Un nouveau sens pour le mot sauvetage


"Le phénomène du sauvetage est à ce point mal connu qu'on ne sait comment le quantifier. On écrit parfois que les sauveteurs ont été bien moins nombreux que les bourreaux, mais peut-on comparer des catégories aussi dissemblables ? Le génocide est le fait d'un Etat qui dispose d'une armée et d'une administration nombreuse, et qui détient l'avantage tactique de l'initiative. Les conditions du succès sont donc réunies. Mais surtout, la tendance générale des individus étant d'obéir au régime en vigueur, la comparaison du nombre de leurs bourreaux et de leurs complices, avec celui des sauveteurs et de leurs aides, n'a pas beaucoup de sens. Les suiveurs sont toujours déjà là : ils constituent la norme. Phénomènes imprévus, les résistants forment une anomalie. Si l'on tente malgré tout de comptabiliser les bourreaux et les sauveteurs, on se heurte à la question de la définition. Si le bourreau est celui qui tue effectivement ou laisse mourir par suite de mauvais traitements, l'effectif de sa catégorie n'est pas très grands, du moins dans le cas des génocides des arméniens et des juifs. Il suffit de quelques soldats en armes pour convoyer et tuer des centaines, voire des milliers de civils, alors que le sauvetage d'une famille est souvent le résultat d'une chaîne d'acteurs individuels, dont les maillons, dans certains cas, finissent par surpasser en nombre les protégés. L'extension que l'on donne à la catégorie peut ainsi changer le sens de l'évaluation. Par ailleurs, l'ampleur d'un génocide, estimée au nombre de ses victimes, renseigne peu sur celle du sauvetage. Un Etat génocidaire atteindra de toute façon son objectif puisqu'il dispose de l'initiative et de la force armée. Or, parmi les victimes, on ne sait pas distinguer celles qui ont, à un moment ou un autre, bénéficié d'une aide quelconque avant de tomber dans le piège du bourreau. Les sauvetages manqués s'en trouvent effacés au profit des assassinats réussis."

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