La Seconde Guerre mondiale et la Libération vues par le griot Djéliba


"Le commandant Héraud parla longtemps ; l'interprète traduisit ; pour la compréhension du Centenaire, le griot commenta et interpréta les derniers événements survenus dans le monde pendant que le Bolloda vivait les saisons d'amertume. L'infructueuse tentative de débarquement à Dakar ne découragea pas le général de Gaulle. Bien au contraire. Il monta et rencontra ses trois autres collègues. Ils se réunirent à quatre, les quatre grands parmi les cinq qui s'étaient partagé le monde. Lui, de Gaulle, chef des empires du Sud (les Arabies, les Négrities et les mers australes), Churchill, chef des empires du Nord (Londres, les Iles britanniques et tous les oécans nordiques), Roosevelt, chef des empires de l'Ouest (New York, les Amériques et les océans du couchant), Staline, chef des empires du Levant (Moscou, les Russies et tous les océans orientaux). Eux, les quatre maîtres des quatre points cardinaux, jurèrent de poursuivre la guerre et de ne l'arrêter que le jour où ils auraient détruit le cinquième empire et tué Hitler, cinquième maître du monde, chef des empires du Milieu (Berlin, les Frances, les Italies et les mers du Milieu). Les quatre alliés s'en allèrent consulter le plus grand devin de l'univers qui leur dévoila les secrets de guerre du maître de Berlin, ses totems, ses faiblesses et leur recommanda des ensorcellements qu'ils pratiquèrent, des sacrifices qu'ils égorgèrent.

Après les libations et les sacrifices, de Gaulle descendit à l'extrémité des Négrities à Brazzaville, y rassembla les Nègres de toutes les tribus dont ceux de Soba. Il constitua une armée redoutable à la tête de laquelle il remonta le désert par la piste des pèlerins, feignant d'aller au pèlerinage de La Mecque. Hitler se laissa abuser par le stratagème ; s'il avait été musulman, il eût su qu'un infidèle comme de Gaulle ne pouvait pas pèleriner. Arrivé à hauteur des mers des Arabies, le chef des Français insoumis se dirigea vers l'Ouest, traversa le désert, arriva au bord des mers du milieu et attendit. Dès qu'apparut le soleil du jour faste indiqué par le devin, le jour le plus long de l'année, les quatre maîtres des quatre points cardinaux attaquèrent au même moment. Les sacrifices étaient exaucés, les ensorcellements réussis : comme l'avait prévu le devin, au moment de l'attaque, Hitler drogué dormait - personne ne réussit à le réveiller -, tous les maréchaux de l'Empire allemand avaient abandonné leurs postes de combat et se délassaient en Prusse dans les bras de leurs maîtresses. Les attaques purent se développer et, avant qu'Hitler ne se réveillât, que les maréchaux pussent regagner leurs postes de commandement des marches de l'empire, les soldats allemands furent bousculés, vaincus et mis en déroute. Les avions, les chars et les sous-marins des armées triomphantes les poursuivirent jsuqu'à Berlin où Hitler, surpris, se réfugia dans les boyaux de pangolin de son palais, comme l'avaient fait dans les montagnes de Koulikoro l'empereur Soumaro Kanté en 1235 après la bataille de Kirina, et Eh-Hadji Omar Tall en 1864, dans la grotte de Djiguimbéré près de Bandiagara, après la bataille du Macina. Mais Hitler était un toubab infidèle : il ne connaissait pas assez de pratiques magiques comme Soumaro pour se transformer en vautour ni assez de savoir coranique comme Eh-Hadji Omar pour devenir un écho. C'est comme des souris que Hitler, son épouse et son chien furent enfumés et grillés dans les boyaux de leur palais.

En triomphateur, de Gaulle s'attribua la force et le pouvoir en France, et en maître des Arabies, des Négrities, il parla :
"Moi, le général de Gaulle, j'ai vengé le monnè que que caporal Hitler avait infligé à tous les généraux du monde."

Djigui décocha un sourire d'amiration pour de gaulle : il venait de comprendre l'histoire de la dernière guerre."

"Après une bonne demi-heure de palabre, Djigui restait perplexe : malgré l'insistance des visiteurs, il ne saisissait pas la différence entre colons gaullistes et pétainistes et ne percevait pas le motif exact de la réapparition de deux proscrits et de l'interdit. Le fils Kélétigui s'aperçut de l'embarras de son père ; voulut rectifier et expliquer. Rapidement, il y renonça : il ne parvenait qu'à embrouiller des discours qui l'étaient déjà trop. L'interprète a dit gnibaité pour liberté ; dans les commentaires du griot, cette gnibaité est devenue nabata qui littéralement signifie "viens prendre maman". La liberté, la nabata, avait, pour ceux de Bolloda, cette dernière signification. Le Centenaire déconcerté se demandait pourquoi de Gaulle voulait absolument équiper tous les Noirs d'Afrique, nous garantir à nous tous des porteurs de vieilles mamans. Après de vaines et puisantes explications, pour faire saisir les notions de citoyen et d'égalité - "Désormais, Arabes et Noirs des colonies sont des citoyens avec égalité de droit avec les Français de France" - on démontra au Centenaire que, s'il n'avait pas renoncé à toutes épousailles, il aurait pu désormais faire venir de Paris une jeune vierge toute rose pour compléter son harem : perspective qui arrache un léger sourire au vieillard."

Monné, outrages et défis , Ahmadou Kourouma.

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