Approche comparée de l'aide aux juifs et aux aviateurs alliés


"La répression mise en oeuvre sur le moment offre un autre moyen d'observation d'un mouvement social clandestin. Or la disproportion des répressions exercées à l'encontre de l'aide aux juifs ou aux Alliés errants offre un nouveau miroir de séparation entre les deux phénomènes. En France, la répression est l'oeuvre de l'occupant. Elle est féroce envers les helpers, et quasimment nulle à l'égard de ceux qui aident les juifs. Le gouvernement de Vichy, quant à lui, n'intervient que très rarement, et toujours faiblement.

La répression par l'occupant de l'aide aux soldats et aviateurs alliés est immédiate et sévère. L'hébergement d'un Allié est considéré comme un acte de guerre commis par un franc-tireur, et puni comme tel. Afin que nul ne l'ignore, les Allemands placardent régulièrement des affiches qui en font l'annonce. La première connue date du 24 août 1940. Elle est publiée dans le Nord et le Pas-de-Calais et stipule que "Quiconque entreprendra d'héberger, ou de cacher, ou d'aider d'une façon quelconque un militant [sic] de l'armée anglaise ou française [...] sera passible de la peine de mort ou des travaux forcés". La non-dénonciation de l'aide est passible des mêmes peines. Une affiche semblable est placardée à Paris en octobre. Elle annonce que les personnes qui "continueront d'héberger des Anglais sans les avoir déclarés seront fusillés". Cet avis est affiché dans le métro. A partir de l'été 1941, une prime de capture ou de dénonciation est jointe à l'annonce. Puis ce sont les femmes qui sont atteintes par la répression. L'avis sans doute le plus répandu en France est celui du 22 septembre 1941 qui, signé du général von Stülpnagel, chef de l'Administration militaire allemande en France, stipule que "les femmes qui se rendraient coupables du même délit seront envoyées dans des camps de concentration situés en Allemagne". La répression franchit un pas en 1942, lorsque le chef de la SS en France publie à son tour un avis. Les familles des "saboteurs et fauteurs de troubles" sont désormais visés : "Tous les proches parents masculins" seront fusillés, "toutes les femmes de même degré de parenté seront condamnées aux travaux forcés", et tous leurs enfants, jusqu'à 17 ans, seront placés dans une "maison d'éducation surveillée". Si les mesures SS sont restées sur le papier, les dispositions prises par la Wehrmacht ont bien été appliquées. Parmi ceux qui ont été arrêtés pour avoir aidé des Alliés en fuite, la mortalité par déportation est élevée : elle frappe les enquêteurs britanniques qui estiment qu'elle est plus importante en France que dans les autres pays d'Europe. Les menaces contre les femmes ont été mises à exécution : on compte 40% de femmes parmi les helpers déportés alors que la part des femmes dans le total de la déportation par mesure de répression est de 10%.

Quel est le rôle du gouvernement de Vichy dans cette répression ? Il ne semble pas qu'il y ait participé. Il a, évidemment, collaboré avec les Allemands en leur transmettant les soldats et les aviateurs alliés tombés entre ses mains, mais il n'en a pas fait la recherche systématique et nous ne connaissons pas de cas de répression des hébergeurs ou de traque de ceux-ci. En zone sud, la police et la gendarmerie française arrêtaient les fugitifs et les transféraient dans des forts où les prisonniers de guerre étaient concentrés. De là, ils n'étaient pas livrés aux Allemands, du moins jusqu'à l'invasion de la zone sud. Les risques encourus par les hébergeurs étaient ceux liés à l'usage de faux papiers, de fausses cartes de ravitaillement, et à la non-déclaration des hôtes, mesure qui était devenue obligatoire pour le séjour de toute personne étrangère à la commune en vertu d'une loi de février 1943. L'aide aux juifs encouraient les mêmes risques. Mais, à notre connaissance, la répression des civils venant en aide aux fugitifs alliés a toujours été le fait de l'occupant.

Comparée à la répression de l'aide aux Alliés, celle de l'aide aux juifs paraît presque inexistante. De la part de l'Etat français, en dehors des mesures mentionnées dans le paragraphe précédent, l'intervention à l'encontre des hébergeurs est rare. Deux seuls textes nouveaux sont à signaler, dont l'application demeure incertaine. Une loi du 10 août 1942 "réprimant l'évasion des internés administratifs et la complicité en matière d'évasion" prévoit une peine de trois mois à un an de prison pour "recel" d'évadés de camp d'internement. A l'inverse des dispositions SS prises au même moment, la famille de l'évadé est explicitement exemptée de toute peine. Mentionnée dans le recueil de textes officiels Les Juifs sous l'Occupation publié par le Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) en 1945, et citée dans un rapport de l'automne 1942 sur la situation des juifs en France, cette loi visait vraisemblablement l'évasion de "travailleurs étrangers" juifs. Dans le même été 1942, René Bousquet a pris la seule disposition qui vise explicitement l'aide aux juifs : par télégramme, il a enjoint les préfets régionaux de zone libre de lui "proposer éventuellement" "internement administratif personnes dont attitude ou actes entraveraient exécution mes instructions sur regroupements israélites". Nous ne connaissons pas les suites données à ce télégramme, s'il y en eut."

"La surprise est de constater la même indifférence du côté de l'occupant. Aucun texte, aucune affiche placardée, aucune prime de capture, aucune exécution pour l'hébergement de juifs. Dans le Dictionnaire des Justes de France, les rares Justes sanstionnés le sont souvent du fait d'activité de résistance menées en parallèle. La sanction tombait, cependant, si la personne, arrêtée avec ses protégés, se solidarisaient avec eux. Ce fut le cas de Daniel Trocmé, qui tenait un home d'enfant sur le plateau du Chambon et qui, une fois arrêté avec ses pensionnaires juifs, refusa de s'en désolidariser. Il fut gazé à Majdanek en avril 1944. Ce fut le cas aussi d'Adélaïde Hautval, médecin de confession protestante, qui se solidarisa en prison avec des prisonniers juifs maltraités.Qualifée d'"Amie des juifs", déportée à Auschwitz, elle refusa de participer aux expériences médicales du Dr Mengele. Transférée à Ravensbrück, elle en revint. Le cas de Lucien Bunel, le "père Jacques" du collège d'Avon dont Louis Malle a filmé l'histoire est sans doute analogue. Il fut déporté à Mathausen et mourut peu après la libération du camp. Pourquoi les Allemands n'ont-ils pas réprimé l'hébergement de juifs en France comme ils le faisaient en Pologne et comme ils l'ont fait aux Pays-Bas à partir de 1943 ? Existe-t-il un lien entre le taux relativement élevé de survie des juifs en France durant l'Occupation et cette absence de répression ? Qu'en est-il, à ce propos, des cas belge et hollandais ? Toujours est-il que la mention "au péril de sa vie", récurrente dans les notices aux Justes de France, ne paraît pas complètement justifiée.


L'étude d'un mouvement social - l'aide aux fugitifs - par des moyens extérieurs à l'objet, comme la bibliographie, la reconnaissance sociale postérieure aux événements ou à la répression des actes accomplis, ne permet pas de répondre à toutes les questions. Notamment, le croisement des deux types d'aide se voit dans d'autres sources et à d'autres moments, lors des passages de frontières ou dans l'analyse fine des dossiers individuels. Mais l'approche par l'extérieur permet d'éviter le piège d'un discours psychologique des motivations, toujours aléatoire, et de détecter des mentalités collectives ou des cultures politiques nationales. Par exemple, si la fréquence de l'aide était inversement proportionnelle à l'intensité de la répression, la France n'aurait pas été un des pays d'Europe de l'Ouest où les soldats et aviateurs alliés étaient recueillis et protégés par 90% de la population civile. Le constat oblige à introduire le paramètre d'une conscience nationale qui, au mépris des mesures nazies et des propagandes nazies et vichystes, persistait à considérer la présence allemande comme illégitime, et les Anglo-Saxons comme les alliés naturels de la France. Il est bien possible, aussi, que les mesures de déportation , parce qu'elles étaient allemandes, se soient trouvées par là même frappées d'illégitimité, tout en étant perçues comme inhumaines."

La Résistance aux génocides : De la pluralité des actes de sauvetage, 3, Approche comparée de l'aide aux juifs et aux aviateurs alliés, Claire Andrieu.

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