mercredi 24 décembre 2008

Dieu est au-dessus de l'être


Utilisation intéressante de l'intellect dans "Dieu est au-dessus de l'être", bien que le manque de précision du vocabulaire rende parfois la compréhension pénible (ainsi, quand il dit Dieu indifféremment pour ce que l'on peut distinguer comme la Déité ou le Dieu trinitaire). Maître Eckhart expose d'abord pourquoi Dieu est hors du temps et du lieu, ce qui, aujourd'hui, nous est moins difficile à concevoir, mais que les Iraniens, qui avaient peut-être encore le souvenir du Zervanisme, savaient aussi. Il y a le Temps immobile, le temps non temporel, qui ne coule pas, et le lieu hors du lieu, le Nâ Kodjâ Abâd. "Si je prends un fragment du temps, il n'est ni aujourd'hui ni hier. Mais si je prends "maintenant", il contient en soi tout le temps. Le "maintenant" où Dieu créa le monde est aussi proche de ce temps que le "maintenant" pendant lequel je parle actuellement, et le dernier Jour est aussi proche de ce "maintenant" que le jour qui fut hier." D'où la sage intuition humaine des fêtes cycliques. Ainsi, ces jours à venir sont une période bien délicate car le solstice d'hiver voit souvent 12 jours critiques où les démons reviennent, réinstaurant le chaos primordial. Au moment où le soleil est à son plus grand déclin, il doit revenir de sa mort et tuer le taureau, ce qu'il fera effectivement au Newroz, à l'équinoxe de printemps. Le solstice d'été annonce bien sûr l'apogée du monde mais déjà l'amorce de son déclin. La création du monde est donc à recommencer tous les ans.

Mais l'autre point intéressant du sermon est le statut que le maître Johannes donne à l'intellect (vernünfticheit), car c'est, selon lui, l'essence de Dieu, et c'est donc celle de cette ipséité éternelle en nous : "Quand nous prenons Dieu dans l'être, nous le prenons dans son parvis, car l'être est son parvis dans lequel il réside. Où est-il donc dans son temple où il brille dans sa sainteté ? L'intellect (vernünfticheit) est le temple de Dieu. Nulle part Dieu ne réside plus véritablement que dans son temple, l'intellect, comme le dit cet autre maître : Dieu est un intellect qui vit dans la connaissance de lui seul, demeurant seul en lui-même, là où rien jamais ne l'a touché, car là il est seul dans son silence. Dans la connaissance de lui-même, Dieu se connaît lui-même en lui-même."

Cet éloge de l'intellect détonne un peu chez un néoplatonicien, dont l'école est plus portée, en général, à faire de la Déité suprême une Lumière, ou l'Amour en soi, ou le Bien, mais évidemment il faudrait savoir que qu'Eckhart entendait exactement par là, et si ce mot "intellect" chez lui, relevait de ce que les musulmans appelaient 'Aql et qui, en général, chez les anti-aristotéliciens, par exemple Avicenne ou Sohrawardî, ne pouvait accéder à la vérité de l'être. Disons que l'intellect est une première étape mais après, il faut faire le grand saut, celui par lequel on est à la fois le connaissant et le connu, l'objet et celui qui connaît l'objet, c'est-à-dire l'être et le connaître.

Par ailleurs, chez Plotin, l'Un donne naissance au Noüs et à l'Âme du monde, mais est au-delà des deux, comme il est au-delà de l'être et du non-être. Pour Eckhart, la puissance intellective de l'âme, cette "goutelette d'intellect" permet de concevoir le non-être, par le biais de l'imagination, c'est-à-dire la capacité de se représenter des choses absentes ou invisibles - "une rose en hiver" - et ainsi "l'âme opère dans le non-être et suit Dieu qui opère dans le non-être." Plus encore, l'intellect, selon lui, permet d'accéder à la représentation de Dieu sans attribut ni être, "dans sa nudité où il est dépouillé de bonté et d'être et de tous noms." S'il veut vraiment dire que la Déité est Intellect, cela signifie qu'il réside dans ce qu'il est, - "dans la connaissance de lui-même, Dieu se connaît lui-même" - cette image de l'être contenu en son être est une viariation du château fort de l'âme, qui, parce qu'il est cette partie de l'âme semblable à la Détié, permet à la Déité d'y demeurer. Autrement dit, on n'est chez soi qu'en soi.


Etre Dieu en Dieu; Johannes Eckart, "Dieu est au-dessus de l'être"


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Le fourbe ne nous fait pas honneur


"Il y a du vrai dans cette doléance universelle des hommes et des femmes qui se prétendent méconnus : à les en croire ils vaudraient toujours mieux que leur métier, n'auraient pas le bonheur auquel ils ont droit, ni une importance en rapport avec leurs aptitudes, etc... A la lettre cela est rarement vrai, car je tiens qu'en règle générale les hommes sont tout ce qu'ils pouvaient être. Mais, du point de vue métaphysique, cela signifie que leur ipséité est toujours au-delà. C'est un fait que la méconnaissance étiole, comme la haine qu'on nous porte nous aigrit ; que de rester incompris, ou de n'être jamais cru développe en nous, comme dans le Petchorine de Lermontov, l'envie de tromper ceux-là qui nous soupçonnent. Et de là une espèce de sournoiserie farouche qui est parfois tout près de la pudeur. Mais l'inverse n'est pas moins vrai, et si la méfiance appelle la tromperie, la confiance, faisant boule de neige, induit en l'autre comme un zèle de s'en montrer digne, c'est-à-dire se redouble et justifie elle-même par une franchise, qui, étant son effet ou postulat, devient sa cause. C'est donc bien le lieu de le dire, il y a des fourbes autour de nous et cela ne nous fait pas honneur. A chacun des menteurs qu'il a mérités et qui lui renvoient fidèlement son image, comme au consommateur peu exigeant les médiocres spectacles renvoient fidèlement l'image de sa vulgarité et de son mauvais goût. Même indignement trompée par des ingrats, la dupe a toujours tort ; ou plutôt tout le monde a un peu tort en cette affaire. Le bon usage du mensonge, ce sera, et pour tout le monde - car il n'y a certes pas d'innocents, mais seulement des prévenus - ce sera l'examen de conscience générale, l'invitation au recueillement et à la profondeur. Vous demandez : à qui la faute ? Au trompeur, mon Dieu, qui par légèereté a choisi la solution facile, mais aussi à notre frivolité, à notre refus de comprendre, à notre manque d'intérêt humain. Un peu de sérieux, une marque de sympathie de notre part obtiendraient vite cet aveu que toutes nos instances n'extorqueraient jamais. C'est donc la sécheresse de l'un qui a conduit l'autre là où il est, en dégradant la conscience prête à s'ouvrir. En définitive, ils se valent tous, et nous récoltons ce que nous avons mérité grâce à notre répugnante paresse et à notre égoïsme. Nous avons glacé l'amour et découragé l'élan de la franchise. Parce que les hommes sont secs, mesquins, conventionnels, et aussi prétentieux que pauvres en ressources, le jeu normal de l'expression s'est trouvé faussé, et nous ressemblons maintenant aux folles horloges de l'Heure espagnole qui sonnent n'importe quoi toutes les heures. Ainsi donc, que chacun cherche de son côté, au lieu d'accuser la lune et l'incurable étroitesse de son prochain ; que chacun, pour son propre compte et par devers soi, s'efforce vers ce sérieux de l'existence que submerge à l'ordinaire le flot de nos bavardages. La cause fondamentale du mensonge est le manque de générosité, et la générosité seule, parce qu'elle est la source de l'existence retrouvée, nous fera innocents et transparents comme au premier matin du monde."

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, Du Mensonge.

Le menteur est superficiel, tendu et seul


"La vraie punition des farceurs, c'est la perte de leur ipséité : comme ils ne sont plus ni ce qu'ils sont et qu'ils ensevelissent dans le silence,,ni ce que les autres croient qu'ils sont et qu'ils ne sont que par escroquerie, il faut conclure qu'ils ne sont plus rien du tout. Ce sont des âmes en peine, des consciences spectrales, et j'imagine que l'amour ou l'admiration même que les autres éventuellement leur portent est un amour qui fait mal, puisqu'il s'adresse non pas à leur ipséité, mais au rôle qu'ils assument. Le mensonge fait donc du moi un fantôme ; le mensonge enveloppe ce fantôme dans une tunique isolante qui arrête ou réfracte les mouvements afférents issus du non-moi, intercepte enfin toute la chaleur rayonnée par l'amour des hommes. Dans ces conditions, je ne vois que deux remèdes, le premier qui est d'en sortir un beau jour par un acte de brusque et coûteuse franchise, l'autre qui est d'adhérer à son rôle au point que la deuxième nature devienne la première, au point que la tunique se confonde avec l'épiderme. La première solution fait mal, étant le coup de bistouri en pleine astuce, l'aveu tragique, le mea culpa de Nikita à la fin de la Puissance des ténèbres. Et quant à la deuxième, qui est dans la manière des mythomanes, elle est un peu illusionniste, si elle est moins chirurgicale : car elle fait que l'on croie à sa propre fable mais non point que cette fable devienne événement effectif, et il n'y a pas de magie, pas de suggestion qui permette ici la conversion ontologique de la croyance à l'existence."

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, Du Mensonge, 2, "Ordo mendacil et de la mauvaise foi".

Conscience


"Car on ne ment jamais sans le vouloir. De là la gravité du premier mensonge chez un enfant. Le jour de ce premier mensonge est un jour vraiment solennel où nous découvrons chez l'innocent la profondeur inquiète de la conscience. C'est donc que l'innocent en savait long : qu'il était bien dégourdi pour un innocent... Où a-t-il pris toute cette expérience ? et depuis quand se permet-on d'avoir des secrets, de nous cacher quelque chose ? "Ecoutez", s'écrie Golaud, "je suis moins loin des grands secrets de l'autre monde que du plus petit secret de ces yeux !" Et nous nous indignons presque, comme si nous étions personnellement frustrés dans nos droits, comme si tout ce pur avait promis de nous garder sa pureté. Comment ces yeux candides savaient-ils tant de choses ? qui les leur a apprises ? Mais non, personne ne leur a jamais rien appris : c'est la conscience qui s'est déniaisée toute seule, en découvrant un beau matin son admirable pouvoir de dissimulation et de ruse. La prise de conscience arrive ainsi brusquement. On trouverait peut-être, à y regarder de près, que le thème immémorial de la perfidie féminine traduit à sa manière cette déception de l'homme réfléchi, "conscius sibi, secum existens", qui n'a pas trouvé en sa compagne l'indivision de la naïveté originelle. Car pourquoi l'ingénue à son tour n'aurait-elle pas le droit de devenir impure et consciente ? La pudeur ne reconstitue-t-elle pas chez les femmes cette dimension du mystère et de la profondeur qui pour les hommes résulte plutôt de la stratégie ? Le premier mensonge est donc bien la première ride sur le front lisse de l'innocence, la première complication annonciatrice de duplicité, la première ombre qui vient à ternir ce lin immaculé de notre candeur. Que le mensonge soit bénin ou grave ne change rien à son importance, car la grande affaire n'est pas le volume du mensonge, mais l'intention même de mentir, et c'est cette intention qui en un éclair signifie notre virginité perdue : la moindre tromperie nous a découvert nos ressources infinies en vue du jeu ou du dol. Tel est le suprême détachement de l'esprit. C'est l'existence en soi, unie, nesciente, qui se plie sur elle-même afin d'être pour soi."

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, Du Mensonge, 1, "La Conscience menteuse".

mardi 23 décembre 2008

Le petit château-fort dans l'âme


Le passage de l'évangile de Luc d'où Maître Eckhart tire son sermon bien connu du "château-fort" de l'âme ne mentionne pas exactement un château-fort dans son texte original grec, mais du latin "castellum", Eckhart s'empare et le sermon commence à la façon d'un roman de chevalerie courtoise, très Table ronde : "Notre-Seigneur Jésus-Christ monta dans un petit château fort et y fut reçu par une personne vierge qui était une femme."

L'image du château enfermant le guide céleste, l'Ange, son âme, est commune aux Iraniens (Corbin a, de toute façon, souligné les thèmes proches des épopées iraniennes et des légendes arthuriennes, en plus de comparer la mystique rhénane et le chiisme duodécimain). Quand ce n'est pas un château que doit gagner l'adepte, c'est une haute montagne, la mythique montagne de Qâf, celle du Simurgh. L'originalité de l'image, ici, est que ce n'est pas le fidèle qui monte ou pénètre dans le château, c'est Dieu qui rend visite à sa créature, poursuivant ainsi le principe exposé dans le Détachement, que c'est à Dieu d'aller à Marie et non l'inverse : "Si Dieu veut me parler, qu'il vienne vers moi, je ne veux pas sortir."

C'est qu'en plus du détachement requis, le moyen de recevoir Dieu est donné en tout point par Marthe, dans un premier temps : il faut être femme et vierge (c'est-à-dire vide). Bien que l'idée de soumission ne soit pas explicitement écrit par le maître Johannes, il y a, dans l'histoire de la mystique, un courant qui prend pour modèle le féminin (que l'on soit homme ou femme), considérant que se faire femme, s'ouvrir pour accueillir le Bien-Aimé, se ployer dans une soumission amoureuse est une qualité nécessaire à l'Amant de Dieu. Les soufis ont souvent mis en valeur l'aptitude plus naturelle des femmes à la Voie de l'Amour, précisément en raison de cette soumission et de ce désir de complaire. Mais Johannes Eckhart y ajoute la qualité intrinsèquement féminine de la fécondation, en une phrase catégorique, peut-être audacieuse si l'on songe que l'Europe médiévale a été incomparablement plus misogyne que l'Islam de la même époque : ""Femme" est le mot le plus noble que l'on puisse attribuer à l'âme, bien plus noble que vierge." Il est vrai que le culte marial contrebalançait, dans le monde des clercs, la figure d'Eve source de perdition. Et c'est bien la figure de la Vierge Marie qui donne son sens à cet éloge de la féminité, plus que Marthe ou sa soeur, l'autre Marie, car il s'agit de porter et d'accepter en soi la promesse de l'Annonciation, et dans un vertigineux retour, d'accueillir Dieu pour qu'il se féconde en nous-mêmes et ainsi, redonner à Dieu son Fils : "Que l'être humain accueille Dieu en soi, c'est bien, et dans cet accueil, il est vierge. Mais que Dieu devienne fécond en lui, c'est mieux, car la fécondité du don est seule la reconnaissance pour le don et alors l'esprit est femme dans la reconnaissance qui, à son tour, enfante Jésus en retour dans le coeur paternel de Dieu."

Être vierge et pur ne suffit donc pas s'il n'y a fécondation, et c'est même au fruit que l'on reconnaît l'arbre, pourrait-on dire, en inversant le proverbe : "Beaucoup de dons bénéfiques sont accueillis dans la virginité, et ne sont pas, en retour, enfantés en Dieu par la fécondité de la femme, avec une louange reconnaissante. Ces dons se corrompent et s'anéantissent tous, si bien que l'être humain ne s'en trouve jamais plus heureux ni meilleur. Sa virginité ne lui sert à rien, car, étant vierge, il n'est pas devenu femme en totale fécondité." Si Jésus assurait que nul ne rentre dans le Royaume s'il n'est semblable à un enfant, Maître Eckhart, lui, nous met en garde que toutes nos bonnes oeuvres, tous nos efforts de pureté, de purification, de détachement, ne mèneront en rien si nous ne nous faisons femme. Il ne s'agit pas là, bien sûr, d'une disposition biologique, et ce don n'est évidemment pas plus donné à une femme "naturelle" qu'à un homme. Naître pourvu biologiquement d'une matrice ne fait pas de soi une âme femelle et féconde pour Dieu, pas plus que les bonnes oeuvres et la piété ritualisée, lesquelles, au contraire, si elle sont pratiquées avec trop de souci et de zèle, ferment la porte du château. Ainsi, Johannes loue la "vierge qui est une femme, libre, sans lien, sans attachement" et par cela "en tout temps également proche de Dieu et d'elle-même" (puisque par le détachement, nous l'avons vu, il n'y a plus de soi autre que Dieu) ; il oppose cette vierge unie à Dieu, féconde et qui donne de multiples fruits, sans effort, à "l'époux" et il faut comprendre l'époux de Dieu.

Or ce lien là est moindre, car il est sans liberté. Le mariage n'était pas encore, à l'époque, une très grande vertu pour les clercs et l'église ne nous bassinait pas avec l'idéal de la "famille chrétienne" ; on se souvenait peut-être de saint Luc rapportant les propos un brin dédaigneux, si ce n'est méprisants, du Christ sur le mariage : "Les enfants de ce siècle épousent et son épousés mais ceux qui ont été jugés dignes de parvenir au siècle à venir et à la résurrection des morts n'épousent pas et ne sont pas épousés" (20, 34-35) et plus encore ceux de Paul, pour qui c'est un pis aller aux affres de la chair : "il vaut mieux marier que brûler'". Bref, le mystique imparfait est un "époux" et n'est que cela, car il est "lié", actif, mâle, et commande plutôt que d'obéir. Maître Eckhart dit appeler ainsi "tous ceux qui sont liés avec attachement à la prière, au jeûne, aux veilles et à toutes sortes d'attachement et d'austérités extérieurs". Rien que l'emploi du terme "extérieurs" permet de subodorer où vont ses recommandations... Non, on ne fait pas un enfant à Dieu à l'aide de pratiques sacerdotales, de bonnes actions et de pieuses prières. "Si les hommes ont tant de confiance dans les oeuvres temporelles, dans les "oeuvres de Marthe", c'est parce qu'ils s'imaginent que l'âme neuve se fabrique, comme une machine, pièce par pièce, à partir de ses éléments ; les mérites collectionnés, en se conservant, grignoteraient peu à peu le péché" (Vladimir Jankélévitch, La Mauvaise Conscience). C'est donc un paradoxe qu'il soit parti de Marthe pour louer expressément l'absence de toute volonté et de désir de bien faire, mais on peut supposer que dans ce passage, c'est surtout le mot "castellum" qui l'a fait rêver... En tout cas, les fruits que l'on réussit à faire pousser en ahanant, les yeux braqués sur nos efforts et nos mérites, sont des fruits petits, mesquins, à la mesure de soi alors que ceux qui laissent faire Dieu, produisent "ce fruit tous les jours cent fois ou mille fois, même d'innombrable fois", un fruit non pas petit mais aussi grand que Dieu puisque cette fois fait à la mesure de Dieu.

Eloge donc de la vacuité, de l'abandon indifférent peut-être plus encore que confiant, et aussi éloge de la légèreté, quand il aborde la souffrance. Comment reconnaître la bonne souffrance de la mauvaise, c'est-à-dire comment savoir si l'on souffre de soi (et donc pour soi, c'est-à-dire par une mauvaise auto-complaisance) ou bien de Dieu (et donc pour Dieu) ? La réponse fait penser à cette parole de l'Ange des Dialogues, où il est expliqué que la bonne voie se reconnaît à sa légèreté. Ce qui est pesant, c'est la mort, l'erreur, l'égarement. "Mais si tu souffres pour Dieu, et pour Dieu seul, cette souffrance ne te fait pas mal et ne t'est pas pesante, car Dieu porte le fardeau." Une souffrance indolore, un poids sans pesanteur, autant d'antinomies qui se relient à la définition de Dieu par Eckhart, qui est celle de la théologie négative, c'est à dire une non définition de quelque chose qui est et n'est pas à la fois, tout en étant celui qui n'est pas en étant et est en n'étant pas, etc.

Car s'il nous faut être femme pour accueillir le Père afin d'être fécondée par l'Esprit et de produire le Fils, la féminine fécondité, la virginité, ne sont que des moyens, ceux de garder ouvert et intact et pur le "château fort de l'âme", comme maître Eckhart nous le révèle lui-même, à la fin de sa leçon : "Or je vous ai dit que Jésus fut reçu, mais je ne vous ai pas dit ce qu'est le petit château fort. "

Ce château que la disponibilité laisse ouvert, lui, est au-delà de toute qualité et attribut, c'est la perle intérieure (ou l'étincelle) à la semblance de la Déité qui, elle, est au-dessus du Dieu des créatures, celui qui est "l'Un dans sa simplicité, sans aucun mode ni propriété, là où il n'est en ce sens ni Père ni Fils ni Saint-Esprit, et où il est cependant un quelque chose qui n'est ni ceci ni cela." Cette partie d'âme est totalement semblable à l'Un, "libre de tous noms, dépourvu de toute formes, absolument dégagé et libre comme Dieu est dégagé et libre en lui-même". A tel point que ce château de notre âme intimide Dieu lui-même, et cette puissance de fécondation, de floraison par laquelle Dieu fait naître de lui un fils, n'est pas non plus digne d'y jeter un seul regard. "J'étais un trésor caché et j'ai aimé à être connu", dit un célèbre hadith, pour expliquer le pourquoi de la Création et aussi pour faire comprendre pourquoi Dieu dépend de nous, dans la mesure où il est amoureux aussi de nous. Ici, la Déité ne peut avoir eu ce désir dêtre connu, d'aimer, d'être aimée. Il a fallu pour cela que d'elle-même elle produise Dieu, c'est-à-dire l'équivalent de ce que Plotin appelle le Noüs démiurge, et en cela Eckhart est plus proche de Plotin que les néoplatoniciens musulmans comme Avicenne, qui ne pouvait oser faire de ses dix Intelligences émanées de Dieu, des "Dieux inférieurs". Dans la pensée d'Eckhart il n'est pas question d'anges, ni d'Intelligences ou d'Agent. Sans doute que les chrétiens sont plus décontractés sur le fait de saucissonner le Divin de la sorte, avec cette Trinité, pure affaire de famille contenue dans un seul Être.

Et voilà donc qu'en nous il y a de la Déité qui fait baisser les yeux à Dieu lui-même et à ce Jésus que nous accueillons, mais qui doit pour entrer en nous faire comme nous avons fait pour préserver le château, se délester de tout, afin d'être semblable à l'Un sans mode ni attribut : "C'est pourquoi, si Dieu doit jamais le pénétrer de son regard, cela lui coûtera tous ses noms divins et la propriété de ses Personnes. Il lui faut les laisser toutes à l'extérieur pour que son regard y pénètre." Nous nous détachons et nous dépouillons, Dieu se détache et se dépouille aussi, et voici que nous sommes semblables, comme les trente oiseaux envisageant le Simurgh dans le conte de farid od-Dîn 'Attar, "Vous êtes Sî Morgh", mais dans le château de maître Eckhart, il a fallu pour cela que le Simurgh aussi perde ses plumes.

Etre Dieu en Dieu; Johannes Eckart, "Le petit château fort dans l'âme"


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Si la mauvaise conscience est vertueuse


Joseph Vivien, Alte Pinacothek, Munich

"Comme confesseur Fénelon a eu, peut-on dire, une expérience professionnelle et journalière de la sincérité ; il savait tout ce qu'il entre de complaisance et d'exhibitionnisme chez ces pénitents intarissables qui entretiennent l'univers entier du récit de leurs conversions, de leurs scrupules, de leurs digestions et des intermittences de leur coeur. Ils sont pleins d'eux-mêmes, rouges autant qu'indiscrets ; ils passent leur temps à se travailler, à se compasser, à éplucher leurs souvenirs dans la crainte d'avoir fait trop ou trop peu, ils se perdent dans la contemplation ridicule de leur propre image ; ils veulent être assurés de craindre Dieu, craignent de ne pas le craindre, et ils restent, en somme, plus éloignés de la véritable componction que les pécheurs eux-mêmes ; ils n'ont rien d'aisé, rien d'ingénu ni de naturel ; insupportables jusque dans leurs repentirs, ils ignorent l'humilité, la sobriété et la pudeur des conversion de bon aloi. Car la véritable sincérité ne va pas sans un certain mystère, le mystère et les réticences dont les personnages de Racine enveloppent leur passion."


Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, La Mauvaise Conscience, 2, "Irréversibilité".

Si la mauvaise conscience est efficace

"Comment naît la première honte morale ? Est-elle induite en nous miraculeusement par le péché lui-même ? Est-ce la honte qui d'abord a vaincu le péché ? ou le péché déjà vaincu (mais, quand, et pourquoi) qui sécrète la honte comme le produit immédiat de sa décadence ? Ce sont là de grands mystères. Autant demander pourquoi l'amour d'une femme naît subitement en nous, et pourquoi l'amour se change en haine et la haine en amour, et à quel moment modulment nos émotions, et comment émergent les initiatives créatrices de notre liberté. Il y a en tout cas une aventure à courir, une vocation dont tous les hommes n'entendront pas l'appel. Cette vocation est la vocation de la première douleur. Si les hommes ont tant de confiance dans les oeuvres temporelles, dans les "oeuvres de Marthe", c'est parce qu'ils s'imaginent que l'âme neuve se fabrique, comme une machine, pièce par pièce, à partir de ses éléments ; les mérites collectionnés, en se conservant, grignoteraient peu à peu le péché ; on veut que le pénitent accroisse ainsi son bénéfice moral, et que la mauvaise action s'effrite par morceaux. Mais le remords ne sert pas à réparer le péché ; il est lui-même la première fêlure qui, en cheminant, minera notre faute ; la douleur morale, ne rachète pas, elle témoigne par sa seule présence que le péché est déjà inoffensif. Les oeuvres, dit Luther dans sa préface de l'Epître aux Romains, sont par rapport à la foi comme la chaleur à la lumière du feu : "La foi ne demande pas s'il y a de bonnes oeuvres à faire, mais avant qu'on ne l'ait sollicitée elle les a faites..."
Rembrandt, v. 1669, musée de l'Ermitage


"Ce qui suit ne nous regarde plus et il faudrait un autre livre pour en parler : la digestion du péché par les bonnes oeuvres, l'histoire d'une volonté qui se réconcilie définitivement avec elle-même et qui résorbe jusqu'aux suites matérielles de ses fautes ; ces choses-là - et les jeûnes, et les aumônes et la floraison des oeuvres charitables - sont l'affaire de la Pénitence et non plus du Repentir. Toute cette magie sacramentaire, tout ce zèle ne sont possible que pour une conscience déjà pacifiée. Pour en arriver là, il faut revivre sa faute ; l'avoir, en quelque sorte, refaite ; mais ensuite il faut l'avoir oubliée. L'oubli que ne précède pas cette expérience aiguë de notre propre liberté, connaît des satisfactions impersonnelles et fragiles ; il ne supprime la douleur qu'en supprimant aussi la joie, il ignore les consolations robustes et vraiment positives du repentir. Le repentir, lui, veut notre joie ; il n'est pas résignation, indifférence ou anesthésie de l'âme ; il ne nous a pas promis la triste bonne humeur des malades qui se savent perdus, et qui refusent gaiement d'y penser ; il nous a promis la vie. Le repentir est l'intégration de notre faute dansune totalité perpétuellement élargie, transformée, approfondie. Il n'est pas de faute que la conscience n'ait le pouvoir d'assimiler ; infiniment élastique et dilatable, elle sait demeurer toujours complète ; sans doute elle n'anéantit pas ses péchés, mais elle les transfigure ; le souvenir des vieilles fautes réparées demeure en nous comme une sorte de barbarie bienfaisante qui est le pain et le sel de l'esprit. Schelling aimait à citer la parabole de la brebis égarée et le paradoxe arithmétique qui la suit. Et c'est en effet le cas de s'écrier : "felix culpa ! bienvenue la faute, qui donne lieu à la désolation justifiante ! bienheureux le pécheur, s'il doit éprouver la rédemption par le remords !"
Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, La Mauvaise Conscience, 2, "Irréversibilité".

lundi 22 décembre 2008

Du détachement


Pour une première approche de maître Eckhart, rien que de très familier, tant beaucoup de faits et d'idées le rapprochent des soufis et surtout des soufis néoplatoniciens, même ses propres mésaventures, notamment, selon Benoît Beyer de Ryke, le fait que ses prêches en langue vulgaire pesèrent beaucoup sur ses ennuis avec l'Inquisition. On ne divulgue pas le Secret sans risque... Quant à l'interrogation du préfacier sur la sainteté possible du Rhénan - "Pourrait-il y avoir des saints non canonisés par l'institution, voire condamnés par elle ?", elle fait sourire. Se peut-il, mon Dieu, que non seulement l'Eglise soit parfois en bisbille avec ses saints, mais qu'en plus tous les saints n'aient pas été recensés, enregistrés, validés, incorporés par l'Eglise ? Se peut-il qu'il y ait des saints anonymes, comme les Quarante chez les musulmans ? On en frissonne... Cela reviendrait aussi à appuyer l'idée que tous les saints déclarés tels par l'Eglise n'aient pas tous bénéficié réellement de cette auréole là dans l'Outremonde. Comme on dit en Islam, quand on ne veut pas se mouiller, Dieu est le plus savant sur ces choses.

La Déité d'Eckhart a évidemment beaucoup à voir avec l'Unique de Plotin, et la référence à Ibn Sina n'est pas un hasard. J'aime d'ailleurs la façon dont il en parle, "un maître nommé Avicenne", cela rappelle le "rabbi Moïse" de Thomas d'Aquin pour citer et contredire Maïmonide. On n'a, en nos temps, que les mots de "dialogue inter-religieux" à la bouche, comme si c'était encore à inventer. Quelle blague ! Le Moyen-Âge n'a cessé de voir ferrailler les musulmans, les juifs, les chrétiens, autour des textes d'Aristote, de Platon, de Plotin et des autres, chacun, bien sûr, essayant de tirer la sainte couverture à soi, c'est-à-dire de faire dire aux vieux maîtres que c'est leur chapelle à eux qui est dans le vrai. Cela avait une autre gueule que ces platitudes d'aujourd'hui, tout le monde a raison, tout le monde est respectable, surtout ne jaamis dire du mal des Livres d'en face, ne jamais dire que l'adversaire se trompe, d'ailleurs ne jamais parler d'adversaire, bref !

Maître Eckhart a lu Avicenne, un "maître", ce qui ne l'empêche pas d'organiser son système plotinien de façon à l'adapter au christianisme : le Un de Plotin + le Dieu des créatures, ce dernier seul en contact avec ce que nous avons de temporel, d'accessoire, de créaturel donc, le premier cependant ayant laissé en chacun de nous une portion de "Déité" au-dessus de tout, inconcevable, inconnaissable, vrai divinité de la théologie négative, inspirée de Denys l'Aéropagyte, que les Ismaéliens avaient déjà bien reprise, quelques siècles plus tôt. Mais il est aussi un autre penseur auquel sa volonté de se dépouiller soi-même de tout attachement, volonté, savoir et désir, afin de rejoindre l'Être au-delà des attributs fait penser, c'est Nadjm ad-Dîn Kubra, qui lui aussi recommande un périple menant, étape par étape, à la "Solitude de l'unicité divine" ; même cette idée que chacun porte en soi une part de la Déité, et donc son état premier et éternel, se retrouve dans les textes de Kubra, quand il écrit que chacun a "une lumière primordiale placée en soi, correspondant aux organes spirituels et qui est tenue captive du monde corporel. Or il y a une correspondance entre cette substance et le ciel qui fait que celui-ci se reflète en elle." Aucune possibilité que l'Allemand ait lu ce maître d'Asie centrale pourtant presque contemporain, mais il est toujours frappant de voir combien, souvent, les idées apparaîssent d'un monde à l'autre, comme par contamination ou naissances multiples spontanées.

Mais pour Nadjm ad-Dîn, en bon soufi, le moyen et le moteur de parvenir à cette ultime plate-forme divine, c'est l'amour. Maître Eckhart est plus provocant - surtout en tant que chrétien !- quand il réfute le rôle fondamental de l'amour, et contredit Paul de Tarse sans détour, dans des termes superbes, où il convoque et oblige ce qu'un soufi appellerait le "Bien-Aimé" à devenir à son tour le "murîd", le désirant, par le moyen du détachement, du vide en soi, le vide exerçant apparemment sur Dieu l'attraction d'un appel d'air :

"Quant à moi, je loue le détachement plus que tout amour. Et d'abord pour cette raison : ce que l'amour a de meilleur, c'est qu'il me force à aimer Dieu, alors que le détachement force Dieu à m'aimer. Or il est bien plus noble de forcer Dieu à venir à moi que de me forcer à aller à Dieu, parce que Dieu peut plus intimement s'insérer en moi et mieux s'unir à moi que je ne puis m'unir à Dieu. Que le détachement force Dieu à venir à moi, je le prouve ainsi : toute chose aime à être dans le lieu qui lui est naturel et propre. Or le lieu naturel et propre de Dieu est l'unité et la pureté, et c'est ce que produit le détachement. Il faut donc nécessairement que Dieu se donne à un coeur détaché." Ce que Kubrâ dit de façon strictement semblable, hormis que chez lui la Lumière est Dieu et non le Détachement : "Ceci renvoie à un principe déjà évoqué, l'idée que le même n'est connu que par le même. Seule la lumière peut connaître la lumière, dira aussi le tafsîr. Ainsi la lumière interne à la substance libérée par l'invocation monte vers le ciel d'où descend une lumière céleste attirée par l'aspiration de la première." De plus, pour le Rhénan, l'amour conduit à souffrir (souffrir pour Dieu). Or dans la souffrance, causée par et dans la créature, on ne peut s'oublier, on pense forcément à autre chose qu'à Dieu : à celui qui vous inflige la peine, à soi - voire, qui sait ? on frôle la satisfaction de ses bonnes actions et l'espoir d'une compensation, ce que Jankélévitch appelait les cinq minutes de contentement de soi qui perdent l'ascète et le vouent aux Enfers, même après une vie de vertu... Alors qu'être détaché absolument conduit fatalement à être détaché de ses mérites et démérites.

Même l'humilité, chez Johannes Eckhart, a toutes les allures (séduisantes) de l'arrogance, le contraire du disciple appelant le maître : C'est Dieu qui vient à moi, et non moi qui ferais un pas. Il est bien sûr obligé de prévenir les objections de ses coreligionnaires, qui ne manqueront pas de lui rappeler certaines écritures, ainsi Marie, "il a considéré l'humilité de sa servante". Dans un raisonnement quelque peu tordu (Maïmonide et Averroès ont sué sang et eau pour concilier Aristote et leur Révélation respective, Eckhart, lui, entortille les Ecritures pour les conformer à ses visions), il affirme que si "Notre-Dame" parle de son humilité et non de son détachement, alors que, toujours selon lui, Dieu, bien sûr, désire d'elle la même immobilité "en son détachement", c'est, en fait, pour préserver ce détachement, duquel toute mention, toute pensée, peut-être toute louange, seraient en même temps sa perte : "Et si elle avait mentionné même d'un mot son détachement, si elle avait dit : "Il a considéré mon détachement", le détachement aurait été troublé et n'aurait pas été aussi total ni aussi parfait, car par là il serait sorti de lui-même. Or aucune sortie, si petit qu'elle soit, ne peut rester sans dommage pour le détachement."

Le détachement est donc voué à s'ignorer lui-même pour subsister. Tout comme disait aussi Jankélévitch, de la sincérité qui ne peut être sincèrement sincère qu'inconsciente, et, dans le cas des humains non mystiques du dernier degré, fugace : "l'espace d'un instant je suis sincère, et puis je me rends compte que je suis sincère, et ça y est, je fonds d'admiration devant ma propre sincérité et du coup je ne le suis plus."

Ainsi donc, "l'humilité" de la Vierge n'est qu'un mot placé en barrage pour empêcher la sortie néfaste du détachement : "C'est pourquoi le prophète a dit : Audiam quid locatur in me dominus deus, c'est-à-dire : "Je me tairais et j'écouterai ce que mon Seigneur et mon Dieu me dira." C'est comme s'il disait : "Si Dieu veut me parler, qu'il vienne vers moi, je ne veux pas sortir."

Vu comme ça, cela semble un peu gonflé mais il ne faut pas perdre de vue que, pour les néoplatoniciens, l'attraction du même vers le même est primordiale, toute chose tend à être attirée par sa source et son origine, disait Sohrawardî dans le Langage des fourmis. Le moindre écart de similarité dans les essences, et la source se trouble et c'est fichu. Par contre, être parvenu à être un vide total, c'est y faire entrer le Vide par excellence, "aussi insensible à toutes les vicissitudes de la joie et de la souffrance, de l'honneur, du préjudice et du mépris qu'une montagne de plomb est insensible à un vent léger." Même similitude avec Nadjm ad-Dîn et aussi avec Tirmidhî, le stade ultime est celui de la toute-puissance : "c'est là sans doute cette solitude divine que Najm al-Dîn Kubrâ évoquait en se référant à Tirmidhî sans pour autant l'expliciter. C'est aussi ce troisième degré dont Najm al-Dîn affirme que l'on est saint que lorsqu'on l'atteint. Ce troisième degré a de très nombreuses caractéristiques dont la certitude visionnaire, l'affirmation de l'unicité, l'intimité et la vénération, et d'autres sur lesquelles on reviendra. L'une d'elle est liée à l'acquisition des noms. Il s'agit du pouvoir de faire-être, le takwîn. Ce pouvoir dérive de l'acquisition du nom suprême par lequel le saint est exaucé dans toutes ses prières" (Paul Ballanfat, introduction aux Quatorze petits traités) mais aussi de l'absence totale de volonté personnelle, de sorte que celui qui peut tout, ne veut plus rien, hormis l'agir divin. Car sans ce vide, même Dieu ne peut agir, s'installer, et y faire ses quatre volontés, "car bien que Dieu soit tout-puissant, il ne peut cependant agir que s'il trouve ou opère la disponibilité. Et je dis "opère" à cause de saint Paul, parce que Dieu ne trouva pas en lui de disponibilité, mais il le prépara en y infusant sa grâce. C'est pourquoi je dis : Dieu agit selon qu'il trouve la disponibilité."

Eckhart croit aussi à la préexistence des âmes et comment en serait-il autrement, puisque ces âmes-là sont faites d'un noyau d'éternité ? Ses idées, fatalement, égratignent sérieusement le problème du libre arbitre : non seulement Dieu voit tout, a tout su et vu par avance, connaît déjà les bonnes et les mauvaises actions de chacun, mais en plus, à tout et tous, il a déjà répondu. Il a déjà vu quelle prière était sincère, quelle autre ne l'était pas et a donc par avance agréé ou refusé toute demande, ce qui, logiquement, s'ensuit que nous naissons damnés ou sauvés, depuis l'éternité, et même celui qui refuse de se rendre "disponible", si Dieu le veut depuis toujours, une petite descente de grâce fera le nécessaire, come pour Paul. On va beaucoup disputer là-dessus, un peu plus tard...

Pensée séduisante et vierge de tout sentimentalisme gluant (à la François d'Assise), sans aucun doute. Peut-être moins séduisante que l'amour dans la joie des autres mystiques, la joie d'être en présence de Dieu étant elle-même obstacle, comme il explique: "Celui qui veut reconnaître la noblesse et l'utilité du détachement parfait, qu'il considère la parole que le Christ a prononcé sur son humanité quand il dit à ses disciple : "Il est nécessaire que je vous quitte, car si je ne vous quitte pas, l'Esprit Saint ne viendra pas en vous." C'est comme s'il disait : Vous avez trouvé trop de joie à ma présence, c'est pourquoi vous ne pouvez recevoir la joie parfaite de l'Esprit Saint. Rejetez donc les images et unissez-vous à l'Être sans forme, car la consolation spirituelle de Dieu est subtile, c'est pourquoi elle ne s'offre qu'à celui qui rejette la consoaltion charnelle."

Ainsi, le murshid impitoyable s'offre aux disciples et puis se dérobe, histoire de faire avancer les poussins hors du nid. Pourtant, nous assure le maître, "nul n'est plus joyeux que celui qui se trouve dans le plus grand détachement." Celui qui comprend ça doit forcément comprendre le nirvana si heurtant et agaçant des bouddhistes.

Etre Dieu en Dieu; Johannes Eckart, "Traité Du Détachement


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L'apprenti sorcier


"Le péché n'est pas tant problématique que tragique. On n'est pas responsable de sa beauté, de son intelligence et de sa force, mais on n'est responsable de sa bonté ; c'est-à-dire que si les défauts de l'esprit passent, à la rigueur, pour une simple malchance dont les dieux peuvent réparer les suites, en revanche les défauts du coeur nous appartiennent essentiellement et serviront à nous caractériser : dans une dure parole, dans le plaisir d'humilier, dans un geste cruel et sans courage, il y a quelque chose de déshonorant où je suis tout entier et directement et passionnément engagé. Impossible cette fois de se désolidariser de l'acte accompli ; on peut se tromper par hasard mais on ne trompe son frère que dans une intention perfide ; mon infidélité, ma méchanceté m'appartiennent éternellement."

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, La Mauvaise Conscience, 2, "Irréversibilité".

L'irrémédiable : remords et repentir

Quentin Metsys, 1514, Musée du Louvre.

"Le moraliste parle sans doute, comme l'économiste, de valeur ; mais il ne s'agit pas pour lui d'une valeur mercantile et et qui permette de comparer, d'estimer ou d'échanger. La valeur tantôt isole et tantôt uniformise ; dans ce dernier cas la valeur mesure l'équivalence, l'égal et l'inégal, le grand et le petit. Chacun de nos plaisirs, chaque mouvement de notre coeur, au contraire, a un prix inestimable et auquel rien ne se compare ; qui évaluera, par exemple, la grandeur infinie de l'amour ? Certes la réflexion consciente, repoussant ses états dans l'objectivité, ne tarde pas à les peser, à les monnayer, à préférer l'un à l'autre ; n'empêche que chaque plaisir, pris sur le fait, est en quelque sorte inappréciable. Dans ces conditions on se demande quel sens pourrait bien avoir l'idée morale du rachat, et si même elle est intelligible, toute rassurante qu'elle paraisse : certains actes ecclésiastiques, une repentance appropriée, de bonnes actions toujours plus ou moins intermittentes posséderaient cette étrange vertu d'annuler ou de compenser notre faute : on effectue sans le dire la somme algébrique des mérites et des péchés, comme si des actions pouvaient se sosutraire les unes des autres ou s'additionner entre elles. Cette comptabilité, ce "clearing" dérisoire, on appelle cela : Examen de conscience. Nous explorons notre conscience comme on fait un bilan, ou comme les marchands font leur caisse, le soir venu. En réalité ma faute passée et ma douleur présente occupent chacune leur place respective dans le temps, et celle-ci prend la suite de celle-là et se surajoute à elle sans la neutraliser. Ce contraste violent du repentir et du remords a lui-même une racine métaphysique ; le repentir insiste plutôt sur les actions, le remords met l'accent sur la personne. "

"Chaque mérite est censé refaire ce que chaque démérite a respectivement défait. Mais pas plus que le démérite ne vient en déduction d'un capital de mérite, le mérite n'est chargé de compenser les manquements du démérite."

"S'il ne s'agissait que du Faire, le repentir  suffirait assurément à me guérir : mais il s'agit d'une maladie autrement  grave : c'est mon Esse qui ne vaut rien ; la faute que j'ai commise fera éternellement partie de ma constitution intelligible, et les bonnes actions qui lui font suite ne l'"expient" en aucune manière ; ou bien ces bonnes actions sont un remède de mauvais aloi et recèlent le poison de la complaisance ou bien elles supposent elles-mêmes l'innocence retrouvée, en sorte que ce ne sont pas les vertus qui effacent notre faute, mais au contraire parce que notre faute s'est déjà volatilisée la pratique des vertus est devenue possible.  Voilà pourquoi nous appelons le remords une douleur pure. La justice du remords n'est ni répressive ni corrective... - que dis-je ? Le remords est le contraire de la justice, le remords est souverainement injuste. Du châtiment considéré comme sanction nous séparons avec peine toute espérance de rémunération, toute pensée de purgation rédemptrice ; il nous semble que la douleur nous donne des droits et que souffrir  c'est accumuler une sorte de créance. Le remords, lui, ne nous punit pas pour nous perfectionner, ni pour décourager le crime, ni pour acquitter une dette ; ce n'est pas un "exemple", ce n'est pas une initiation, et ce n'est pas non plus un règlement de comptes, (tisis), un paiement. Et pourtant le remords nous punit de nos péchés, c'est certain."

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, La Mauvaise Conscience, 2, "Irréversibilité".

vendredi 19 décembre 2008

De l'inavouable consolation


"Le marasme de l'anesthésie sénile : voilà le terme où aboutissent la déperdition de notre température affective et, en général, la dégradation de toute énergie spirituelle ! Or ceci est inavouable. Personne ne reconnaîtrait s'être consolé simplement parce que le deuil commence à dater ou parce que le chagrin est déjà vieux, car ce serait admettre que nous ne sommes pas supérieurs en cela à l'oublieuse matière qui est mens momentanea et qui ne connaît ni fidélité ni délai de convenance ; nul ne s'avoue justiciable de la loi commune, selon laquelle un chagrin éternel est aussi impossible qu'un mouvement perpétuel... Non, le créateur au petit pied ne veut pas obéir au principe de la conservation, ni reconnaître que la continuation de l'instant suppose des ressources infinies ! Il est entendu que si nous sommes ingrats ou renégat, ce n'est pas parce que l'artériosclérose affective a rendu notre chagrin un peu ligneux, ni parce que l'ardeur initiale s'est perdue faute d'aliment, comme une chandelle qui s'éteint, mais c'est pour de glorieuses et honorables raisons. L'apostat protesterait sans doute avec indignation si on le soupçonnait de se déjuger par lassitude - car la lassitude est une variante du radotage et une rechute en automatisme."

"Le désolé qui se console nie l'évidence, ou plus exactement intervertit les évidences ; fait comme s'il ne se passait rien. Telle fut la tactique d'une sagesse qui réduisait le malheur maximal de la mort à une simple apparence, déréalisait notre tragédie jusqu'à en faire une vision particulariste et partialisante du sens commun : l'inconsolable, en son délire, prend un détail unilatéral pour le centre de l'univers. Les pleurs sont une ivresse comme la colère est une démence, comme la joie est une danse, comme la panique est une griserie : le désolé qui prend son deuil au tragique ressemble à un ivrogne aveuglé par son ébriété égocentrique. La douleur ? Ce n'est rien. La mort ? Presque rien, en tout cas pour nous ; oudèn pros èmas... Sénèque  écrit à sa mère Helvia qu'il n'est pas, en exil, si malheureux qu'il en a l'air ; que l'exil n'est jamais qu'une loi loci commutatio ; et il rétablit la vérité scientifique déformée par l'optique passionnelle de l'ego. De là l'idée d'un courage qui est fait d'endurance plus que de bravoure, et qui décrète le danger inexistant. Epictère, Marc-Aurèle et Sénèque n'ont jamais été au-delà."


Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, La Mauvaise Conscience, 2, "Irréversibilité".

Être conscient ou mécontent - c'est tout comme.

Cain et Abel, Novelli, Galleria nazionale d'Arte antica, Rome


"Être conscient ou mécontent - c'est tout comme. Mais il arrive ceci que la conscience spéculative se guérit de son malheur en prévenant toute réflexion de l'objet sur elle-même. Cela s'appelle connaître."

"Mais la conscience artiste qui éloigne à l'infini le point d'application de nos sentiments pourles empêcher de revenir ne dilue la souffrance qu'en risquant de diluer aussi la joie. Quand on a commencé à se dédoubler il faut, pour trouver le repos, aller jusqu'aux étoiles : n'eût-on pas conjuré plus sûrement cette hantise en ne sortant jamais de soi ?"

"L'âme souffrante a juste ce qu'il faut de conscience pour que son affection lui soit objet, pas assez cependant pour que cette affection ne l'intéresse plus : elle va et vient, affolée, entre le "savoir" et le "subir". De là cette espèce de lucidité cruelle, stérile et monstrueuse qui est propre à la douleur - physique ou morale. Il y a dans la douleur une certaine concentration de conscience, une sorte de vaine rumination qui sont étrangères à la joie ; la conscience heureuse jouit de soi parce qu'elle triomphe de soi, parce qu'elle s'évade - sans s'oublier - en actions enthousiastes. Autant la joie est faite pour l'aventure, autant la douleur se complaît dans les délibérations interminables ; et plus elle s'y enlise, plus elle les savoure : on dirait qu'elle y trouve une sorte de délectation spéciale."


Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, La Mauvaise Conscience, 1, "La demi-conscience".

Le bol de bouillon et la Grosse Dame

"- Je vais te dire une chose, Franny, une chose que je sais. Et ne te fâche pas, s'il te plaît. Ce n'est rien de méchant. Si c'est une vie religieuse que tu souhaites mener, tu devrais savoir tout de suite que tu passes à côté de toute la liturgie que l'on suit dans cette maison ou que l'on y pratique. Tu n'as même pas assez de bon sens pour boire quand on t'apporte un bol de bouillon de poule consacrée et, pourtant, tu devrais savoir que Bessie ne fait jamais d'autre bouillon dans cette maison de fous. Alors je voudrais que tu me dises quelque chose, ma fille : même si tu mettais le monde entier sens dessus dessous pour y trouver un maître, un gourou, un saint, qui puisse te dire comment répéter ta Prière correctement, quel bien cela te ferait-il ? Comment pourrais-tu reconnaître un véritable saint alors que tu n'es pas capable de reconnaître un bol de bouillon consacré qu'on te met sous le nez ? Peux-tu me répondre ?"

"- Je me rappelle la cinquième fois que j'ai participé à l'émission de radio, j'ai doublé Walt quelquefois quand il jouait dans cette troupe... tu t'en souviens de cette troupe ? En tout cas, un soir, juste avant l'émission, je me suis mis à râler contre tout. Seymour m'avait dit de cirer mes chaussures, au moment où je sortais avec Waker. J'étais furieux. Je pensais que le public du studio était composé d'imbéciles, que le présentateur était un pauvre type, que les promoteurs publicitaires étaient une bande de cons, et je déclarai bien haut à Seymour que ça me ferait mal de cirer mes sales godasses pour ces types-là. J'ajoutais que, de toute façon, comme j'étais assis, personne ne pourrait voir mes godasses. Il me répondit de les cirer quand même. Il m'expliqua que je devais les cirer pour la Grosse Dame. Je n'avais absolument pas compris à qui il faisait allusion, mais, comme il avait pris son air de Seymour pour me dire ça, je lui obéis et je cirai mes chaussures. Il ne m'a jamais dit qui était cette Grosse Dame, mais par la suite, avant chaque émission, j'ai toujours ciré mes chaussures pour la Grosse Dame. Je l'ai fait pendant toutes les années, que nous avons figuré ensemble au programme, si tu t'en souviens. J'ai peut-être oublié de les cirer une ou deux fois, mais pas davantage. Et peu à peu, l'image de la Grosse Dame se précisa dans mon esprit. Je l'imaginai assise sous le porche de l'immeuble toute la journée, chassant les mouches, écoutant sa radio du matin jusqu'au soir, la faisant hurler le plus fort possible. J'imaginais qu'il faisait une chaleur torride et qu'elle avait sûrement un cancer et que... enfin, tu vois. En tout cas, j'avais l'impression de comprendre parfaitement pourquoi Seymour voulait que je cire mes chaussures. C'était compréhensible.

Franny s'était levée. Elle tenait maintenant le téléphone des deux mains.

- Il me l'a dit à moi aussi, dit-elle. Il m'a dit un jour d'être drôle pour faire plaisir à la Grosse Dame.

Elle mit une main sur le dessus de sa tête, l'espace de quelques secondes, puis elle la ramena sur le téléphone :

- Moi, je ne l'imaginais même pas assise sous un porche, mais je la voyais avec... oui, avec de très grosses jambes, pleines de varices. Je la voyais assise sur un horrible fauteuil d'osier. Et je pensais aussi qu'elle avait un cancer et qu'elle écoutait la radio toute la journée et qu'elle la faisait hurler. Tu vois, elles se ressemblaient !

- Oui. Oui. Oui. Très bien. Ecoute-moi encore une seconde, soeurette... Tu m'écoutes ?

Franny fit oui de la tête. Elle paraîssait très inquiète et très attentive.

- Je me moque du lieu que l'acteur choisit pour jouer. Ce peut être aussi bien dans une tournée estivale, à la radio, à la télévision, dans un foutu théâtre à Broadway, le théâtre parfait rempli de snobs bien nourris et bronzés. Mais je vais te confier un secret terrible... Tu m'écoutes ? Il n'y a personne dans ce théâtre qui ne soit la Grosse Dame de Seymour ! Et ton professeur Tupper est du nombre, soeurette. Et tous ses cousins, ses légions de cousins. Il n'y a personne au monde qui ne soit la grosse Dame de Seymour. Tu ne le savais pas ? Tu ignorais cette saloperie de secret ? Et tu ne savais pas - écoute-moi bien, s'il te plaît - tu ne savais pas qui est cette Grosse Dame ?... Ah, soeurette, ah ! C'est le Christ Lui-même. Le Christ, soeurette !"

J.D. Salinger, Franny et Zooey.

Zooey

" - C'est un jeune homme qui n'est pas encore sorti de l'université, et tu mets les gens mal à l'aise, dit-elle d'une voix égale. Ou bien les gens te plaisent ou bien ils ne te plaisent pas. S'ils te plaisent, tu parles sans arrêt et ils ne peuvent placer un mot. Et quand tu n'aimes pas quelqu'un, ce qui est extrêmement fréquent, tu restes assis comme l'image de la mort et tu laisses l'autre parler, parler, parler, jusqu'à ce qu'il s'enferre.Je t'ai vu faire ça."


" - Pourquoi j'y vais ? demanda Zooey sans se retourner. Eh bien, j'y vais principalement parce que j'en ai marre de me lever furieux le matin et de me coucher aussi furieux le soir. J'y vais parce que je juge comme un vrai Salomon tous les pauvres types que je connais. En réalité, ça ne m'embête pas en soi de juger les autres, parce que au moins je les juge avec mes tripes, pas avec ma tête... et puis, de toute façon, je sais que je paierai cher un jour ou l'autre pour tous les jugements que j'aurai formulés. Alors ce n'est pas ça qui m'embête le plus. Mais il y a une chose, une saloperie de chose que je fais au moral des gens en ville et que je ne peux supporter de voir plus longtemps. Je peux te dire exactement ce que je fais. Quand je suis là, chacun sent qu'il n'a pas vraiment envie de faire du bon travail, mais qu'il veut faire un travail qui sera jugé bon par tous les gens qu'il connaît, les critiques, les promoteurs, le public et même les professeurs de ses enfants. Voilà ce que je fais. C'est pire."


"- En bonne logique, il n'y a pour moi aucune différence visible entre un homme avide de trésors matériels ou même intellectuels et un homme avide de trésors spirituels. Comme tu le dis, un trésor est un trésor, non ? Et il me semble que quatre-vingt-dix pour cent des saints qui ont détesté ce monde ont été, au fond, aussi avides et aussi peu attirants que nous le sommes."


"- Buddy a dit qu'un homme devrait être capable de rester étendu au pied d'une colline ave cla gorge tranchée, son sang s'écoulant lentement jusqu'à ce que vienne la mort, et que, si une jolie fille ou une vieille femme venaient à passer avec une belle cruche en équilibre sur la tête, il devrait avoir la force de se soulever sur un coude et de s'assurer que la cruche arrive entière au sommet de la colline.

Il réfléchit à cette proposition et émit un petit grognement.

- j'aimerais bien le voir faire ça, le salaud !"






Bellini, Kunsthistorisches Museum, Vienne, 1515.

"Tu ne parles que d'ego. Mais bon sang, le Christ lui-même aurait du mal à dire ce qu'est un ego et ce qu'il n'est pas. Nous sommes dans l'univers de Dieu, ma fille, pas dans le nôtre, et c'est lui qui décide en dernier ressort ce qu'est un ego. Et ton cher Epictète lui-même ? Ou ta chère Emily Dickinson ? Tu voudrais que ta chère Emily, chaque fois qu'elle veut écrire un poème, s'assoie et répète une prière jusqu'à ce que cette petite impulsion égoïste et méchante s'en aille pour de bon ? Bien sûr que non ! Mais tu aimerais bien que l'ego du professeur Tupper lui soit enlevé comme par enchantement. Ce n'est pas du tout la même chose, sans aucun doute. Mais ne aprs donc pas en guerre comme ça contre l'ego en général. A mon avis, la plupart des choses qui vont de travers dans ce monde viennent de gens qui n'utilisent pas leur véritable ego. Prends ton Tupper, par exemple. D'après ce que tu dis de lui, je suis prêt à parier n'importe quoi que ce qu'il utilise et que tu appelles son ego n'est pas du tout ça, mais une autre faculté, bien plus basse, bien moins importante. Quand même, tu es allée assez longtemps à l'école pour être au courant, non ? Gratte un peu à la surface d'un instituteur incompétent, ou tout aussi bien d'un professeur d'université, et une fois sur deux, tu verras apparaître un excellent mécanicien de garage ou un maçon. Ce sont des personnes déplacées, tu vois. Prends un peu Le Sage, mon employeur, mon ami, ma Rose de Madison Avenue. Est-ce que tu crois que c'est son ego qui l'a fait entrer à la télévision ? Pas du tout ! il n'a plus d'ego, si jamais il en a eu un. Il est divisé en un certain nombre de violons d'Ingres. Il en a au moins trois dont je suis sûr, et tous les trois sont liés à l'énorme atelier qu'il a fait installer au sous-sol de sa maison pour dix mille dollars ! L'atelier est rempli d'outils et de vis et de Dieu sait quoi. Les gens qui se servent de leur ego, de leur ego véritable, n'ont pas de temps à consacrer à des violons d'Ingres."

"Je t'assure que c'est épouvantable. Il cause, il cause, il cause. Et quand il ne cause pas, il fume ses puanteurs de cigares dans tous les coins de la maison. Cette odeur-là me rend tellement malade que je pourrais me rouler par terre et crever sur-le-champ à certains moments.

- Les cigares, ça n'est jamais que du lest, ma fille. Du lest, rien d'autre. s'il ne pouvait pas s'accrocher à son cigare, il quitterait le sol. Nous ne reverrions plus jamais notre Zooey."

J.D. Salinger, Franny et Zooey.

jeudi 18 décembre 2008

Jésus vs saint François


Le Christ chassant les marchands du Temple
Dürer, 1511, gravure sur bois, British Museum, Londre


"-Enfin ce qui me reste à dire va sûrement provoquer une explosion. Mais je n'y peux rien, c'est ce qu'il y a de plus important pour moi.Il parut demander son avis au plâtre du plafond, puis il ferma les yeux.

- Peut-être as-tu oublié, toi, mais moi je me souviens d'une époque où tu étais au milieu d'un joli petit renoncement au Nouveau Testament. On entendait tes protestations à des kilomètres, ma fille. Tout le monde était dans cette saloperie d'Armée à l'époque, et j'étais le seul privilégié à bénéficier de tes paroles. Mais t'en souviens-tu ? Est-ce que ça te dit la moindre chose ?

- J'avais à peine dix ans ! dit Franny par le nez.

Sa voix était lourde de menaces.

- Je sais quel âge tu avais. Je le sais mieux que personne. Et puis, dis, hé, ne me la fais pas, ma fille. Je ne remets pas cette histoire sur le tapis pour le plaisir de de la rentrer dans la gorge. Mon Dieu, non ! Je reparle de ça pour une excellente raison. C'est parce que je crois que tu n'as pas compris Jésus quand tu étais gosse et je suis convaincu que tu ne le comprends pas plus maintenant. Je crois que tu le confonds dans ton esprit avec cinq ou dix autres personnages religieux, et je ne vois pas comment tu peux continuer la Prière à Jésus avant d'avoir les idées un peu plus claires. Te souviens-tu un peu de ce qui a préludé à cette petite apostasie ? ... Franny ? Tu t'en souviens ou quoi ?

Pour toute réponse, il n'entendit qu'un nez violemment débouché.

- Eh bien, moi je m'en souviens. C'est Matthieu, au chapitre VI. Je m'en souviens même très bien, ma fille. Je sais même encore j'étais à ce moment-là. J'étais dans ma chambre où je mettais du chatterton autour de ma canne de hockey, et toi, tu es entrée en coup de vent avec une bible ouverte à la main. Tu n'aimais plus Jésus et tu voulais me demander si tu pouvais téléphoner à Seymour, dans son camp militaire, pour le lui dire. Et sais-tu pourquoi tu n'aimais plus Jésus ? Je vais te le dire. Parce que, premièrement, tu n'approuvais pas qu'il soit entré dans la synagogue et qu'il ait jeté les tables et les idoles dans tous les coins. Tu disais que c'était très brutal et très inutile. Tu étais certaine que Salomon ou les prophètes n'auraient jamais fait ça. Et deuxièmement, tu n'approuvais pas ce qui était dit à lapage que tu regardais en entrant dans ma chambre : "Voyez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers et votre Père céleste les nourrit !" Cela, tu l'acceptais, tu le trouvais beau et émouvant, mais quand Jésus dit juste après : "Ne valez-vous pas plus qu'eux ?", alors là la petite Franny ne marchait plus. C'est là que la jeune Franny laisse la Bible toute seule dans le froid et s'en va à grand pas vers le Bouddha qui ne fait pas de distribution et ne s'en prend pas aux jolis petits oiseaux du ciel. Hein, par exemple, toutes les oies et tous les poussins que nous avions près du Lac. Et ne me redis pas que tu avais dix ans seulement. Il n'y a pas de grands changements entre dix et vingt ans, ni même entre dix et quatre-vingts ans. Tu ne peux toujours pas comprendre ni aimer autant un Jésus qui a dit et fait un certain nombre de choses qu'il est censé avoir dites et faites. Tu le sais bien, d'ailleurs. Tu es par nature incapable de comprendre un fils de Dieu, quel qu'il soit, qui renverse les tables. Et par nature tu es également incapable d'aimer ou de comprendre un fils de Dieu qui dit que n'importe quel être humain, même un professeur Tupper, a plus de valeur aux yeux de Dieu qu'un pauvre petit poulet de Pâques.

Franny faisait maintenant face à la direction d'où venait la voix de Zooey. Elle était assise, très droite, un petit paquet de kleenex serré à la main. Bloomber n'était plus sur ses genoux.

- Je suppose que toi, tu en es capable, dit-elle d'une voix acide.

- Que j'en sois ou non capable ne nous concerne nullement ici. Mais tu as raison, j'en suis capable, moi. Je n'aime guère parler de ça, mais moi, du moins, je n'ai jamais essayé de transformer, en pleine connaissance de cause, Jésus en saint François d'Assise, pour le rendre plus "aimable", ce que quatre-vingt-dix-huit pour cent des chrétiens passent leur temps à faire. Je ne dis pas que c'est un grand mérite. Il se trouve que je n'éprouve aucune attirance pour les gens comme saint François d'Assise. Mais toi, c'est tout le contraire."


Giotto, légende de st François, chappelle d'Assise.


Moi aussi, à 10 ans j'ai claqué la porte du catéchisme, sans attendre d'avoir fait ma seconde communion, la "solennelle", parce que Dieu n'aimait pas les animaux (qu'il tape sur les marchands, je trouvais ça très bien, je n'aimais pas non plus l'argent, n'en ayant jamais manqué). En tous cas, le curé nous avait dit au catéchisme que les animaux n'entraient pas au Paradis. Comme j'étais très Greenpeace avantl'heure et fanatique du monde animal (que je continue, sans pouvoir m'en empêcher, à préférer à ma propre espèce), j'avais été outrée. Le curé (un vieux curé de campagne qui dans ses sermons nous fustigeait pour les papiers de bonbon qu'il retrouvait partout, ce qui nous donnait le fou rire, et c'est le seul sermon dont je me souvienne bien) avait dû être drôlement déçu. A 9 ans, avant ma première communion, j'étais quand même la seule à avoir lu les quatre évangiles, les vrais, pas une édulcoration ad usum delphini. Il ignorait que j'avais lu aussi les contes et légendes sur l'hindouisme et le Bouddha. J'étais, pour finir, presque devenue bouddhiste (ou hindouiste, je n'avais qu'une vague notion de la différence et j'aimais beaucoup Vishnou, qui était beau et aimable, lui). C'était presque fait et j'allais annoncer ça à ma mère quand mon arrière- grand-mère étant morte en juin, le mois suivant, en vacances, arrêtés dans une petite ville du sud-ouest, je ne sais plus laquelle, pour des courses, ma mère, en attendant mon père, était allée allumer un cierge dans l'église, juste devant le parking, pour son âme. Et c'est moi qui l'avais accompagnée, sans doute parce que les deux cadets étaient avec mon père. Bref, je me souviens, devant les bougies, du regard par en-dessous que j'avais coulé sur le Christ en croix, avec le vague sentiment qu'il me jetait un regard de doux reproche (c'est ce qui était énervant dans le christianisme, cette culpabilité douçeâtre). En sortant, un peu quinaude, j'avais bien senti que cette visite n'était pas faite par hasard, que c'était une façon de me rattraper par le cou, et j'avais dû maugréer en pensant à ma vocation avortée de bikkhu : "Bon, bon, c'était juste une idée comme ça, hein." Pour finir, je ne suis plus jamais retournée à l'église, sauf en passant, à l'adolescence, sans grande conviction, ou en me bricolant une spiritualité gentille à la saint François, et puis j'ai fini athée et puis agnostique, et puis gnostique, mais jamais convertie à autre chose, non, même pas à l'islam (même si je préfère toujours les canetons aux humains, je les trouve plus finis). Je ne suis plus rien, certes, mais pas une renégate.

"Zooey mit brusquement les mains sur son visage maintenant moite, les y laissa un moment et les retira. Il les replia ensemble sur sa poitrine. Sa voix se fit entendre de nouveau, sur un ton de conversation presque parfait.

- Ce qui me dépasse dans tout ça, c'est que je n'arrive pas à comprendre pourquoi quelqu'un, n'imorte qui, sauf un enfant, un ange ou un simple bienheureux comme ton pèlerin, aurait envie de dire cette prière à un Jésus qui serait différent de ce qu'il est dans le Nouveau Testament. Mon Dieu ! Il est l'homme le plus intelligent de toute la Bible, c'est tout ! Dis-moi qui il ne dépasse pas de plusieurs têtes ? Hein, non, mais dis-le moi ! Qui ? Les deux Testaments sont remplis de pandits, de prophètes, de fils favoris, de Salomons, d'Isaïes, de Davids, de Pauls, mais enfin qui à part Jésus savait de quoi il retournait ? Personne. Pas Moïse en tout cas. Ne me dis pas que Moïse le savait. C'était un brave homme et il était en contact avec son Dieu, mais justement, nous y voilà : il était obligé de se tenir en contact avec lui. Jésus, lui, s'est rendu compte qu'il n'y a pas de séparation d'avec Dieu.


Zooey claqua brusquement ses mains l'une contre l'autre, une seule fois, assez faiblement d'ailleurs, et comme malgré lui. On eût dit que ses mains s'étaient déjà repliées sur sa poitrine avant qu'elles eussent fini leur geste.

- Oh ! Seigneur ! Quel esprit ! dit-il. qui d'autre, par exemple, serait resté bouche cousue quand Pilate a demandé une explication ? Sûrement pas Salomon. Salomon aurait trouvé quelques phrases bien ramassées, dans un moment pareil. Je ne suis pas certain que Socrate n'en aurait pas fait autant, pas sûr du tout. Criton se serait débrouillé pour le prendre à part un instant, le temps de noter quelques mots bien choisis pour la postérité. Mais surtout, avant tout, par dessus tout, qui d'autre dans la Bible à part Jésus savait - savait - que nous transportons partout le Royaume de Dieu avec nous, qu'il est à l'intérieur de notre être, dans un endroit où nous sommes bien trop stupides, bien trop sentimentaux, bien trop terre à terre pour aller regarder ? Il faut être fils de Dieu pour savoir ça. Pourquoi ne penses-tu jamais à ces choses ? Non, Franny, sans blague, je suis très sérieux. Si tu ne vois pas Jésus exactement tel qu'il était, tu passes à côté de la Prière à Jésus. Si tu ne comprends pas Jésus, comment peux-tu comprendre sa Prière ? Ce n'est plus qu'une espèce d'incantation organisée. Jésus était l'adepte suprême, bon Dieu, mais oui, l'adepte suprême envoyé en mission, une mission très importante. Ce n'était pas du tout un saint François, il n'avait pas le temps de rédiger quelques cantiques, de prêcher pour les petits oiseaux ni de faire aucune de ces petites choses si apitoyantes qui sont tellement chères au coeur de la petite Franny Glass. Je ne plaisante nullement, bon Dieu ! Comment peux-tu passer à côté de ça ? Si Dieu avait voulu choisir un type qui eût la personnalité si attirante de saint François pour faire son boulot dans le Nouveau Testament, rassure-toi, il l'aurait trouvé, il aurait pris saint François. Mais il a choisi le meilleur, le plus intransigeant, le plus aimant, le moins sentimental, le plus original des maîtres. Et je te jure que, si tu ne vois pas ça, tu passes à côté de la Prière. Cette Prière n'a qu'un but et un seul : rendre la personne qui la récite consciente du Christ. Elle ne crée nullement un lieu de rendez-vous privilégié, confortable, saint, où tu rencontrerais un personnage divin, adorable, gluant, qui te prendrait dans ses bras, te soulagerait du fardeau de tes devoirs et ferait disparaître à tout jamais tes sales Weltschmerzen et tes professeurs Tupper. Et si tu es assez intelligente pour te rendre compte de cela, et tu l'e, toi, bon Dieu, et que tu refuses l'évidence, tu fais un mauvais usage de cette Prière, tu t'en sers pour demander un monde plein de poupées et de saints et vide de Tuppers.

Zooey s'assit soudain en se décollant du sol à la vitesse d'une fusée et il regarda Franny. Sa chemise, pour employer une expression familière, était à tordre.

- Si Jésus avait voulu que la prière soit utilisée pour..."

Avant cela, avant ce catéchisme de vieille ganache, j'avais été aussi à une autre école, avec un curé moderne, un enseignement moderne, où l'on chantait en tapant dans ses mains, où l'on apprenait à s'aimer et à chanter que Dieu nous aimait ( et à aimer la nature puisque la nature c'était Dieu aussi) dans des livres plein de coloriages, de soleil et d'arc-en-ciel : un catéchisme à la saint François, très rose bonbon, avec un Jésus "divin, adorable, gluant", dégoulinant de bons sentiments forcés. J'avais détesté et demandé à changer pour quelque chose d'un peu plus "sciences dures" en théologie. Entre les saint François doucereux et les soutanes austères qui interdisaient aux canetons l'entrée du paradis, rien n'allait. Finalement, c'est l'islam et ses sheikhs qui m'ont donné l'idée de ce qu'est un grand murshîd, le meilleur des murshids, c'est-à-dire "le plus intransigeant, le plus aimant, le moins sentimental, le plus original des maîtres". Rumî vs Ruzbehan (c'est-à-dire pas ce que l'on fait de Rumî ici, mais le vrai, celui qui cingle et cravache).

A dix ans, oui, j'étais bien cette Franny tête à claques et ça m'a duré longtemps. Maintenant, et je ne suis pas sûre que cela soit mieux, j'avais aussi, et j'ai encore, une bonne dose de "monstre avisé" en moi, comme dirait Zooey, celle qui ne supporte pas qu'on renifle et pleurniche, celle à qui on peut dire :

"-Tombe un peu malade pour voir et profites-en pour aller te rendre visite à toi-même. Tu verras à quel point tu manques de tact. Tu es la personne qu'il faut absolument éviter d'avoir auprès de soi quand on ne se sent pas en forme. Je n'en ai jamais vu pire que toi dans ces cas-là. Il suffit que quelqu'un ait pris froid, par exemple. Sais-tu ce que tu fais dans ces cas-là ? Tu le regardes d'un air absolument dégoûté chaque fois que tu le vois. ""

Mais le murshid en herbe, monstre avisé et pontifiant, est encore mieux envoyé :

"- C'est nous, répéta Zooey en la prenant de vitesse. Nous sommes des monstres, c'est tout. Ces deux salauds-là s'y sont pris de bonne heure et ils nous ont bien eus. Ils nous ont transformés en monstres et ils nous ont donné des idées de monstres. Nous sommes comme la Femme Tatouée et nous n'aurons pas une minute de paix pendant le restant de notre vie avant que tout le monde ne soit tatoué.

Avec un air extrêmement sinistre, Zooey amena son cigare à ses lèvres et tira dessus, mais il était éteint.

- Et par-dessus tout, ajouta-t-il aussitôt, nous avons le complexe des "Enfants avisés". Nous n'avons jamais vraiment quitté les ondes. Tous. Nous ne parlons pas, nous tenons la dragée haute aux autres. Nous ne faisons jamais la conversation, nous faisons des exposés. Moi du moins. Dès que je suis dans une pièce avec quelqu'un qui a un nombre d'oreilles normal, je deviens une espèce de prophète ou bien un coupeur de cheveux en quatre. Le Prince des Raseurs. Hier soir, par exemple, hein, prenons un peu hier soir. Au San Remo, je faisais des prières continuelles pour que Hess ne me parle pas de son nouvau scénario. Je savais qu'il avait un nouveau manuscrit avec une intrigue comme ça. Je savais foutrement bien que je ne sortirais pas du restaurant sans mettre un nouveau manuscrit dans ma poche. Mais je priais pour qu'il m'épargne le supplice d'une préprojection orale. Il n'est pas stupide. Il sait bien que je suis incapable de me taire.

Soudain, Zooey se retourna sans ôter son pied du divan et prit d'un geste rapide une boîte d'allumettes posée sur la table de sa mère. Puis il fit de nouveau face à la fenêtre, se remit à fixer le toit de l'école et porta le cigare à ses lèvres, mais il l'en retira aussitôt.

- Qu'il aille au diable, d'ailleurs, cet imbécile-là. Il est tellement idiot que ça me brise le coeur de penser à lui. Il est comme tous les gens de la télévision. Et de Hollywood. Et de Broadway. Il croit que tout ce qui est sentimental est tendre, que tout ce qui est brutal est une tranche de vie réaliste, et que tout ce qui finit par la violence physique constitue le dénouement de quelque chose qui n'est même pas...

- Et tu lui as dit ça ?

- Tu penses si je lui ai dit. Je viens de te dire que je suis incapable de me taire. Je lui ai dit tout ça et même plus. Et quand je suis parti, il aurait voulu être mort, ou du moins qu'un de nous deux soit mort. Si seulement c'était moi !"

J.D. Salinger, Franny et Zooey.

lundi 15 décembre 2008

Cantique de Jean Racine



Verbe égal au Très-Haut, notre unique espérance,
Jour éternel de la terre et des cieux,
De la paisible nuit nous rompons le silence :
Divin sauveur, jette sur nous les yeux.
Répands sur nous le feu de ta grâce puissante ;
Que tout l'enfer fuie au son de ta voix ;
Dissipe ce sommeil d'une âme languissante
Qui la conduit à l'oubli de tes lois!
Ô Christ ! sois favorable à ce peuple fidèle,
Pour te bénir maintenant assemblé ;
Reçois les chants qu'il offre à ta gloire immortelle,
Et de tes dons qu'il retourne comblé
.


En addition au Requiem, une merveille que ce Cantique de Jean Racine, chanté de façon toute simple, toute unie, presque les mains derrière le dos, par une chorale spontanée, et par des voix si françaises, ce qui donne la même impression que les comédiens anglais qui récitent Shakespeare, la justesse, la respiration, tout ça coule de source : équilibre, grandeur sans grandiloquence, la foi naturelle et de bon ton du XVII°, le grand goût sans apprêt.

les Russes n'ont point de routes


"Tous ceux qui ont voyagé savent que les personnes réunies par le hasard dans une voiture ne se mettent pas immédiatement en rapport, et, à moins de circonstances rares, elles ne causent qu'après avoir fait un peu de chemin. Ce temps de silence est pris aussi par un examen mutuel que par la prise de possession de la place où l'on se trouve. Les âmes ont tout autant besoin que le corps de se mettre en équilibre. Quand chacun croit avoir pénétré l'âge vrai, la profession, le caractère de ses compagnons, le plus causeur commence alors, et la conversation s'engage avec d'autant plus de chaleur, que tout le monde a senti le besoin d'embellir le voyage et d'en charmer les ennuis. Les choses se passent ainsi dans les voitures françaises. Chez les autres nations, les moeurs sont bien différentes. Les Anglais mettent leur orgueil à ne pas desserrer les dents ; l'Allemand est triste en voiture, et les Italiens sont trop prudents pour causer ; les Espagnols n'ont plus guère de diligence, et les Russes n'ont point de routes."

Honoré de Balzac, Un Début dans la vie

Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.