De la mort

"Le fils de Mme de Valençay, si malhonnête homme, est mort de maladie comme il les allait tous plaider. Sa mort réjouit tout le monde ; il me semble qu'on n'a point accoutumé de mourir quand tant de gens le souhaitent." (5 mars 1680).

Mort obsédante, prise légère, gravement, douloureusement, toujours là, familière, frappant jeunes autant que vieillards, faisant de chaque nourrisson un "ange en sursis" et de chaque accouchée l'équivalent d'un mousquetaire qui va au feu ; au rebours de nos contemporains, les gens du XVII° ne s'étonnent pas de l'âge à laquelle survient la mort, mais de la façon dont elle survient, de sa soudaineté, et plus encore si le défunt a échappé aux sacrements.

"Un M. du Rivaux de Beauveau, grande maison, jeune et joli, qui avait donné dans la vue d'une fille de Mme de Montglas qui est en religion, enfin devant, après plusieurs embarras, trop long à vous dire, l'épouser Jeudi gras, il eut la fièvre le mercredi. Il faut attendre que l'accès soit passé ; la petite vérole paraît. Ah, mon Dieu ! cela est fâcheux ! Cette petite vérole fit si bien qu'il mourut hier. Et voilà cette fille dans les furies d'un désespoir amoureux et romanesque, dont je vous parlerais fort longtemps, si je voulais.

Une petite Melle de Brienne, que nous avions voulu épouser, qui avait épousé un M. de Poigny - votre parent, Mesdemoiselles de Grignan - à force de courir, de veiller, de masquer, de danser, de suer, de boire à la glace, est tombé violemment malade le Mardi gras, et mourut hier. En vérité, vous ne vous en souciez guère, ni moi non plus, mais cela n'empêche pas que cela soit bien prompt !" (8 mars 1680).

Par ailleurs, ce qui surprendrait bien fort nos contemporains d'ici (pas des autres mondes où l'enfant vaut pareillement moins que l'adulte) la mort d'un père, d'un ami, même d'un vieillard, comme La Rochefoucauld, déclenche plus de chagrin que celle d'un enfant en bas-âge. C'est que l'on pleure les morts à l'aune de ce qu'ils nous étaient chers, sans souci de leur âge, sinon en sens inverse. Ainsi la mort d'un de ses petits-fils, né avorton, afflige Madame de Sévigné, surtout pour le chagrin qu'elle cause à sa fille, mais peu de temps, comme on s'afflige aujourd'hui d'un petit chat qui meurt. La maladie de l'aîné, le petit Marquis, l'alarme bien plus, car elle a eu le temps de s'y attacher. De même en perdant La Rochefoucauld, Marsillac, son fils, sait qui il perd, tout comme Madame de La Fayette. En passant, cette agonie est racontée admirablement, avec quelques phrases drôles et expéditives, notamment sur les sacrements "voilà qui est fait" ; et d'autres émouvants et sensibles, avec cette bataille des médecins entre eux, qui rappelle l'agonie de la grand-mère du narrateur, dans la Recherche.

"Je crains bien que nous perdions cette fois M. de La Rochefoucauld. Sa fièvre a continué ; il reçut hier Notre-Seigneur. Mais son état est une chose digne d'admiration. Il est fort bien disposé pour sa conscience ; voilà qui est fait. Du reste, c'est la maladie et la mort de son voisin dont il est question. Il entend plaider devant lui la cause des médecins, du frère Ange et de l'Anglais, d'une tête libre, sans daigner quasi dire son avis. Je reviens à ce vers :

Trop au dessous de lui pour y prêter l'esprit.

Il ne voyait point hier matin Mme de La Fayette parce qu'elle pleurait et qu'il recevait Notre-Seigneur ; il envoya savoir à midi de ses nouvelles. Croyez-moi, ma fille, ce n'est pas inutilement qu'il a fait des réflexions toute sa vie ; il s'est approché de telle sorte ces derniers moments qu'ils n'ont rien de nouveau ni d'étranger pour lui.

M. de Marsillac arriva avant-hier à minuit, si comblé de douleur amère que vous ne seriez pas autrement pour moi. Il fut longtemps à se faire un visage et une contenance ; enfin il entra, et trouva M. de La Rochefoucauld dans cette chaise, peu différent de ce qu'il est toujours. Comme c'est lui qui est son ami, de tous ses enfants, on fut persuadé que le dedans était troublé mais il n'en parut rien et il oublia de lui parler de sa maladie. Ce fils ressortit pour crever. Et après plusieurs agitations, plusieurs cabales, Gourville contre l'Anglais, Langlade pour l'Anglais, chacun suivi de plusieurs de la famille, M. de Marsillac décida pour l'Anglais. Et hier, à cinq heures du soir, M. de La Rochefoucauld prit son remède ; à huit encore. Comme on n'entre plus du tout dans cette maison, on a peine à savoir la vérité ; cependant on m'assure qu'après avoir été cette nuit, à un moment, près de mourir par le combat du remède et de l'humeur de la goutte, il a fait une si considérable évacuation que, quoique la fièvre ne soit pas encore diminuée, il y a sujet de tout espérer. Pour moi, je suis persuadée qu'il en réchappera. M. de Marsillac n'ose encore ouvrir son âme à l'espérance ; il ne peut ressembler dans sa tendresse et dans sa douleur qu'à vous, ma chère enfant, qui ne voulez pas que je meure."
(15 mars 1680).

"Quoique cette lettre ne parte que mercredi, je ne puis m'empêcher de la commencer aujourd'hui pour vous dire, ma bonne, que M. de La Rochefoucauld est mort cette nuit. J'ai la tête si pleine de ce malheur, et de l'extrême affliction de notre pauvre amie, qu'il faut que je vous en parle. Hier samedi, le remède de l'Anglais avait fait des merveilles. Toutes les espérances de vendredi, que je vous écrivais, étaient augmentées ; on chantait victoire. La poitrine était dégagée, la tête libre, la fièvre moindre, des évacuations salutaires ; dans cet état, hier à six heures, il se tourne à la mort tout d'un coup. Les redoublements de fièvre, l'oppression, les rêveries, en un mot la goutte l'étrange traîtreusement. Et quoiqu'il eût beaucoup de force et qu'il ne fût point abattu des saignées, il n'a fallu que quatre ou cinq heures pour l'meporter et, à minuit, il a rendu l'âme entre les mains de Monsieur de Condom. M. de Marsillac ne l'a pas quitté d'un moment ; il est mort entre ses bras, dans cette chaise que vous connaissez. Il lui a parlé de Dieu avec courage. Il est dans une affliction qui ne se peut représneter, mais, ma bonne, il retrouvera le Roi et sa cour ; toute sa famille se retrouvera en sa place. Mais où Mme de La Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une considération pour elle et son fils ? Elle est infirme ; elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues. M. de La Rochefoucauld était sédentaire aussi. Cet état les rendait nécessaires l'un à l'autre. Rien ne pouvaitêtre comparé aux charmes et à la confiance de leur amitié. Ma bonne, songez-y, vous trouverez qu'il est impossible de faire une perte plus sensible et dont le temps puisse moins consoler. Je ne l'ai pas quittée tous ces jours. Elle n'allait point faire la presse parmi cette famille. Mme de Coulanges a très bien fait aussi, et nous continuerons encore quelque temps aux dépens de notre rate, qui est toute pleine de tristesse."
(17 mars 1680).


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

La réponse est le malheur de la question

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

Les 40 règles de la religion de l'amour