoncer ...