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Articles

Affichage des articles du octobre, 2007

Un hasard qui ne doit pas être

"Quelqu'un vint. Le Maître demanda : "Où étais-tu ? Nous avions un ardent désir de te voir, pourquoi es-tu resté loin de nous ?" - Il répondit : "C'était le hasard." Le Maître dit : "Nous faisons aussi des prières pour que ce hasard change et s'annihile. Un hasard qui produit la séparation est un hasard qui ne doit pas être."
Djalâl-ud-Dîn Rûmî, Le Livre du dedans : fihi-mâ-fihi, trad. Vitray-Meyerovitch.

De la muflerie des éloges

Un des motifs puissants de la malâmatiyya est l'horreur des éloges mal venus, la louange des imbéciles, des niais, des aveugles, des paresseux, des ignorants. Le réflexe qui prime chez eux est l'indignation ou la suspicion : "Qui es-tu pour me louer, toi ???" (C'est-à-dire l'opposé de la doxa du jour qui veut que "personne n'a le droit de blâmer personne, et qui es-tu pour me faire la morale, gna gna gna..."). Or si un Malâmatî ne cherche que cela, le blâme, c'est peut-être pour éviter certaines louanges qui sonnent en insultes tellement elles viennent de très bas... un peu comme on se gare prudemment d'éclats de boue. La question est : pourquoi se sentaient-ils à ce point offensés? Et qu'est-ce qui les offensait ?
La superficialité. Et comme la superficialité est à la fois hâtive et paresseuse, elle a quelque chose de la muflerie, et donc elle relève de la grossièreté, de l'offense.
"Le Maître dit que Sayyid Borhân-ud Dîn M…

Mawlana ne parle pas

Me suis ruinée hier en achetant le tome III de Sévigné. 60 euros pour le dernier, les salauds. Evidemment quand on a les deux premiers, que faire d'autre ? Paradoxalement, l'acquisition qui m'a fait le plus chaud au coeur est le Livre du dedans de Rûmî. Phrases fraîches et brûlantes, fougue légère et juvénile, souriante. Ces mots simples, comme ceux des grands yogî, parce qu'adressés aussi à des gens simples, et pourtant il est possible de rester des heures dessus. Bref, 60 euros, qu'importe au fond, il n'a jamais été écrit dans ma carte de ciel que je doive me ruiner en fringues ou en joyaux...



"Un oiseau s'est posé sur le sommet d'une montagne ; il s'est envolé. Qu'est-ce que la montagne a perdu et qu'a-t-elle gagné de ce fait ?"
"Quelqu'un dit : "Mawlana ne parle pas." Je dis : "C'est mon imagination qui a attiré cette personne" ; mon imagination ne lui dit pas : "Comment vas-tu ?" ou &quo…

Les bonnes manières des fityan

Al-Hâritî, soucieux quand il festoyait de ne pas inviter des pourceaux, s'en était remis à Abû-l-Fâtik, "juge de fityân", c''et-à-dire de brigands pour qu'il lui dresse la liste de tous les invités offensant les bonnes manières et la noble conduite qu'un bon truand, d'âme élevée et d'éducation soignée, ne se serait jamais permis d'enfreindre dans ses banquets de confrérie (car le brigand bien élevé a la parole fleurie, le geste noble et le poignard chatouilleux) :
Nashshâl : celui qui se sert directement dans la marmite, avant que le repas soit cuit, que la marmite soit retirée du feu et que tous les convives se soient rassemblés. Nashshâf : celui qui prend le bord d'un pain, l'ouvre et le trempe dans la marmite pour l'imbiber de graisse, au détriment de ses compagnons.
Mirsâl : il y en a deux sortes ; 1° celui qui, en introduisant dans sa bouche une boulette de harîsa, de panade, de pâte de dattes ou de riz, l'envoie d'un seu…

Des différentes sortes de mendiants

Djâhiz, dans son Livre des avares, racontant une anecdote sur Khâlid ibn Yazîd explique à la fin les différentes catégories de mendiants fripons et rusés auxquels Khâlid a fait allusion :

"M.kh.trânî : ce mot désigne l'homme qui se présente dans des vêtements d'ascète et vous fait croire que Bâbek lui a coupé la langue à la base parce qu'il était muezzin dans son pays. Il ouvre la bouche comme pour bâiller et onne lui voit absolument pas de langue, alors qu'en réalité la sienne est aussi grosse que celle d'un boeuf. Je m'y suis moi-même laissé prendre. Le m.kh.t.rânî doit avoir un comparse qui parle pour lui ou bien une planchette ou du papier pour écrire ce qu'il a à dire.


Kâghânî : celui qui fait semblant d'être possédé ou épileptique. Il écume au point qu'on le croit irrémédiablement possédé, tellement la crise simulée est aiguë, et qu'on s'étonne de le voir en vie avec une telle infirmité.


Bânwân : celui qui s'arrête devant la …

De la mort

"Le fils de Mme de Valençay, si malhonnête homme, est mort de maladie comme il les allait tous plaider. Sa mort réjouit tout le monde ; il me semble qu'on n'a point accoutumé de mourir quand tant de gens le souhaitent." (5 mars 1680).
Mort obsédante, prise légère, gravement, douloureusement, toujours là, familière, frappant jeunes autant que vieillards, faisant de chaque nourrisson un "ange en sursis" et de chaque accouchée l'équivalent d'un mousquetaire qui va au feu ; au rebours de nos contemporains, les gens du XVII° ne s'étonnent pas de l'âge à laquelle survient la mort, mais de la façon dont elle survient, de sa soudaineté, et plus encore si le défunt a échappé aux sacrements.
"Un M. du Rivaux de Beauveau, grande maison, jeune et joli, qui avait donné dans la vue d'une fille de Mme de Montglas qui est en religion, enfin devant, après plusieurs embarras, trop long à vous dire, l'épouser Jeudi gras, il eut la fièvre le mercred…

Le Patient anglais

Dans Le Patient anglais, qui est un bon mélo d'aventure, avec toutes les intrigues convenues dans ce genre - amour adultérin, ami d'enfance ayant vocation à devenir mari cocu, beau ténébreux arrogant finissant en amant dévasté, archéologies, découvertes, espionnages, traitrise, etc., mais tout cela bien balancé - il y a une autre intrigue amoureuse qui vient en contrepoint de tout, qui est un pur moment de grâce, tellement elle inverse toutes les conventions du genre, avec l'héroïne blanche s'éprenant de l'indigène qui normalement ne devrait être là qu'en faire-valoir. Et plus que cela, entre Kip et Hana, c'est tout le jeu masculin-féminin que l'on tourne autrement, par jeu : La longue chevelure impossible à démêler et à laver appartient au sikh et c'est sa future dulcinée, aux cheveux courts) qui le tire d'affaire avec un shampoing de fortune (que l'on se souvienne de la scène des Mines du roi Salomon avec Stewart Granger s'époumonant (…

Embarras de carrosses

29 novembre 1679, à la comtesse de Grignan :

"J'ai été à cette noce de Melle de Louvois. Que vous dirais-je ? Magnificence, illustration, toute la France, habits rabattus et rebrochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et gens roués ; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans réponses, les compliments sans savoir ce que l'on dit, les civilités sans savoir à qui l'on parle, les pieds entortillés dans les queues. Du milieu de tout cela, il sortit quelques questions de votre santé, où, ne m'étant pas assez pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont demeurés dans l'ignorance et dans l'indifférence de ce qui en est : ô vanité des vanités ! Cette belle petite de Monchy a la petite vérole ; on pourrait encore dire : ô vanité !"

Lettres de Mme de Sévigné.

"étonnez-vous de me trouver tel que je suis !"

Il y avait longtemps que je n'avais relu Lautréamont. J'en suis au deuxième chant et je me force à relire patiemment, jusqu'au bout, mais que tout ça m'ennuie ! Les Chants de Maldoror, en dépit de la virtuosité de la plume, ont quelque chose des extravagances d'un adolescent boutonneux, qui guette du coin de l'oeil si ses outrances ont fait quelque effet sur la digestion du bourgeois. Il n'y a même pas le rire de Sade, cette bonne santé truculente, joyeuse, dans le crime et son plaisir. A la place, on a ce romantisme noir, cabotin : "je suis grand, méchant et malheureux et je hais le bonheur", soit : "étonnez-vous de me trouver tel que je suis !", qui cache mal une complaisance pleurnicharde sur soi, du genre personne ne m'aime, personne ne me comprend : "Je cherchais une âme qui me ressemblât et je ne pouvais pas la trouver." ; "Il fallait quelqu'un qui eût mon caractère, il fallait quelqu'un qui approuvât mes…

De l'honnête et du galant homme

Corbinelli, le 27 février 1679, à Bussy-Rabutin :

"Je me suis mis dans la tête d'avoir des idées fixes et claires d'un grand nombre de choses dont on parle sans les entendre. Je ne puis plus souffrir qu'on dise qu'un tel est honnête homme, et que l'un conçoive sous ce terme une chose, et l'autre une autre. Je veux qu'on ait une idée particulière de ce qu'on nomme le galant homme, l'homme de bien, l'homme d'honneur, l'honnête homme, qu'on sache ce que c'est que le goût, le bon sens, le jugement, le discernement, l'esprit, la raison, la délicatesse, l'honnêteté, la politesse, la civilité. Or de la façon que vous vous y prenez, Monsieur, vous êtes mon homme, et Mme de Coligny celle qu'il me faut."


Réponse de Bussy-Rabutin, le 6 mars 1679 :

"Honnête homme est un homme poli et qui sait vivre. Homme de bien regarde la religion. Galant homme est une qualité partculière qui regarde la franchise et la générosité. H…

"nous sommes gens heureux et demi-dieux"

Dans les Lettres de Sévigné, pour le moment, mon favori est Bussy-Rabutin, drôle, fin, humain, si perspicace...

Vient ensuite Retz qui n'apparaît pourtant que mentionné, de temps à autre, dans la Correspondance, volontiers mouché par le comte, d'ailleurs, alors que la marquise le dit "le plus généreux et le plus noble de tous les hommes"... Comme je n'ai pas lu ses Mémoires, je suppose que cette affection vient de ce qu'il est aussi un de mes préférés dans Louis, enfant-roi de Planchon.

De la tendresse noyée dans l'orgueil

La finesse moraliste du XVII°, ces gens qui passent leur temps à décortiquer les mouvements de l'âme et les passions, avec une minutie, un soin qui est un souci de subtilité, de trouver la note juste, au lieu des tourments maladifs de la dévotion outrancière. Il est vrai que hormis la guerre et la piété, ils n'avaient que ça à foutre.

15 octobre 1577
"... mais auparavant je vais vous attendre en Carnavalet, où il me semble que je m'en vais vous rendre mille petits services pas plus gros que rien. Me voilà trop heureuse, car il me semble que vous me mandiez l'autre jour que c'était dans les petites choses que l'on témoignait son amitié ; me voilà fort bien. Il est vrai, ma bonne : on ne saurait trop les estimer ; dans les grandes occasions, l'amour-propre y a trop de part. L'intérêt de la tendresse est noyé dans celui de l'orgueil. Voilà une pensée que je ne veux pas vous ôter présentement ; j'y trouve mon compte."

20 octobre 1577
"J&#…

La forme du monde

Jolie trouvaille de Dieu, qui en plus d'en être la cause est aussi "la forme dernière du monde" :
"Si nous disons de lui qu'il est la forme dernière de tout l'univers, il ne faut pas croire que ce soit là une allusion à cette forme dernière dont Aristote dit, dans la Métaphysique, qu'elle ne naît ni ne périt ; car la forme dont il s'agit là est physique, et non pas une intelligence séparée. En effet, quand nous disons de Dieu qu'il est la forme dernière du monde, ce n'est pas comme la forme ayant matière est une forme pour cette matière, de sorte que Dieu soit une forme pour un corps. Ce n'est aps ainsi qu'il faut l'entendre, mais de la manière que voici : de même que la forme est ce qui constitue le véritable être de tout ce qui a forme, de sorte que, la forme périssant, l'être périt également, de même Dieu se trouve dans un rapport absolument semblable avec tous les principes de l'être les plus éloignés ; car c'est pa…

Ni sot, ni femme, ni enfant

En bon juif, Maïmonide déconseille l'usage de la métaphysique, qui pour lui inclut aussi "les mystères et secrets" de la Torah aux esprits pas encore insuffisamment formés, "les jeunes gens", car "lorsqu'on commence cette science métaphysique, il en résulte non seulement un trouble dans les croyances, mais la pure irréligion. Je ne puis comparer cela qu'à quelqu'un qui ferait manger à un jeune nourrisson du pain de froment et de la viande, et boire du vin ; car il le tuerait indubitablement, non pas parce que ce sont là des aliments mauvais et contraires à la nature de l'homme, mais parce que celui qui les prend est trop faible pour les digérer de manière à en tirer profit."

Or donc, pour préserver les esprits faibles d'un vin trop puissant pour leur constitution, il est fait, dans la Torah, usage de ce que les musulmans appellent le Bâtin, c'est-à-dire le sens ésotérique, réservé aux initiés, contenu dans l'exotérique, comm…

Ce qui retarde l'étude de la métaphysique

"Si tu éveillais un homme quelconque, même le plus stupide des hommes, comme on éveille quelqu'un qui dort, en lui disant : "Ne désirerais-tu pas connaître à l'instant ces cieux (et savoir) quel en est le nombre, quelle en est la figure et ce qu'il renferment ? Ce que c'est que les anges ? Comment a été créé le monde dans son ensemble et quel en est le but conformément à la disposition réciproque de ses parties ? Ce que c'est que l'âme et comment elle est arrivée dans le corps ? Si l'âme de l'homme est séparable (du corps), et étant séparable, comment, par quels moyens et à quelle fin elle l'est ? et d'autres recherches semblables, - cet homme te répondrait sans doute : "Oui", et il éprouverait un désir naturel de connaître ces choses dans leur réalité ; seulement il voudrait apaiser ce désir et arriver à tout cela par un seul mot, ou par deux mots que tu lui dirais. Cependant, si tu lui imposais (l'obligation) d'int…

Dire du mal de Dieu, c'est lâche

Je lis La Vie et moi, de Marcel Lévy, qui m'ennuie la plupart du temps, comme un aimable bavardage très convenu, beaucoup trop de bon sens pour être intéressant. Une pensée avec une bonne tenue, comme un salon bourgeois et intelligent. Mais il y a un passage qui m'a fait sourire, quand il explique qu'il ne faut pas dire du mal de Dieu, parce que c'est lâche :

"Il y a quelques années, je causais avec un communiste qui m'apprenait non sans fierté qu'une chaire d'athéisme avait été instituée dans je ne sais quelle université. Il m'était un peu nouveau de voir l'athéisme élevé à la dignité d'une science, mais puisque la théologie fut pendant des siècles la science par excellence, pourquoi pas ? Je répondis à mon propagandiste que, sans vouloir porter atteinte à la majesté des sciences en général et à l'athéisme en particulier, j'estimais qu'il fallait largement autant de foi, peut-être plus, pour être athée que pour professer une rel…