Des diffusions et des nomades

ça me fait penser à la récente querelle (complètement idiote) sur l'Aristote syriaco-musulman vs celui du mont Saint-Michel sur qui-doit-quoi-à-qui :


"L'identification de cas de diffusion ne vise pas à retrouver des lieux d'invention, originaires et purs, ceci serait sans intérêt et dangereux. Il s'agit au contraire de mettre à jour les processus complexes par lesquels se constitue une société et sa culture dont l'inclination consiste très souvent à se (re)présenter comme le produit homogène d'une histoire qui ne doit rien (ou peu) aux sociétés avec lesquelles elle était en contact. Les recherches anthropologies et historiques montrent toutes, qu'à des degrés divers, il n'y a pas un groupe humain, pas une culture, qui ne soit constitué, traversé par un nombre impressionnant et varié d'éléments hétérogènes, empruntés à l'extérieur. Ce qui n'enlève rien à l'originalité créatrice et à la capacité d'invention de chaque civilisation. Il s'agit simplement de contribuer à se débarrasser de cette pénible et dangereuse perspective, ce non-sens anthropologique, consistant à nier ou à sous-estimer, pour toute civilisation, l'importance des emprunts. Alors que très tôt, un certain nombre d'historiens (M. Bloch, R. Lopez et F. Braudel entre autres) et d'anthropologues (par exemple F. Boas et M. J. Herskovits, J. Needham, A. G. Haudricourt) ont souligné l'importance des influences orientales et asiatiques, la question des diffusions et des meprunts a été globalement délaissée, parfois à cause des réelles difficultés scientifiques qu'elle pose mais aussi pour des raisons bien plus inquiétantes, à savoir le désir et la recherche d'une identité pure. La notion d'identité culturelle (et peut-être, sous elle, tout simplement d'identité) occupe souvent, et dans toutes les aires culturelles, une place obsédante : comment définir celle-ci, comment se fabriquer un ensemble homogène, sans entreprendre d'ignorer, de réduire, de gommer tous les éléments hétérogènes (étrangers...) qui la composent et fuient de toute part. En fait, les études de diffusions, en tant que point de vue transversal, rhizomatique, font apparaître les civilisations, les sociétés, les individus, comme des ensembles unifiés seulement en surface et en fait composés de quantité d'éléments hétérogènes, agents de ces mouvements multiples et constants qui traversent et agitent ces grandes unités ; enfin elles mettent plus clairement en valeur les différences et les homologies puisque l'on peut observer par exemple la même technique en différents lieux."







Une thèse qui aurait ravi Bruce Chatwin :

"Les nomades arabes, turcs et surtout mongols ignoraient qu'ils jouaient, avec une telle efficacité et à un tel degré, le rôle de forces de désenclavement des vieux appareils d'Etat et des circuits commerciaux d'Orient et d'Extrême-Orient et qu'ils favorisaient leurs connexions avec les sociétés européennes et leurs secteurs capitalistes, italiens en particulier. Ce procès s'effectua en conjuguant technique nomade et technique étatique. Mais bien vite et logiquement, toutes les forces étatiques et sédentaires conjurèrent, manipulèrent et écrasèrent ces puissances nomades. Moments historiques éclatants dont le dernier fut le moment mongol et qui annonçait, en fait, la victoire tendancielle de l'appareil d'Etat sur tout l'espace eurasiatique, la fin du grand nomadisme politique-iméprial et du nomadisme tout court."


Didier Gazagnadou, La Poste à relais. La diffusion d'une technique de pouvoir à travers l'Eurasie : Chine - Islam - Europe; éd. Kimé, 1994.

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