Je suis un homme de la troupe de Sa'd


Le charme de cette poésie archaïque bédouine, tout en coups d'épée, faim et noble razzia, dont les éloges amoureux les plus torrides vont aux juments, aux chamelles, aux ânesses, dont les appâts physiques sont détaillés l'eau à la bouche comme un Persan parlerait de sa ou son bien-aimé. Des femmes, on ne parle que de la robe, du palanquin, de la chevelure.


"La caravane de l'objet aimé a traversé rapidement les stations ; il y reste des traces, des marques du campement.

Le vêtement dont les ont recouvertes les vents qui poussent les dunes de sable, ainsi que le temps, les ont effacées : elles ont été laissées comme une page blanche tout usée.

Elles appartenaient à la femme des Banous Hâritha, avant que le projet ne les eût éloignés, et pourtant elle ne désirait pas m'abandonner.

Que de fois l'on a vu passer le nuage nocturne traînant les pans de sa robe semblables au balancement des autruches suspendues par le cou.

C'est une nuée qui vient d'Egypte, d'entre le Nord et l'Ouest ; la pluie qu'elle a versée a passé à Ichâba, puis à Zaroûd, et enfin à El-Aflâq. Elle a forcé la porte des demeures des brebis qui ont récemment mis bas et qui sont tombées sur les genoux et les cornes.

Tu vois les rigoles de tout canal d'irrigation dérivé du torrent, que les ruisseaux se hâtent de remplir.

On dirait que tout ruisseau de torrent de chaque plaine est orné de ces lambeaux de vêtements de laine qu'il est d'usage d'attacher aux arbres à feuilles hadab,

provenant des tissus de Bosra et de Ctésiphon exposés pour la vente le jour où l'on se présentait aux marchés.

J'y ai arrêté ma chamelle qui a poussé des plaintes ; car de toute son âme elle désirait repartir au soir.

De sorte que, si elle ne les avait pas divisés en différents torrents, cette nuée aurait été assez vaste pour contenir, dans sa poussière, les vents de l'été.

J'ai envoyé une chamelle rapide, dont on dirait que ses poils d'en bas sont devenus noirs par suite de la maigreur.

C'est un âne amaigri, le printemps lui a enlevé son manteau ; il crie fort dans les ténèbres, répondant à tout braiement.

Rejeton des ânesses sauvages de Dinâ, c'est pour lui que se couvrent de feuilles les plantes buhmâ des plaines, et il persévère au milieu des bêtes amaigries.

Il pousse, de son museau et de sa veine jugulaire, des cris comme s'il était pris d'un étranglement quand il module au milieu de la nuit.

Au milieu d'un troupeau d'onagres maigres, dont la maigreur a repoussé les poulains, minces comme les arcs qui servent à lancer les flèches dites sirâ.

On dirait que sa salive, lorsque tu l'éveilles, est une coupe de vin que l'échanson décante pour la présenter.

C'est un vin si pur que tu aperçois derrière lui le fond du vase ; il enlève la raison de l'homme avant tout sanglot.

Il oublie, pour ce plaisir, sa noble pétulance ; il reste plongé entre le sommeil et les paupières baisssées.

Tu vois les brebis marcher de façons diverses, comme marchent les chrétiens Ibâdites de Hîra dans leurs bottes épaisses.

Elles broutent des herbes abondantes encore couvertes de la rosée nocturne, ainsi que les plantes, y compris leur pédoncule et leurs lianes.

Je suis descendu au milieu des plantes sur lesquelles la rosée était tombée ; elles en mangent le reste du bout des lèvres.

Il a dirigé les premiers arrivés dont la conversation est le prix du gagnant et la mention du pari mutuel et de la course de chevaux.

Tellement que, lorsque arrive le héraut qui proclame la guerre, c'est comme s'il voyait un lion : [sa bouche se contracte et] les dents de sagesse du poltron s'allongent.

Ils ont revêtu toute cuirasse ample en tant que cotte de mailles, qui brille comme la surface d'un étang agité par les vents,

étoffe tissée par Daoud et la famille de Moharriq, dont les faits extraordinaires de racontent dans les différentes contrées.

Je leur ai donné mon âme, en même temps que ma chamelle à la rotule ferme, au poil ras, se laissant contraindre au combat, et ayant des os tarqoû'â.

Comme une ânesse au poil ras ; contre la crainte de la perdre vous garantissent un doux remède et la plus noble des origines.

Elle dépasse les meilleurs coursiers, qui reconnaissent leur défaite ; quand ce sont eux qui dépassent, elle les rejoint de la meilleure façon.

Une lance au bois plein et dur, ressemblant aux lances de Rodéina, est entre les mains d'un jeune combattant généreux.

C'est un vaillant qui charge l'ennemi près d'être rejoint, et qui énumère sa généalogie, lorsque [par peur] ne concordent plus les deux parties de la coche.

Je suis un homme de la troupe de Sa'd, dont les pointes sont acérées au jour de toute rencontre.

Ils ne se regardent pas, lorsque la troupe armée s'approche, à la façon oblique des chameaux tourmentés par les désirs.

Ceux qui sont présents suffisent à remplacer les absents, et leur affaire s'accomplit sans rupture de pacte ni dissension.

Les chevaux savent bien qui sont ceux qui humectent leurs cous d'un sang qui ressemble à la résine du sang-dragon répandue à terre."


Slâma ibn Jandal, le vaillant chrétien dont le frère Ahmad, avait été fait prisonnier par Sa'Sa'a ibn Mahmoud, ibn 'Amir ibn Mardad, lui envoya en vers une proposition de rançon : soit cent chameaux soit des "louanges et des dithyrambes" composés par lui en son honneur. Sa'Sa'a choisit les vers, ce qui en dit long sur l'estime que l'on protait à la poésie de Salâma mais aussi sur la "vertu" bédouine du fils de Mahmoud, qui sait où placer sa gloire.

Dîwan de Salâma ibn Jandal, trad. Clément Huart.

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