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Affichage des articles du octobre, 2008

De l'aspiré aspirant

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Guru et murid, jardin de Pencak Silat, Indonésie
Joli propos sur la relation d'amour profond, essentiel entre le murîd et son murshid (ici aspirant-aspiré) à propos de son maître 'Ammâr al-Bidlisî et qui explique l'absolue douleur et donc le châtiment implacable qu'il appela sur la ville de Khwarizm, après l'assassin de son propre murîd Madjd al-Dîn :"La première fois que je le rencontrais, notre maître 'Ammâr dit : Nous possédons dans l'éducation trois voies : l'expression claire, l'allusion pour les intermédiaires et la réalité cachée pour les forts. Je répondis : Je désire la voie de la réalité cachée. Or la réalisation de cela consiste en ce que le coeur de l'aspirant s'annihile dans le coeur de l'aspiré de sorte que rien ne se produise dans le coeur de l'aspiré qui ne se produise dans le coeur de l'aspirant. Le coeur de l'aspiré est lui-même annihilé dans l'aspiration de Dieu, si bien que lorsque l'aspirant …

Les effrontés

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Il y a donc trois catégories de saints pour Nadjm ad-Dîn. Le "commun", le "milieu" et les saints supérieurs; la "classe de saints qui obtient la vision des attributs et en reçoit la lumière". Ces saints-là, (que l'on peut très certainement assimiler aux Quarante), Kubrâ les qualifie d'un curieux adjectif : "Au début des Dix principes, Nadjm ad-Dîn les nomme effrontés, ceux qui volent, etc. L'effronterie, l'intrépidité de ces saints tient au fait qu'ils atteignent cette solitude divine où le coeur complètement anéanti est le pur réceptable des attributs de Dieu, laissant Dieu seul à son amour."
Or je me demande si ce terme "effronté" ne renvoie pas au persan "ayyârân" (ayyârûn en arabe), qui veut dire à la fois insolents, dégourdis et désignaient aussi les confréries de brigands, ce que j'avais déjà noté dans le Roman de Baïbars : "Par ailleurs, cette complicité indulgente entre le roi et Fleur des …

Allah et le chemin de fer

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"Une fois, le commandant reprocha vertement au Centenaire son silence, son désintérêt pour le train, travail sans lequel Soba ne serait jamais civilisé. Djigui répliqua par la prière : "Quels que soient le courage et les voeux des humains, c'est toujours en définitive la volonté divine qui se réalise." L'interprète traduisit les propos par : "Allah finira par nous aider à construire le chemin de fer." Un sourire condescendant de civilisé éclaira le visage du Blanc qui se heurtait là aux fainéantise, apathie et fatalisme congénitaux de l'indigène, travers contre lesquels ses professeurs de l'Ecole coloniale de Paris l'avaient tant prévenu."
Monné, outrages et défis , Ahmadou Kourouma.

La sainteté et les noms de Dieu

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Etonnante description du voyage de retour du gnostique selon Najm al-Dîn Kubrâ. Cette fois-ci, pas de montagne de Qâf, pas de cheminement avec Khidr vers un Nâ Kojâ Abâd unique, pas de stations et d'états, mais un un voyage à travers les royaumes des noms :
"A partir de Tirmidhî, Najm al-Dîn Kubrâ reprend l'idée du parcours des noms de Dieu. Le saint voyage dans les noms de Dieu. Chaque nom est en somme un univers en soi qui constitue une sorte de royaume avec son gouvernement, ses lois, etc. Le parcours des noms est donc comme le passage d'une région du monde caché à une autre, ce qui ouvre la perspective d'une géographie visionnaire, que cependant Najm al Dîn Kubrâ n'exploite pas outre mesure."
Chaque passage d'un royaume à l'autre gratifie le voyageur de nouvelles connaissances, sans qu'il perde le bagage amassé dans ses étapes antérieures. Mais tout cela a un but, qui n'est pas le même pour tous : retrouver le royaume de son nom propre, …

La mort de Najm al-Dîn Kubrâ

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Jami al-Tawarikh, Rachid al-Dîn, 1307. Edinburgh University Library.
Nadjm al-Dîn, peut-être inspiré là-dessus par Al-Tirmidhî qui l'influença tant, ne considérait pas que la sainteté s'opposait au courage physique et notamment à l'usage des armes, ne dédaignant pas de jouer les Frère Tuck quand il s'agissait d'amener plus de justice en ce monde. Sa mort devant l'assaut des Mongols en fait déjà une figure héroïque, puisqu'il refusa de s'enfuir comme on l'y incitait. Mais le plus étonnant est ce que rapporte la tradition, à savoir que l'anéantissement du Khwarizm par Gengis Khan, il l'avait appelée de ses voeux, par souci de justice, car leKhwarizm devait payer la mort de son disciple préféré, Madjd al-Dîn. Mais son appel exaucé, il ne considéra pas devoir échapper à l'effet de sa malédiction. Sans aucun doute un cas éminent de djavanmardî, comme le rapport Paul Ballanfat dans son introduction à ses 14 traités :
"L'un des traits le…

Des choses qui civilisent

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"Les travaux forcés étaient la deuxième besogne qui permettaient aux Noirs d'entrer dans la civilisation. Les réquisitionnés iraient travailler pendant six mois dans les mines, les exploitations forestières et agricoles des Blancs. Les forcés seraient nourris, logés, vêtus et rémunérés. A leur départ, ils aurait un couvre-pied ; au retour, un pécule, c'est-à-dire de l'argent, qui leur permettrait de s'acquitter de l'impôt de capitation et d'acheter des miroirs et des aiguilles ; autant de choses qui civilisent."



"L'interprète présenta exhaustivement la situation au commandant civil ; la pacification était achevée, il n'avait pas besoin de pénétrer dans les brousses. Mais le commandant était un Blanc consciencieux qui avait des principes ; il ne croyait pas aux dires d'un Nègre. Il entreprit sa tournée et constata que les indigènes savaient effectivement ce qu'était un Toubab. Un homme qui ne pouvait sortir nu-pieds et nu-tête, qui,…

"L'infini qui est au ciel a changé de paroles"

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J'aime cette idée qu'à chaque changement de temps, d'ère, après chaque désastre, le sens des mots glisse, s'invalide et doit être redéfinit, comme un dictionnaire dont chaque ligne, décalée, aurait sa définition faussée :


"Je rejoins mon Konia, rechercher pourquoi tant de feux allumés, de morts abandonnés, de prières dites, de sacrifices exposés pour la religion et contre les Nazaréens n'ont pas accueilli plus de bénédictions et secours d'Allah. Apprendre les nouvelles vérités. L'infini qui est au ciel a changé de paroles ; le Mandingue ne sera plus la terre des preux. Je suis un griot, donc homme de la parole. Chaque fois que les mots changent de sens et les choses de symboles, je retourne à la terre qui m'a vu naître pour tout recommencer : réapprendre l'histoire et les nouveaux noms des hommes, des animaux et des choses. Dans mon Konia natal, j'observerai pour reconnaître les nouveaux symboles, et recommencerai l'existence pour reconn…

Poncifs ailés

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Avec la mort de Guilaume Depardieu on a eu droit à la série de tous les poncifs possibles, déclinés autour de l'Ange : "Ange rebelle" ayant la palme (personne ne semble se souvenir que l'Ange rebelle désigne Lucifer), "ange blessé", "ange à vif" "ange en colère" (dixit Télérama, qui en additionnant l'amputation plus l'âge de la mort, nous assure que "le rapprochement avec Rimbaud devient inévitable." Je me demande ce qu'est un ange dans l'imaginaire contemporain. Je pense que sa définition théologique (de quelque religion que ce soit) en étonnerait pas mal. Dans la symphonie des lieux communs, "ange" veut simplement dire mort précoce à belle gueule (si possible). Tout comme "petit prince" désigne toutes sortes de réussites en dessous de trente ans, dans tous les domaines, que ce soit dans la finance ou la variété, le ski nautique ou une carrière de soliste virtuose.

Chute des anges rebelles, L…

"Mais à quoi ils servent, en finale ?"

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Ce qui me gêne dans le concert de louanges qui accueille la mort de la soeur Emmanuelle (le même que pour celle de l'abbé Pierre) et le fait que même les laïcards les plus durs sont prêts à réclamer sa canonisation, est cette confusion que l'on fait entre, même pas la charité, mais "l'humanitaire" et la sainteté (qu'ils le soient ou non n'est pas le sujet). Mais de quoi s'agit-il dans cette déviation de sens ? D'utilitarisme. Nous vivons un monde qui a le culte de l'utilité immédiate et visible à nous-mêmes, pour nous-mêmes. Soeur Emmanuelle, l'abbé Pierre étaient des gens immédiatement et visiblement utiles, (pas seulement pour les pauvres, mais aussi à ceux qui les révèrent, car ils palliaient l'égoisme et l'injustice du monde et calmaient la bonne conscience des uns et des autres tant qu'on pouvait donner à leurs oeuvres : "Ah, il en faudrait plus des gens comme ça !"). Ce qui rejoint une réflexion indignée que j&#…

"Les meutes de margouillats et de vautours trouèrent ses côtes ; il survécut grâce au savant Balla

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In Carnets d'histoire naturelle, Musée canadien de la Nature.
" A propos de buffles, le combat de Balla contre un buffle-génie fut épique. Dans les lointaines plaines du fleuve Bafing, Balla déchargea entre les cornes d'un buffle les quatre doigts de poudre. Quel fut l'ébahissement du chasseur lorsqu'il vit la bête foncer sur lui comme si le coup n'avait été que le pet d'une grand-maman. L'homme savant et expérimenté qu'était Balla comprit tout de suite qu'il avait affaire à un buffle-génie, et il sortit le profond de son savoir. Combat singulier entre l'homme savant et l'animal-génie ! L'homme prononça une incantation grâce au pouvoir de laquelle il balança son arme qui se maintint à hauteur d'arbre entre ciel et terre ; une autre incantation, et Balla fut transporté et assis sur son fusil aussi confortablement que dans un hamac et trop haut pour être inquiété par le buffle. Mais le buffle était aussi savant que l'homme et l…

Le Grand Silence

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Cela fait deux fois que je le vois, et suis toujours aussi consternée. Curieux, malgré son sujet si séduisant, comme le film respire l'absence de foi. Il n'y a aucune lumière, aucune ferveur sur ces visages. Juste des faces douloureuses, ravagées par la solitude et les privations, vouées à se regarder vieillir entre elles. Des âmes appliquées à se racornir, dans un lieu magnifique, entre la neige des sommets et la cime verte des arbres d'été. Et tout leur monde se recroqueville autour d'un poêle qui chauffe mal de gamelle servie et de froc à retailler. Le seul contact aimant, les seules caresses humaines doivent être quand on leur rase le crâne ou bien ce vieillard que l'on pommade. Mais il ne semble guère bénéfique de se priver d'amour à ce point. Terrible exemple de ce qu'est la piété quand elle se cantonne à l'exotérique, tout dans la forme et rien que par la forme. Même en prières, ils ne dégagent rien, ne rayonnent pas. Bien sûr, il est toujours h…

On s'en fout

Ils ont sifflé la Marseillaise.

Un paganisme ravivé par la religion

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"Par conséquent, si les superstitions "antiques" de Byzance sont si tenaces, c'est justement parce que les Byzantins les jugent issues de ces mêmes puissiances démoniaques qui fondent toutes les autres. Sans aucun paradoxe, on peut donc dire que c'est le Christianisme qui a conservé, parfois même ravivé, des conceptions et des pratiques qui auraient dû disparaître en même temps que l'édifice religieux antique. N'oublions pas, en effet, que toute pratique superstitieuse a pour prétention suprême d'être efficace, de satisfaire des désirs autrement impossibles à combler ; aussi le Chrétien n'aurait-il pu conserver la moindre trace des doctrines et des rites païens s'il avait pensé ne pouvoir atteindre, par leur intermédiaire, que des dieux auxquels il ne croyait plus, qui n'avaient donc pour lui aucun pouvoir utilisable. Au contraire, il ne pouvait qu'y puiser une confiance renouvelée, à partir du moment où on lui assurait que le Diable …

Culture populaire et élitisme intéressé

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Bien à l'opposé de l'image des "derniers Gréco-romains" faisant face aux Barbares latins, les Byzantins, hormis une classe d'intelellectuels raréfiée et volontairement abscons, s'avèrent d'une ignorance surprenante de l'ancienne culture classique, par rejet de la païennerie, au lieu de l'adapter à la religion révélée, comme le firent les chrétiens latins, les musulmans et les juifs. Ainsi, Thomas d'Aquin est le véritable Grec, tout comme Maïmonide, Al-Farabî ou Ibn Roshd. Curieux que l'héritage antique ait été repris et passionnément fructifié par les mondes des langues barbares (latin, araméen, syriaque, arabe, perse) alors que les Grecs la rejetaient.

"Les gens instruits étaient parfaitement conscient du bas-niveau culturel général : c'est du reste ce qui leur permettait d'échapper au complexe de supériorité dont les autres se gonflaient en proportion même de leur déclin culturel. Psellos souligne que c'est en Perse et à …

Le monde, porte du ciel

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"Or, comment capter la vue et l'attirer vers l'intelligible, sinon en la frappant violemment par des spectacles hors du commun ? C'est pourquoi le luxe des formes, des couleurs ou des matériaux est certainenement, pour les Byzantins, celui des "signes symboliques" qui mène le plus sûrement vers le monde suprasensible, si bien qu'une véritable justification théologique vient étayer ce goût inné du somptueux que nous avons déjà souligné chez eux. Loin d'être le symbole d'une civilisation pourrissante et futile, selon une idée occidentale déjà répandue au XII° siècle, le luxe byzantin n'est en réalité jamais gratuit ; l'éblouissement qu'il provoque chez le spectateur est le choc même que ressent l'esprit confronté avec les intelligibles."

Alain Ducellier, Le drame de Byzance, idéal et échec d'une société chrétienne, III, Le modèle chrétien et le modèle contre-antique.

Ostinato

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"Tombé tout vif aux mains de ceux qui sont fermés à la pitié, comment se résoudrait pour finir le conflit entre bravoure et lâcheté ? Question à laquelle nul ne peut répondre en conscience - la torture du corps ou celle de l'esprit, serrer les dents ou flancher ? Question lancinante qu'on se pose sans mentir à soi-même pour mesurer avec effroi ses faibles chances de respecter jusqu'au terme un contrat dont la souffrance est le prix, même si le rompre serait pire que mourir. A moins que l'épreuve d'une douleur physique suffocante où l'angoisse noue la gorge, où la raison vacille, ne retienne celui qui la subit de glisser sur la pente de l'abjection et, quand ses lèvres allaient s'ouvrir, ne le frappe de mutisme, lui assurant fortuitement une victoire qu'il ne devra qu'à la cruelle stupidité de ses bourreaux... Mais un peu plus, un peu moins de chance n'y change rien : comment retrouver intacte la plus haute part de soi-même qu'en vue…

Ostinato

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"Sachant par ruse donner à sa docilité une forme si excessive, un tour si parodique que ceux-là même qui la recommandent et l'exigent en sont troublés au point de souhaiter l'y voir renoncer comme à une aberration incompatible avec la nature exubérante de l'enfance dont la condition servile n'est maintenue que par le rappel incessant au respect de la règle, toute violation étant la garantie de sa survie et l'obéissance aveugle sa plus mortelle ennemie."



"Sous le feu haletant des clameurs, mille et mille mains servilement tendues comme une seule main vers la façade rococo drapée de toiles sanglantes à croix difformes où vocifère au balcon le chef infâme, le chimérique prédateur à casquette plate, le vulgaire filou, messager botté de la mort."

Ostinato, Louis-René Des Forêts.

Retour à la question

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Peinture pariétale Bushmen, Afrique australe, photo Steve Evans.
"Mais où nous conduit l'art ? Avant le monde, avant le commencement. Il nous a jeté hors de notre pouvoir de commencer et de finir, il nous a tournés vers le dehors sans intimité, sans lieu et sans repos, engagés dans la migration infinie de l'erreur. Nous cherchons son essence : elle est là où le non-vrai n'admet rien d'esentiel. Nous en appelons à sa souveraineté : elle ruine le royaume, elle ruine l'origine, elle la ramène à l'immensité errante de l'écriture dévoyée. L'oeuvre dit le commencement à partir de l'art qui a partie liée avec le recommencement. Elle dit l'être, elle dit le choix, la maîtrise, la forme, en disant l'art qui dit la fatalité de l'être, qui dit la passivité, la prolixité informe, et, au sein même du choix, nous retient encore dans un Oui et Non primordial où gronde, en deçà de tout commencement, le sombre flux et reflux de la dissimulation."…

Le lecteur encore futur

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"L'on dit quelquefois que tout auteur écrit en présence de quelque lecteur ou encore pour être lu. C'est une manière de parler peu réfléchie. Ce qu'il faut dire, c'est que la part du lecteur, ou ce qui deviendra, une fois l'oeuvre faite, pouvoir ou possibilité de lire, est déjà présente, sous des formes changeantes, dans la genèse de l'oeuvre. "

"L'écrivain, pour autant qu'il demeure une personne réelle et croit être cette personne réelle qui écrit, croit, aussi, volontiers abriter en lui le lecteur de ce qu'il écrit. Il sent en lui, vivante et bien exigeante, la part du lecteur encore à naître et, bien souvent, par une usurpation à laquelle il n'échappe guère, c'est le lecteur, prématurément et faussement engendré, qui se met à écrire en lui (de là, pour n'en donner qu'un grossier exemple, ces beaux morceaux, ces belles phrases qui viennent à la surface, qu'on ne peut pas dire écrite, mais uniquement lisibles). Cet…

La différence entre la controverse (munâzara) et la confrontation (mughâlaba)

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"La controverse consiste dans le fait que chacune des deux personnes en présence examine avec le regard attentif de son coeur ce que son compagnon lui présente. Il y applique toute sa compréhension (fahm) et considère avec égalité le pour et le contre. Alors, il le mesure au moyen de la balance la plus juste, après avoir invité l'autre à considérer que le Vrai l'emporte nécessairement dans l'un des deux propos, afin qu'il prenne appui sur lui et l'accepte.

La confrontation se produit lorsque la science qu'il possède au sujet de cette chose se tient devant son coeur avec la puissance d'admiration qu'il a pour lui-même (sultân al-i'jâb bihi). Cette admiration qu'il a de lui-même jette un voile sur l'examen qu'il fait des propos de son compagnon au moyen de son oreille, mais elles ne lui parviennent pas, car il n'y prête pas attention au moyen de la vision de son coeur. Il ne pèse nullement la chose, bien qu'il évoque la balance…

Dire "Oui"

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"Lire ne demande même pas de dons et fait justice de ce recours à un privilège naturel. Auteur, lecteur, personne n'est doué, et celui qui se sent doué, sent surtout qu'il ne l'est pas, se sent infiniment démuni, absent de ce pouvoir qu'on lui attribue, et de même qu'être "artiste", c'est ignorer qu'il y a déjà un art, ignorer qu'il y a déjà un monde, lire, voir et entendre l'oeuvre d'art exige plus d'ignorance que de savoir, exige un savoir qu'investit une immense ignorance et un don qui n'est pas donné à l'avance, qu'il faut chaque fois recevoir, acquérir et perdre, dans l'oubli de soi-même. Chaque tableau, chaque oeuvre musicale nous fait présent de cet organe dont nous avons besoin pour l'accueillir, nous "donne" l'oeil et l'oreil qu'il nous faut pour l'entendre et le voir. Les non-musiciens sont ceux qui, par une décision initiale, refusent cette possibilité d'entendre…