"tandis que le temps social est à la tuerie"


"Ce qui fait la matière de ce volume, c'est bien plutôt la discrétion sociale du geste de l'accueil et d'entraide envers celui qui est persécuté et, peut-être, désigné pour disparaître. Discrétion en un double sens : en ce qu'elle est secrète mais aussi en ce qu'elle est dispersée comme on le dit d'une distribution en statistiques. Or, tandis que le temps social est à la tuerie, cette relation d'aide paraît, osons l'écrire, quasi anormale, en ce sens qu'elle est hors normes. En quelque sorte, c'est cette étrangeté du "Bien" qui subsiste dans les interstices d'un univers de guerre sociale, qu'il convient d'expliquer.

Car le processus génocidaire se fonde sur la dislocation, que dis-je, la destruction du lien social envers un groupe décrit comme ennemi, vis-à-vis duquel ne s'applique plus ce que la socioloque Helen Frein nomme "l'univers des obligations". Selon cette pionnière des études sur le génocide, celui-ci peut être défini comme "le cercle des individus liés par les engagements réciproques à se protéger mutuellement et dont les liens proviennent de leur commune relation à une divinité ou à une autorité sacrée (l'Etat constituant l'une des formes courantes de cette autorité à laquelle les individus font allégeance). Or, pour rendre perceptible l'inhumanité des victimes, dit-elle, il n'est besoin que de les placer en dehors de cet univers des obligations. Cet "autre" ennemi devient alors complètement "autre", c'est-à-dire délié de tout lien d'identification réciproque. C'est un processus de désentification (ou encore de déculturation, comme le diraient les psychologues) qui expulse les individus hors de leur communauté d'appartenance. Dès lors, tout deviendrait possible contre cet "Autre/Ennemi" placé au ban de la société, voué à être anéanti. Alors, en regard de cette stigmatisation destructrice, qu'est-ce qui résiste encore ? Qui tient bon ? Qui fait refuge ? Qu'est-ce qui permet de comprendre pourquoi certains continuent, ici ou là, à percevoir cet Autre/Ennemi comme humain ?"

"En mai-juin 1940, quand la Wehrmacht envahit la France, environ 330 000 juifs résident sur son territoire. On sait que 76 000 d'entre eux tomberont tragiquement dans les griffes de l'occupant nazi, avec la collaboration de Vichy, pour être finalement exterminé dans les chambres à gaz. Mais comment expliquer que plus des deux tiers des juifs, soit plus de 250 000 personnes (dont 60 000 enfants) aient échappé de facto à la déportation de France ? Et comment ces chiffres peuvent-ils être compatibles avec l'affirmation de certains que la France était largement antisémite ? Il faudrait discuter ici une multiplicité de facteurs mais ceci dépasse le cadre de cette introduction. Insistons seulement sur un point essentiel : on ne peut comprendre que ces 250 000 juifs aient eu la vie sauve uniquement grâce à l'action de réseaux de sauvetage organisés."


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