Contre les hérétiques

Saladin aimait les soufis, mais point trop n'en faut. Disons que les "égarés en apparence" hérissait ce prince qui, après tout, leur préférait de beaucoup les juristes, les fuqaha. Il faut dire qu'aux yeux des Oulémas, certains soufis, comme l'inoffensif Ruzbehân, devaient être bons pour l'asile... ou la crucifixion (châtiment des hérétiques).
"Grande fut sa méfiance, en revanche, à l'égard de tous les courants mystiques ou philosophiques qui pouvaient apparaître suspects aux yeux de l'"orthodoxie" sunnite, c'est-à-dire des juristes de son entourage. "Il détestait les philosophes, ceux qui nient les attributs de Dieu, les matérialistes et tous ceux qui s'écartent obstinément de la loi sacrée" disait de lui Ibn Shaddâd."

Les philosophes (falsafî) sont les "héllénisants", (Farabî, Avicenne) aristotéliciens, logiciens, les gens du Kalam, les Asharites), mixés de Platonisme puisque des écrits plotiniens étaient attribués à Aristote (Seul Sohrawardî eut le flair d'attribuer Plotin à Platon ce qui était plus judicieux) ; "Ceux qui nient les attributs divins" sont les Mu'tazilites, les "rationalistes" de l'islam ; les matérialistes devaient désigner les Aristotéliciens purs et durs, c'est-à-dire ceux qui croient à l'éternité du monde, à la Materia Prima et nient un Dieu créateur ; les autres ? hé ben tout le monde, hormis les fuqaha d'Alep, sunnites bornés et parfois haineux. De toute façon ces distinctions subtiles entre les écoles philosophiques devaient passer par-dessus la tête de l'émir kurde.

"Une opinion que partageait 'Imâd al-Dîn :

Que de fois il mit en déroute la sottise de ceux qui philosophaient ! Que de fois il guida par ses bienfaits vers la vraie connaissance ! Sans cesse il défendait la Foi, domptait les hérétiques en les dispersant, faisait resplendir la règle établie par le Prophète, trouvait à son goût les fruits du paradis, professait le rite chafiite dans ses principes et ses applications, croyait à ses élements rationnels et traditionnels.

Ces accusations visaient essentiellement les courants philosophiques et théologiques rationalisants. Toutefois, la frontière entre les courants mystiques "orthodoxes" et ceux qui étaient qualifiés d'"hétérodoxes" voire d'hérétiques, n'étaient pas toujours faciles à tracer. Il arrivait que des mystiques adoptent des pratiques ascétiques curieuses et parfois excessives. Tel ce mystique iranien Rûzbihân al-Kâzârûnî qui passa quelques années de sa vie à Alep, puis à Damas et enfin au Caire où il mourut. Partout où il allait, il avait l'habitude de crier très fort, y compris le vendredi, dans la grande Mosquée, au cours de la prière ou au milieu d'un sermon. Les oulémas, indisposés par ses cris, n'osaient rien dire car on lui attribuait des miracles (karamât). Entouré de ses disciples, de flûtistes et de chanteurs, il se promenait dans les rues les cheveux défaits, une petite hache à la main, et vivait de mendicité."

Mais Ruzbehan ne se mêlait pas de politique ni de théologie "extérieure", aussi il n'eut pas d'ennuis.


"Tout autre fut le cas du grand philosophe et homme de sciences iranien, Shihâb al-Dîn Yahyâ al-Suhrawardî al-Maqtul. Son exécution à Alep, en 1191, illustre bien la méfiance de Saladin à l'encontre de toute pensée philosophique ou rationalisante (ce qu'il avait été dans sa jeunesse, entre 15 et 20 ans, mais avait vite abandonné pour le néo-platonisme et la connaissance illuminative, intuitive, allant plus loin qu'Avicenne en ce sens). "Les raisons qui sont à l'origine de son installation à Alep, vers 1183-1184, demeurent obscures. S'il s'installa dans la madrasa hanafite d'al-Hallâwiya c'est sans doute parce que tous les professeurs qui s'étaient succédés dans cet établissement, depuis sa fondation en 1149-1150, étaient, comme lui, originaires d'Iran ou de Transoxiane. Très vite il se fit remarquer par son intelligence, sa maîtrise de la dialectique et son influence sur le fils de Saladin, al-Zâhir Ghâzî, alors en charge d'Alep. La "philosophie de l'Illumination" (Ishrâq) qu'il prônait et cherchait à répandre était une combinaison de philosophie platonicienne, de sagesse persane et d'hermétisme. Il se proposait de construire un nouveau système philosophique fondé sur l'harmonisation de la connaissance intuitive et de la connaissance déductive, qui devait conduire à la véritable connaissance, objectif de la philosophie de l'Illumination.

Ses idées rencontrèrent une très forte résistance de la part des jurisconsultes d'Alep. On lui reprocha sa pensée philosophique, imprégnée d'influences grecques et persanes, ses sympathies ismaéliennes (difficile à prouver stricto sensu en ce qui le concerne, mais tout penseur qui admettait l'existence d'un Qutb (Pôle du Monde) pouvait être suspecté de croire à la prééminence de l'Âme du Monde incarnée ou Grand Imâm). Sommé de répondre à la question de savoir si Dieu oiuvait envoyer un nouveau prophète, il répondit par l'affirmative en arguant de la toute-puissance divine. On l'accusa alors de revendiquer la prophétie, de se livrer à la magie et à l'alchimie (accusation classique, depuis al-Hallâj, contre les soufis porteurs de karamât, "faiseurs de miracles), de rejeter la loi sacrée. Les oulémas alépins firent pression sur Saladin afin qu'il ordonnât à son fils de le faire exécuter pour hérésie. Al-Zâhir fit la sourde oreille jusqu'au moment où une seconde lettre de son père, menaçant de lui retirer Alep, l'obligea à obéir à contrecoeur. Nul doute que derrière les arguments religieux, auxquels Saladin fut certainement sensible, se dessinaient aussi des mobiles plus politiques. Son pouvoir à Alep était encore récent et fragile et il ne pouvait se permettre de s'aliéner les milieux religieux. Par ailleurs, le chiisme, qui n'était pas éradiqué en Syrie du Nord, risquait à tout moment de renaître. Enfin la situation en Palestine face aux Francs et son échec devant Acre l'incitaient à la prudence et il ne pouvait prendre le risque de déclencher une crise religieuse en Syrie du Nord. Al-Suhrawardî fut donc exécuté et son corps exposé publiquement, durant plusieurs jours. Sa pensée n'en connut pas moins un grand succès en Iran. A Alep même, à la fin du XIII° siècle, on trouvait encore au moins cinq de ses ouvrages dans les bibliothèques de la ville."


Photo : Marcus Obal


Anne-Marie Eddé, Saladin ; V, Le Gouvernement, 20, Le gardien de la Foi.

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